2 avril 2016

The Revenant

C'est donc comme ça qu'il faut filmer désormais. Il faut faire des films en fish-eye, en plans-séquences tournoyants, en contre-plongée, truffés de moments de bravoure (comme ce long plan qui grimpe la montagne à reculons depuis le bord escarpé du fleuve, au début du film, qui nous crie "Visez-moi la prouesse !"), et ne tourner que durant "l'heure bleue", quand les animaux de la nuit se la ferment et juste avant que ceux du jour ne s'ébrouent, l'heure où les loups-garous ont le plus la trique. Le chef op' de Terrence Malick, Emmanuel Lubezki, le virtuose, a donc commis un massacre supplémentaire et voit son "style" érigé en modèle par l'académie des Oscars, puisqu'il a obtenu trois fois de suite le prix de la meilleure photographie. On a de nouveau droit à ses effets signatures détestables : mille et un plans en contre-plongée totale sur les arbres, par exemple, ou bien, dans quelques scènes de rêverie horribles, dignes des pires flashbacks sentimentaux dégoulinants de Gladiator, ces sempiternels et tristes plans sur un personnage béat devant les rayons du soleil, autant de clichés morbides qu'on ne peut plus blairer depuis longtemps, qui sont aussi tristes et usants que la mode des films aux teintes uniformément bleu gris...




The Revenant est donc visuellement à couper le souffle, dans le pire sens de l'expression, mais il est avant tout d'une lourdeur extrême. Tout ce qui faisait le charme, la force, la richesse d'un film comme Le Convoi sauvage, basé sur la même histoire (celle du trappeur Hugh Glass, salement blessé par un grizzly en 1823, qui parvint à rejoindre son bivouac à Pincou-les-bains, distant de plus de 300km, en moins de six ans et en rampant), fout le camp au profit d'une bête histoire de vengeance opposant Leo DiCaprio et Tom Hardy. Le premier s'étant fait sodomiser par un ours, le second l'abandonne à son sort après avoir tringlé son fils. Par suite de quoi, Leo DiCaprio met tout en œuvre pour rattraper le coupable et se l'esprofondir, après 2h50 de galère où rien n'est rendu palpable de la difficulté des épreuves traversées par le héros ni de la distance séparant les espaces arpentés pour mettre la main sur un simple connard. Car c'est bien à cela que se résume l'antagoniste de Hugh Glass (grand-père de Philip Glass, qui malheureusement ne signe pas, de ses dix doigts de fée, longs et véloces, la bande originale du film). Le héros, bon, généreux, fort, courageux et à l'écoute de la nature, traque son ennemi, un fumier intégral, couard et cupide, jusqu'à ce qu'ils se larguent quelques dizaines de balles et de coups de couteau au bord de l'eau...




DiCaprio, l'acteur le plus apprécié du moment, s'est retrouvé en top tendance pendant deux semaines suite à son Oscar et à sa petite diatribe contre l'environnement. Et pourtant, si on a beaucoup déblatéré sur les difficultés du tournage en conditions extrêmes (il faudrait chialer pour eux alors que personne ne leur avait rien demandé jusqu'à preuve du contraire), c'est bien la faune et la flore des coins perdus où Iñarritu est allé planté sa caméra et son bivouac qui ont le plus trinqué. Il s'agit d'écosystèmes extrêmement fragiles, où la vie ne tient qu'à un fil, grâce à un équilibre millénaire vite perturbé par une présence étrangère aussi délicate soit-elle. Et c'est pas les gros sabots pleins de merde d'Iñarritu, ou la petite gueule enfarinée et bouffie de DiCaprio, ni la putain de bouche à pipe de Tom Hardy qui auront su préserver l'anonymat dans un tel contexte. En d'autres mots, la caravane du film, ultra nomade, a démoli tous les paysages qu'elle a traversés. Lubezki et Iñarritu, emportés dans leur grand délire maniaco-dépressif et égocentrique, se sont lancés dans des kilomètres de route et de vol pour trouver le pin parfait, le galet idéal, la brindille de rêve, la feuille de chêne la mieux dessinée, le champignon hallucinogène le plus dément, la fougère la plus velue, la toile d'araignée la plus symétrique, le grain de sable le plus fin, l'indien d'Amérique le moins mort. En bref, si DiCaprio se montre au fait de l'actu ciné et environnementale, il ferait mieux de balayer devant ses propres pompes et de changer plus régulièrement la litière d'Iñarritu.


The Revenant d'Alejandro Gonzalez Iñarritu avec Leonardo DiCaprio, Tom Hardy, Lukas Haas et Domhnall Gleeson (2016)

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