28 août 2014

Royal Affair

Danemark, fin du XVIIIème siècle. Caroline Mathilde, fraîchement débarquée d'Angleterre, devient l'épouse du roi Christian VII et, par conséquent, Reine de Danemark. Entre le roi et la reine, ce n'est pas l'amour fou. Le premier est mentalement instable et laisse s'épanouir une politique ultra conservatrice et rétrograde dictée par des nobles incompétents qui se servent de lui comme d'une simple marionnette. La seconde s'ennuie à mourir et se réfugie dans ses lectures : Rousseau, Voltaire, Montesquieu, elle s'imprègne ainsi des idées des Lumières. L'arrivée, à la cour du roi, du comte Struensee va bouleverser ce petit monde et avoir un impact décisif sur la vie politique du pays, voire du continent tout entier. Struensee devient le médecin personnel du roi, mais aussi son ami le plus proche et le plus influent. Il partage également les convictions de la reine et celle-ci aura tôt fait d'être séduite puisque le toubib a en outre la classe et les traits du grand Mads Mikkelsen.




Royal Affair est le film danois qui a raflé le plus de récompenses en 2012. Je redoutais une bestiole de foire terriblement académique et empesée, je m'en suis donc longtemps tenu éloigné avant de m'y risquer, poussé par la présence en tête d'affiche de l'acteur Mads Mikkelsen, que j'apprécie tout particulièrement (pour ses rôles dans Pusher 2, Lumières dansantes, The Door et Michael Kohlhaas, entre autres). J'ai été très agréablement surpris. Académique, le film l'est plutôt, mais il parvient tout de même à éviter les lourdeurs de la reconstitution d'époque et les raccourcis faciles qu'empruntent généralement ce genre de drames historiques. La mise en scène de Nikolaj Arcel surprend peu et offre de rares moments d'éclats mais ne commet aucune faute de goût et fait même quelques choix très judicieux (je pense notamment à ce final très sobre où l'on quitte très dignement et en silence le beau personnage de Struensee).




La plus grande réussite du cinéaste est de ne délaisser aucun des trois personnages ; ils sont tous, à parts égales, au cœur du film. On est heureux de pouvoir s'assurer progressivement que le roi n'est pas un cliché ambulant, son personnage existe bel et bien, et l'acteur qui l'incarne, justement récompensé au Festival de Berlin, n'y est certainement pas pour rien. Mikkel Følsgaard offre une prestation tout en nuance qui participe à éloigner définitivement son rôle de la caricature. L'évolution des rapports qu'entretient le trio, et tout particulièrement l'étrange d'amitié qui unit le roi à Struensee, est très adroitement dépeinte. On redoute toujours des réactions attendues, celles que l'on rencontre trop souvent dans les films hollywoodiens, et ce notamment quand le roi découvre le pot aux roses, mais les personnages ne s'insèrent jamais dans ces schémas archi rebattus et c'est donc tout particulièrement vrai en ce qui concerne Christian VII.




Mads Mikkelsen est une nouvelle fois parfait. Malgré sa tronche reconnaissable entre mille, le beau danois fait partie de ces trop rares acteurs qui parviennent à donner vie à chacun des personnages qu'ils interprètent. C'est encore le cas ici. Avec trois fois rien, son Struensee prend vie et gagne peu à peu une vraie ampleur. Il suffit également de quelques regards adressés à la reine pour que l'on comprenne l'attirance qu'il éprouve et pour que leur passion soit tout à fait crédible, vivante. Quant à la reine, elle est incarnée par la suédoise Alicia Vikander qui paraît idéalement choisie. Elle est assez charmante mais n'est pas non plus une beauté à l'allure tapageuse. On peut comprendre que le roi ne ressente aucune excitation pour elle et préfère passer ses nuits au bordel, car elle dégage quelque chose d'assez froid. Mais quand Struensee fond pour sa grâce discrète, on le pige totalement aussi, et le réalisateur Nikolaj Arcel parvient alors subtilement à nous rendre l'actrice plus attirante. On regrette cependant que le cinéaste ne s'épanche pas davantage sur les premiers émois de la reine et Struensee, car cela aurait sans doute donné plus de force à leur amour naissant.




On se plaît à suivre les magouilles du petit couple pour gagner de l'influence sur le roi afin d'appliquer, d'abord à travers lui, une politique libérale et humaniste, avant que Struensee prenne clairement les rênes du pouvoir et finisse par se mettre à dos toute la cour. Ce drame historique est limpide, fait avec soin et une réelle intelligence. Bien aidé par un trio d'acteurs irréprochables, Nikolaj Arcel réussit très adroitement à nous intéresser à un épisode décisif de l'histoire danoise qui eut des répercussions dans l'Europe entière. Le double aspect du film, la romance entre la reine et Struensee d'un côté, et l'intrigue historico-politique de l'autre, fonctionne donc parfaitement. Royal Affair est une modeste mais vraie réussite, qui a su me captiver d'un bout à l'autre.


Royal Affair de Nikolaj Arcel avec Mads Mikkelsen, Mikkel Følsgaard et Alicia Vikander (2012)

30 commentaires:

  1. C'est vrai que ce film réussit avec brio l'épreuve délicate de ne basculer ni dans le documentaire ni dans le mélo malgré son histoire douloureuse. Il est toujours juste, très simple, c'est agréable. Mention spéciale pour l'exécution de Struensee que j'ai trouvée habilement mise en scène (un peu comme dans Michael Kohlhaas d'ailleurs) et bouleversante grâce à sa simplicité et au jeu d'acteur de Mads Mikkelsen. Par contre j'ai trouvé que le film manquait un peu d'audace et d'originalité - mais bon, c'est un film historique après tout...

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  2. Salut Félix,

    L'académisme (relatif) que tu évoques, je le perçois dans la lumière des photos qui émaillent ton texte, en particulier la deuxième et la troisième. Décidément, les films « historiques » sont sans doute ceux qui sont le plus souvent affectés par des conventions photographiques (« Bright Technicolor » à une époque, sépia à une autre, ou encore diffusions, couleurs désaturées, etc.). Ces « traductions photographiques » du passé sont généralement très pauvres et naïves, d'un point de vue tant visuel qu'historique (cf. par exemple 'Gladiator', un sommet dans le genre — ou plutôt un nadir).

    Mais d'après ce que tu dis, le film se relève de ce genre de défauts !

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    1. En tout cas, la troisième image correspond à l'un des meilleurs moments du film.

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    2. Le regard de Mads au Roi en dit long. Tout le film dans cette image.

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    3. C'est vrai, beau regard, intrigant — sans être pour autant le regard D'UN intrigant, si j'ai bien compris l'histoire que raconte le film !

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  3. J'aime beaucoup ce blog mais là je ne suis pas d'accord. Ce film "A Royal Affair" a été pénible pour moi, parce que c'est de la té-lé-vi-si-on, c'est tout...

    Je parle de la mise en scène. Arcel est incapable de filmer un dialogue autrement qu'en champ contre-champ et souvent en plan moyen même quand les personnages ne se font pas face. Résultat : il sépare radicalement les personnages les uns des autres et il n'y a plus la liberté, l'incertitude, le risque de l'échange. S'il filme la reine, le ministre ne saurait intervenir et donc il n'y a plus qu'à attendre que la reine ait fini de parler.

    C'est tellement systématique dans le film que ça en devient un procédé : un personnage parle, on ne filme que lui. C'est d'un manque d'imagination et d'une monotonie pénibles. Le reste est filmé en plans très larges, c'est monotone aussi.

    La photo où les trois sont assis à côté les uns des autres ne doit pas faire illusion : corrigez-moi si je me trompe mais ils se parlent très peu dans ce plan...

    Ca me fait penser à de la télévision parce que cette série si réputée "Sur écoute" est filmée comme ça, sans aucun style. On est à des années-lumières des personnages dans le même plan chez Bergman, dans le cinéma classique américain, dans "Pour l'exemple" dont vous montriez bien la puissance de la mise en scène, où les plans avec personnage unique sont moins nombreux et utilisés à des moments plus importants.

    Cecil Faux

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    1. C'est curieux, je me souviens d'un certain académisme niveau mise en scène, c'est sûr, mais je ne me rappelle pas de cet aspect-là très précisément, alors qu'il aurait pu m'agacer, moi qui goûte aussi peu que toi cette pratique si ennuyeuse.

      Ceci dit, si ce film c'est de la télévision, la mienne serait plus souvent allumée. :D

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  4. C'est vrai. Faux à raison. Je n'ai pas vu ce film, mais les séries tévé les plus courues, acclamées, etc, ont toujours ce défaut, ce manque de mise en scène, ou plutôt ces mises en images stéréotypées (d'ailleurs, le plus souvent, personne ne sait qui a mis en scènes, ils sont tous interchangeables). Leur intérêt résidant avant tout dans leur concept, leur scénario, dialogue et interprétation. Ce n'est pas rien, d'accord, d'accord. Mais ce n'est toujours pas du cinéma.
    Pour cette " Royal Affair", je ne dis pas, je ne sais pas, je n'ai pas vu, mais j'ai quand même des doutes. Chat échaudé....

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    1. Chatte échaudée ^^

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    2. Yep, Félix, c'est sûr que le sujet, ce n'est pas de la télévision (ou alors de la bonne), il est clairement très original et passionnant.

      Je n'ai vu aucune série qui ait une mise en scène inventive, qui apporte du sens et de l'émotion aux scènes. Récemment, je n'en ai tenté que deux, il faut dire (Mad Men et Sur écoute). Je tente True Detective le mois prochain.

      Pour ce que vous dites du scénario, Mi..., je veux dire Lisa, ça ne se vérifie pas pour ces deux-là. Sans arrêt, on a droit à des scènes pas inintéressantes mais clairement pas indispensables, et donc assez exaspérantes. Ce défaut majeur dilue l'émotion et après chaque épisode, je n'étais pas plus ému que ça et j'ai rapidement eu le sentiment de perdre mon temps. Ce qui est d'autant plus énervant, c'est qu'on voit très bien que c'est le scénariste qui tire les marrons du feu : il a des heures et des heures à raconter, alors une scène de plus, c'est toujours ça de pris. Structurellement, il est obligé de tirer à la ligne.

      Il n'y a donc jamais la densité du cinéma ; même Ingmar Bergman n'a fait que des mini-séries (pas encore vues), alors qui après lui va dire moi j'ai de quoi faire aussi dense pendant deux fois plus longtemps, minimum ?

      Dans les mini-séries, cependant, il y a de grands films : "The Promise" de Peter Kosminsky, d'une intensité exceptionnelle... "Top of the Lake" (non je rigole)

      Cecil Faux

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    3. C'est vrai, Faux.
      Cette histoire de scripts emballez-c'est-pesé, ce n'est, évidemment, pas valable pour toutes les séries. Je songeais surtout aux séries de 52' ou 90' , avec histoires complètes, bouclées, qu'on peut voir plus ou moins dans le désordre.

      J'ai arrêté Mad Men au milieu de l'épisode 4 de la saison 1. C'est dire que je n"y trouvais pas mon compte côté scénaristique. Et que je te vous cache l'absence de mise en scène sous de l'habillages trendy et chichiteux qui louche vers les artistes du passé (Saül Bass pour le générique, par ex). Notez que je n'ai pas écrit "artistes vintage"...
      Cette série, d'ailleurs, a été le pont de départ de l'ère des séries un tantinet crâneuses, pimbêches et qui ne se mouchent pas du pied. C'est en effet exaspérant.

      Il y a un joli blog américain intitulé "Self Styled Siren", que tu connais peut-être, où se trouve une chronique rigolote sur Mad Men (ou le non-Mad Men plutôt) : http://selfstyledsiren.blogspot.fr/2009/09/ten-melos-siren-would-watch-instead-of.html

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    4. Pour Mad Men, je suis battu d'un demi-épisode, je crois... Je transforme un peu tes adjectifs...

      Mad Men reprend un ton apparu je ne sais pas trop quand dans le cinéma américain (mais sûrement pas à l'époque classique), le ton de films comme Capote, Margin Call, Good Night and Good Luck, A Dangerous Method, J. Edgar, Heat et des dizaines d'autres.

      Ce ton est un sérieux papal et ostentatoire, une recherche désespérée de dignité, un cache-misère pour dissimuler l'incapacité à faire vivre une histoire et des personnages, un oubli de tout humour et toute légèreté... et donc un refus de l'émotion. "My motto : dignity... always dignity" affirmait Gene Kelly, mais c'était d'une hypocrisie totale... Je dirais bien que ce ton sépulchral remonte au Parrain dans le cinéma américain, mais il s'est vraiment développé dans les années 90, non ? Ca va fort bien souvent avec une photographie bleue, marron, sombre, sinistre. Si on ne rigole, c'est que c'est profond, veut-on nous faire croire.

      Cette forme est incompatible avec la légèreté du cinéma classique mais surtout aussi avec toute forme de sincérité. Ca donne des films totalement lisses où rien ne dérange... alors que la sincérité est souvent dérangeante.

      Bien sûr, il y a plein de films européens tout aussi poseurs, comme ces catastrophes naturelles : Hannah Arendt, Tabou, Jane Eyre (Fukushima)... Dérangeants mais très poseurs : Shame et Hunger.

      Cecil Faux

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    5. Dans les années 1980, L'Écaillé du cinéma avait publié un bon article (de Michel Chion, je crois) sur la tendance que vous pointez : « Le cinéma infatué ».

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  5. The Poker Series29 août 2014 à 21:18

    Mads est dans ce film, comme dans tous ses films, au summum du sublime !

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  6. Tout à fait d'accord avec vous, Félix.
    Si mes souvenirs sont exacts, j'avais placé ce film dans mon top 2012 aux côtés de Tabou, No, Holy Motors, Moonrise Kingdom ...

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    1. Oulala, vous avec cette liste, vous ne paraissez pas fréquentable.

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    2. Navré de ne pas rentrer dans vos critères du bon goût ... vous n' aimez aucun de ces films?

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    3. Je n'en ai vu aucun et je ne compte pas le faire. Mais des connaissances dont je ne cautionne pas les goûts ont adoré tous les films sus-cités.

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    4. @ Gwenn : Et donc si je vous suis bien, vous ne les fréquentez pas, lesdites connaissances, puisqu'elles ont des goûts qui vous les rendent infréquentables...

      C'est étrange à quel point le tact disparaît avec l'anonymat électronique. Je ne suis pas non plus preneur des films cités par Fabrice, mais il ne me serait pas venu à l'esprit de lui assener, de but en blanc, que son goût pour ceux-ci le rend « infréquentable » ! (Il faudrait pour cela que je le connaisse depuis longtemps, et je le lui signifierais avec une pointe d'humour, du moins je m'y efforcerais.)

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    5. Pas fan d'Holy Motors, Hamster ?

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    6. Pas fan de Holy Motors Hamster ?

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    7. Plutôt, comme j'ai dit : pas preneur. Je ne l'ai pas vu, car tout ce que j'en pré-voyais, ou entendais, avait tendance à me faire fuir : laideur et emphase, pensais-je a priori. À tort ou à raison, Kylie Mynaude sur le toit de la Samaritaine (?), je me suis dit que ça pourrait être chez Lelouch, et que chez Lelouch on trouverait ça parfaitement tarte. (Ai-je fabulé cette scène ?!) Et comme je n'ai jamais réussi à complètement aimer les films précédents de Carax... J'ai toujours eu le sentiment, et je dis cela sans ironie aucune, qu'il aurait pu être le meilleur réalisateur de clips qui soit. Mais pas de longs métrages fictionnants, à mes yeux. Chez lui, la prétention au romanesque finit généralement dans les choux, d'où que son adaptation de Melville, malgré ses beautés éparses, était condamnée d'avance (car je l'ai vu, celle-là, de même que ses précédents films).

      Mais bon, 'Holy Motors' fait partie de ces films à propos desquels, bien que je ne me sois pas forcé à aller les voir, je veux bien admettre que j'ai pu rater quelque chose de bien, au regard de l'enthousiasme particulier qu'ils suscitent chez certains.

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    8. Par contre je te rejoins sur 'Tabou'. "Pas preneur" comme tu dis.

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    9. En revanche, celui d'Oshima (sans même parler de celui de Murnau) vaut le coup d'œil.

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    10. Une critique du Tabou de Gomes pionce dans les brouillons du blog depuis la sortie du film. Il faudra que je me décide à la pondre un jour ou l'autre. J'ai dû craindre la lapidation...

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    11. Point ne te jetterai la première, ni même la deuxième pierre...

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    12. Et cette autre critique en sommeil, celle de la 'Ligne verte', que Félix avait évoquée au détour d'un commentaire ?

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    13. C'est encore autre chose... Ca viendra :)

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    14. Je n'en dors plus... :D

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