22 juillet 2014

Pina

Le film hommage de Wim Wenders à Pina Bausch trouve sa faiblesse dans le tout et sa force dans le détail. Commençons par ce qui déçoit dans cette noble entreprise : le film envisagé dans sa globalité. Considéré comme un ensemble, Pina répond à une structure bâtie sur un enchaînement de séquences tirées des divers spectacles de Pina Bausch, entrecoupées de brèves interviews des collaborateurs de la chorégraphe. L'effet collage, best-of, tient un peu de la facilité et peut assez vite agacer dans la mesure où les extraits montrés sont de plus en plus brefs et laissent le spectateur sur sa faim en tronquant des représentations qui s'apprécieraient davantage dans leur continuité. Quant aux commentaires des partenaires de Pina Bausch, au lieu de témoigner d'une ambiance singulière en coulisses ou de révéler certaines techniques particulières de travail, ils se contentent de déborder d'admiration béate pour l'illustre chorégraphe et de répéter de phrase en phrase à quel point elle était géniale (on aura même droit à des répliques un peu grotesques du genre : "Même les yeux fermés, elle voyait tout" ; à ce compte-là nous aussi on pouvait apparaître dans le film, pour dire que Pina doit swinguer dans son cercueil, que dans son caveau c'est danse macabre matin, midi et soir… ça ne mange pas de pain), et si on comprend le tour hagiographique qu'aura pris le tournage du documentaire après la mort de Pina, survenue durant la préparation du film, il n'en reste pas moins que le ton élégiaque des interviewés au disque légèrement rayé confère au film un air de culte aveugle aussi creux que répétitif, l'accumulation de saynètes dansées multiples et bigarrées favorisant par ailleurs et en dépit de chorégraphies presque toujours subjuguantes le sentiment de tourner en boucle sans que le point sur le sujet ne soit jamais fait.




Mais si l'on veut bien faire fi de l'organisation facile et lassante du film pour se concentrer sur les détails de chaque scène, ou plutôt de chaque mise en scène, alors on peut librement apprécier le travail de Wenders, qui filme les spectacles de Bausch avec une intelligence peu commune. On est souvent gêné devant les pièces de théâtre, opéras et ballets filmés qui se voient généralement amputés par des cadrages resserrant, découpant, raccordant, limitant, sélectionnant au petit bonheur la chance dans ce qui est conçu pour occuper une scène entière simultanément et pour s'offrir d'un seul coup et d'un seul tenant au spectateur. Le téléspectateur, censé embrasser un spectacle entier du regard, conçu à cet effet, se voit alors plié au bon vouloir d'un réalisateur qui aura préféré se concentrer sur telle menue action dans un coin de la scène quand celle-ci n'a peut-être - on ne le saura jamais - d'intérêt ou de force qu'admirée concomitamment à tel autre geste à l'opposé des planches. Devant Pina on a cette impression inverse que la mise en scène du cinéaste ne va pas contre celle de la chorégraphe, l'accompagnant au contraire, lui ajoutant une plus-value de sens et de puissance.




Wenders fait un film de danse, sur la danse et par la danse. A ce titre le premier ballet filmé est d'autant plus sidérant que la caméra participe de son mouvement et le transforme en film de cinéma à part entière. On y voit un groupe masculin et un groupe féminin, respectivement vêtus de pantalons noirs et de robes blanches, également couverts de boue dans un décor terreux, combattant pour une femme tiraillée. L'un des hommes veut attirer cette proie à lui avec l'aide de ses camarades, malgré la résistance de ses consœurs, et un vêtement rouge symbolise la possession. Wenders quitte le sempiternel quatrième mur et investit l'espace pour donner de l'ampleur aux corps et de l'envergure à leurs mouvements collectifs fascinants dans une mise en scène en parfaite adéquation avec la brutalité mystérieuse du ballet. Le talent déployé dans cette séquence est tel qu'on aurait aimé que le cinéaste ne filme que cette pièce durant une heure et demi au lieu d'essouffler son film par un inutile souci d'exhaustivité tout en s'éparpillant en compliments superflus : représenter la danse de Pina Bausch comme Wenders le fait au début de son film vaut tous les éloges du monde.


Pina de Wim Wenders (2011)

26 commentaires:

  1. Platina non? Quand je danse, je ferme les yeux, je sais déjà où sont tous les autres danseurs, le public, quel type va tousser, celui qui s'en branle, j'ai déjà tout repéré, je dirige l'orchestre de ma main gauche (ma "bonne" main, la droite étant la "très très bonne"), même quand je rate mes danses c'est du génie, j'suis au top, j'suis Pina.

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  2. Tu dis le vrai. D'ailleurs, il existe un DVD "Le sacre du Printemps", mais je ne suis pas trop au courant de qui l'a réalisé et je doute que ça soit Wenders. mais sa caméra, durant l'épisode du Sacre, au début, ça m'a fait baaaaaaaander ! A voir si le DVD est filmé par lui, à voir !

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    1. A vérifier effectivement, mais je pense pas non plus que ce soit signé Wenders. Quoi qu'il en soit je me le ferais bien dans son intégralité ce ballet.

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  3. Avis étayé sur l’un des rares titres à justifier, peut-être, la 3D. Mais comment passer derrière Minnelli et Powell, qui franchirent le « quatrième mur » bien avant, et de quelle façon, avec la sublime Cyd Charisse, dans son parc ou son bar, et la non moins sublime Moira Shearer, dans son propre esprit ? Oublions vite le surfait cygne noir et remettons nos chaussons rouges pour sauter tous en scène ! Dans la longue histoire de la danse à l’écran, comparez deux chorégraphies de Robbins : celle, urbaine et chargée en testostérone, de "West Side Story" (Bernstein & Cinémascope) ; celle, eugéniste et anémiée, de "Passion" (Debussy & split screen). Et si l’on cherchait la danse contemporaine en Asie, du côté du cinéma d’action des années 90, particulièrement chez John Woo (qui adapta un célèbre opéra dans le beau "Princesse Chang Ping") ? Sur l’hagiographie, il fallait s’appeler Mailer ou Goldman pour oser écorner le mythe (de Marilyn ou Lennon)… PS : merci pour le renvoi au blog !

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    1. La même année Herzog justifie aussi la 3D dans "La grotte des rêves perdus". Mais lui et Wenders font partie des rares dans ce cas, on est d'accord.

      Quant au franchissement du quatrième mur, je le disais plus rare (ou plus horriblement maladroit) dans la captation de véritables ballets, joués sur scène devant public, je ne parlais pas de ballets pensés pour être filmés, comme, par exemple, les sublimes chorégraphies de "Legs" que vous citez, les délires vertigineux de la rousse Moira ou les combats de rue de West Side Story.

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    2. « Legs » but also brain and heart (cf. "Traquenard" de Ray). La problématique – comment filmer la danse et, par extension, le corps – vaut pour le cinéma, la TV ou la retransmission en salle obscure, très à la mode actuellement. Remarquez d’ailleurs l’usage de « captation » au lieu de « réalisation ». La danse, donc, mais aussi le théâtre, avec le cas d’école de Pagnol, qui parvint, avec sa « sur-théâtralité », à faire de vrais films de cinéma (comme l’analysa Bazin), cela pour rebondir sur la récente diffusion de "La Fille du puisatier" version Auteuil (moins résistant que vous, je ne tins que quelques pénibles minutes). Sur Herzog, je vous recommande l’excellent "Rencontres au bout du monde", poétique documentaire en résonance avec "The Last Winter". À bientôt !


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    3. J'adore Cyd, Mais affirmer qu'elle a du "brain"... Heu... Mouais mouais.
      Cf: les platitudes consternantes qu'elle alignait dès lors qu'on lui demandait de parler de tel et tel film qu'elle avait tournés.
      J'ai eu l'occasion , par exemple, de lui demander de nous parler de son tournage avec Nicholas Ray sur "Traquenard" justement... elle a éludé vite fait ! On a eu droit à un festival de circonlocutions vides de sens et d'enfoncements de portes ouvertes. D'accord, on s'en fout de ce qu'elle pense, ce qui compte ce sont les films et ses jambes , hein !
      Mais bon... Quand même. Lorsqu'elle évoquait Minnelli, Astaire, ou Kelly, c'était une alignement affligeant et décevant de "merveilleux" et de "fantastique". Seule, Claudia Cardinale la bat à plate couture sur ce terrain.
      Or donc. Son brain... bof bof.
      Enfin. Le principal, après tout, c'est son body, ses legs, sa danse.
      Les films.

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    4. On peut retrouver, toute l'année, sur France-Cul, JB Thoret dans l'excellente émission du samedi soir "Mauvais genres".
      D'accord, ce n'est qu'une fois par semaine, mais ça dure 2 heures.

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    5. Merci pour ce "tips", Lisa !

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    6. Dois-je rappeler que les danses de rues de West Side Story n'ont pas été faites pour un film mais pour un musical, dans un théatre! Broadway!

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    7. Personnellement je ne te crois pas une minute. Libre aux autres de s'en laisser conter.

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    8. Tu peux aussi vivre toute ta vie en pensant qu'on a gagné en 2006 ...

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    9. Parce qu'on a perdu peut-être ?

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    10. Libre à toi de t'en laisser conter...

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  4. Mais c'est pas un peu fini oui!

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    1. Quoi donc ? Le cinéma ? La danse ? Le dialogue ?
      Non.

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  5. Chère Lisa Fremont (comme dans "Fenêtre sur cour", sans doute), sous notre plume, le « cerveau » et le « cœur » de Miss Charisse renvoyaient à son intelligence de jeu (de jambes et dramatique), à la chaleur de ses interprétations chez Ray ou Minnelli ("Quinze jours ailleurs", grand film sur le cinéma, où elle porte le même prénom que le fantôme de Kim Novak dans "Sueurs froides"), bien plus qu’à ses propos lors d’échanges peut-être promotionnels (vous m’intriguez : d’autres rencontres avec d’autres « stars » ?). Un bel album à feuilleter entre fans : celui que lui consacra Missiaen chez Veyrier en 1979.

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    1. Alors, c'est drôle, mais autant elle m'époustoufle quand elle danse, autant je la trouve froide et distanciée dans ses interprétations dramatiques. Oui, Two Weeks in another town... mais elle ne fait qu'y passer, souvenez-vous, ses scènes se comptent sur les doigts d'une main et elle reste très lointaine. Ok, c'est le rôle qui veut ça, mais, disons, qu'à côté d'une Garbo (je pense à Ninotchka/Belle de Moscou), elle est beaucoup moins touchante et drôle.
      Mais enfin, dès qu'elle remue tibias et quadriceps, y a pas, c'est elle la plus grande, aucun doute là-dessus !
      Il n'y a guère que, voyons... Rita Hayworth pour , peut-être, l'égaler en sensualité (sans atteindre sa perfection technique of course.)

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    2. Oui, bien entendu, le Veyrier. Le mien est dédicacé par la dame, hé hé.

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    3. Chanceuse... Au lieu de Greta, magnifique dans "La Reine Christine" et ailleurs, ou Rita, très émouvante partout, adoubée par le grand Fred Astaire, voici Bette, autre visage et corps mémorables de ce cinéma-là ; bonne lecture :
      http://lemiroirdesfantomes.blogspot.fr/2014/07/linsoumise-bette-davis-eyes_7.html?q=bette+davis

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    4. @ Lisette : bien d'accord avec toi, Lisette, quant à la différence de qualités (entre danse d'un côté, et « interprétation » de l'autre) de Cyd Charisse. Étant donné son rôle dans ce film, c'est peut-être 'Beau fixe sur New York' qui en pâtit le moins (même si les autres films dans lesquels elle joue et danse n'en pâtissent pas tant que cela).

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  6. J'ai les mêmes réserves concernant l'hagiographie mais je préfère ne pas insister. Le film est très beau et vous ne dites mot du parti pris de déplacer les chorégraphies en extérieur. L'idée n'est-elle pas magnifique ? EN 3D en plus ! Par ailleurs, les extérieurs choisis offrent bien sûr des réminiscences du cinéma de Wenders.

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    1. Très juste. Je crois me souvenir d'un porté, dans un des ballets en extérieur, absolument sublime. C'est la scène, sauf erreur, dont est tiré ce photogramme : http://cinemaadhoc.info/wp-content/uploads/2011/10/pina61.png

      La longue séquence donc celui-ci provient (http://culturevisuelle.org/regard/files/2011/04/Pina-Wenders1-e1302081187991.jpg) a quelque chose d'incroyable aussi. Voilà qui me donne envie de revoir le film !

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    2. Mais oui ! Et plutôt que les mouvements que je trouve sublimes mais qu'il m'est impossible de commenter (ou peut-être au prix d'un grand effort !), je reviens sur les paysages.

      Dans la première des images que tu mets en lien, les danseurs sont sous le Schwebebahn, le métro suspendu que l'on voit aussi dans Alice dans les villes, le film de Wenders qui je crois, finalement, est celui que je préfère.

      Et avec Kontaktof sous un si large ciel (je ne sais d'ailleurs pas quel est le site filmé), Wenders ne rend-il pas la chorégraphe plus universelle encore ?

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