23 novembre 2021

La Voie est l'objectif – Grandes Jorasses, face nord

Je voudrais d'abord dire un petit mot des éditions Filigranowa, sans lesquelles notre imposant dossier consacré aux films de montagnes n'aurait jamais pu être aussi exhaustif. Cette boîte spécialisée dans tout ce qui touche à la montagne, le cinéma de montagne, les films d'alpinisme et d'escalade, qui édite par ailleurs des livres et des bandes dessinées se déroulant dans l'univers de la grimpe, accomplit un travail prodigieux, je dis bien prodigieux, en nous permettant d'accomplir les plus terribles ascensions et les plus mortelles randonnées depuis notre canapé. Un travail que je qualifierai même d'indispensable et de nécessaire. Il assure en effet la préservation de documents précieux : ils le sont pour l'amateur, certes, mais aussi pour le genre humain tout entier, puisqu'ils en recensent les plus grands exploits ! Je tiens à saluer et à remercier toute l'équipe de Filigranowa... et me tiens à leur disposition s'ils recherchent quelqu'un ! Car, pour être tout à fait honnête, leur travail me paraît parfois perfectible. Les jaquettes ne sont pas toujours du meilleur goût, il faut bien l'avouer. C'est peut-être une question de moyen, mais c'est un peu dommage étant donné les documents exceptionnels qu'elles abritent parfois et les lieux remarquables qui sont toujours mis en vedette. Plus dommageable, Filigranowa commet parfois des erreurs ou des oublis, que j'explique de la façon suivante : cette boîte d'édition et de distribution doit d'abord viser à se montrer compréhensible et claire pour son public de base, le montagnard (no offense, j'ai moi-même grandi en milieu escarpé). Quitte à trahir ou négliger le cinéaste concerné... Ainsi, le titre français colporté par Filigranowa de ce documentaire de Gerhard Baur, Grandes Jorasses – face nord, est d'une extrême platitude malgré le massif nommé ; il foule du pied le choix véritable du cinéaste allemand. Le titre que celui-ci a choisi de donner à son œuvre, La Voie est l'objectif (Der weg ist das ziel, dans la langue de Shakespeare), l'éclaire d'une toute autre manière. La fin ne justifie pas les moyens puisque les moyens sont la fin elle-même, pour ces vaillants alpinistes des années 30 dont le courage et l'abnégation sont ici célébrés. Heureusement, les sous-titres traduisent bel et bien ce titre original, qui apparaît en énorme à l'écran. Mais, partout ailleurs, hélas, celui-ci est ignoré. Dommage. On aime sa direction, sa concision, sa résolution. Pour atténuer le reproche fait à cette édition-là, notons que ce qui rattrape largement le coup est que Filigranowa nous propose sur le même disque le brillant court métrage de Baur, La Décision, dont je vous ai déjà parlé.


 
 
La Voie est l'objectif est le film le plus primé de Gerhard Baur. Tourné en 1986, il nous propose une reconstitution minutieuse de la première tentative d'ascension de la redoutable face nord des Grandes Jorasses, un des plus grands défis des Alpes. Nous suivons deux munichois obnubilés par les hauteurs, Rudi Haringer et Rudi Peters, qui, en 1934, se lancèrent à l'assaut de cette gigantesque muraille de granit et de glace, après l'échec de deux de leurs amis et compatriotes. Vu le soin apporté à l'ouvrage, il n'y a aucun mal à comprendre pourquoi ce film-là a fait le buzz dans le milieu alpiniste et qu'il demeure aujourd'hui un incontournable. Gerhard Baur cherche et parvient à convoquer un sentiment de réalité et, à partir du moment où nous sommes sur les hauteurs, nous nous sentons véritablement plongés au cœur de l'action, au milieu de paysages inviolés. La caméra de Baur filme au plus près des grimpeurs, parvenant à capter des angles impossibles et à se faire invisible pour mieux nous donner l'impression d'être à leurs côtés, avec eux, collés à la paroi, dans des conditions épouvantables. L'utilisation d'un équipement d'époque et de tous les outils des alpinistes des années 30 contribue pour beaucoup à l'effet atteint. Tout cet aspect-là du film est une vraie réussite.


 
 
Quand il s'éloigne des sommets, Baur se montre un peu moins à l'aise... Le tout début du film, où nous voyons notre bande de grimpeurs se taquiner à bicyclette puis s'amuser à s'asperger d'eau de la fontaine du village flirte avec le ridicule. On peut alors regretter que les acteurs soient si mauvais. Il est cruel de le dire, mais il faut bien, c'est mon job. Dès qu'il s'agit de grimper, il n'y a aucun souci, ils se débrouillent comme des chefs, mais quand il faut jouer la comédie, c'est autre chose... Ils sont tellement gauches que l'on en vient à se demander si le coup de la tente incendiée par le réchaud à gaz n'est pas un simple accident de tournage plutôt qu'une retranscription fidèle d'un épisode réel survenu la veille de cette ascension. Je ne suis pas non plus convaincu que taper du poing par terre soit la meilleure manière de jouer la rage et la frustration... Aussi, et c'est peut-être là le plus gros reproche que je ferai à Gerhard Baur de manière générale, il y a là-dedans un penchant trop net pour la tragédie. La Voie est l'objectif n'est pas un feel good movie, c'est bien tout l'inverse. Ne vous attachez pas à ces types-là, à l'espérance de vie très limitée. Baur préfère nous montrer un échec que nous raconter l'ascension réussie, quelques mois plus tard, par le seul Rudi ayant survécu, balayée vite fait en quelques minutes pour conclure sur une note plus gaie... Dans une démarche d'historien de la montagne, Baur veut peut-être ainsi rendre hommage aux disparus, il immortalise de courageux et vaillants grimpeurs en mettant en scène leur disparition. Mais d'autres films de montagne démontrent qu'il n'y a pas besoin d'accidents mortels pour marquer les esprits et que l'on peut se montrer moins fasciné par la mort pour glorifier d'autres vertus. Malgré cela, on tient là un documentaire tout à fait recommandable, justement récompensé du Grand Prix du film de Banff (oui, ma phrase s'arrête là, Banff est une ville du Québec). J'avais envie de clore sur ce mot : Banff.


La Voie est l'objectif – Grandes Jorasses, face nord de Gerhard Baur (1986)

16 novembre 2021

Pale Rider

Je sais que j'avais bien aimé ce film à l'époque, il y a une bonne quinzaine, une vingtaine d'années ? En le revoyant tout récemment, je me suis demandé pourquoi. Il se trouve aussi que j'ai revu, quelques jours avant, Unforgiven du même papi Eastwood, qui est d'une autre trempe. Tout ce qui fait le sel de ce dernier manque à Pale Rider, à commencer par la complexité des personnages. Sept ans avant de réaliser ce qui reste aujourd'hui comme son grand western, film sombre dont les personnages sont tous humiliés les uns après les autres, dont ne ressort grandi que le plus pourri d'entre tous après un de ces massacres dont il a le secret et l'échec cuisant que constitue le retour tout schuss vers ses pires démons, Eastwood tourne un western dont chaque personnage, cliché de son état, est bien à sa place et sert la soupe au sien, au personnage Eastwood, lequel débaroule dans le film venu de nulle part dans une pseudo-ambigüe incarnation du bien et du mal confondus (une fillette l'invoque dans une prière, espérant l'arrivée de son sauveur qui, selon les mots de la bible, viendra "l'enfer avec lui"), mi-prêtre mi-tueur, sans que rien de cette contradiction faite personnage n'ait d'intérêt pour le film. Et ce n'est pas l'écho entre cette scène, au début, où l'on voit cinq cicatrices, littéralement cinq trous de balle dans le dos d'un Eastwood en pleines ablutions et qui ne sait plus par où chier, et cette scène à la fin où il transperce de cinq balles le dos de sa nemesis, suggérant que notre ange de la mort est mort avant que d'être, qui donneront au personnage plus d'épaisseur ou de qualités.




Le personnage d'Eastwood est tout feu tout flamme, irrésistible, tous autour de lui sont des minables en désespoir de charisme, du petit chercheur d'or (Michael Moriarty) au physique  ingrat d'arrière-gauche du FC Sochaux Montbéliard, affublé d'une voix pâle digne de celle d'un Casey Affleck en lendemain de cuite, au tueur à gages venu lui rappeler son passé et se confronter à lui, à la fin du film, le Marshal Stockburn (interprété par le pourtant classe John Russell, ici falot) en passant par le  fils du gros homme d'affaire luttant pour éradiquer le camp des petits orpailleurs afin de récupérer le lopin où ils creusent et de se faire des couilles en or, incarné par Chris Penn. Tous sont plantés là tels des endives à regarder passer le bel Eastwood avec une langue déroulée jusqu'aux bottes pour lui lécher la pomme. Sans parler des femmes, la promise du chercher d'or en chef (Carrie Snodgress) et sa fille (la juvénile Sydney Penny), qui rêvent du début à la fin de passer dans la position du tireur couché avec l'étalon Eastwood, acteur et metteur en scène, content de s'offrir ici une hagiographie perso et pas chère (à 92 ans il continue sur la même lancée dans Cry Macho, étrillé ici par mon associé, dans lequel il continue de faire tomber les dames d'un simple regard ; pas belle la vie ?). 
 
 


 
Au point qu'au final, on s'attache davantage au personnage censé être le plus minable du film qu'à notre héros solitaire, à savoir le gros dodu qui veut tout racheter sur son passage ou foutre les gens dehors en arrosant de biftons des mercenaires pour défoncer dame nature à coups de geysers d'eau afin de dégoter quelque magot : Coy LaHood. Et il suffit de deux répliques à Richard A. Dysart (le docteur Copper dans The Thing) pour nous conquérir. Il est à la fenêtre de son office, regarde toute une tripotée de ses hommes entrer dans la boutique où se planque Eastwood, sûr du résultat de leur chasse à l'homme, entend une bonne trentaine de coups de feu retentir puis voit ressortir qui ? Je vous le donne en mille : le Pale Rider, qui vient de fumer toute la bande. Et là Richard A. Dysart lâche, avec la voix du type scié, magnifique interprétation, ces deux répliques : d'abord un long "Jeeeeeeesus !", où le "j" est prononcé à la française, puis un magnifique "Whaaaaaat the hell is he up to noooooow ?" (autrement dit "Qu'eeeeeeest-ce qu'il va encore nous fouuuuuutre ?"), qui m'a fait la soirée. Merci monsieur Richard A. Dysart.
 
 
Pale Rider de Clint Eastwood avec Clint Eastwood, Michael Moriarty, Chris Penn, Richard A. Dysart, Sydney Penny, Carrie Snodgress, John Russell et Billy Drago (1985)

14 novembre 2021

Army of the Dead

La toute première scène d'Army of the Dead a le mérite d'annoncer la couleur. Très représentative des 148 minutes d'abrutissement intensif à venir, on y voit un convoi militaire rempli d'imbéciles armés jusqu'aux dents transporter une mystérieuse cargaison placée sous la plus haute protection. Leur route croise celle d'un autre véhicule zigzaguant à pleine vitesse car son conducteur est déconcentré par sa passagère, trop occupée à lui administrer une fellation. Un accident s'ensuit, qui provoque la libération du pas si mystérieux contenu de la cargaison : un zombie de type vigoureux, costaud et remuant qui s'en prend à tous les survivants restant. Tout Zack Snyder est là, concentré dans ces premières minutes d'une nullité abyssale où action rime avec affliction. C'est bête, vulgaire, éculé, déjà pénible et terriblement laid. Cela n'apporte rien et promet seulement le vide. Des gros flingues, des sombres crétins et un poil de cul : le programme à venir est donc déjà posé puisque c'est tout ce que nous réserve ce scénario de malheur qui semble tout droit sortir du cerveau d'un adolescent dérangé aux centres d'intérêt limités à tout ce qui vrombit, gicle, sue ou coûte beaucoup d'argent. Évidemment, ça a le cachet visuel du compte instagram d'une marque d'automobiles spécialisée dans les SUV, un style calamiteux tout simplement intenable durant 2h30 et dont Snyder est entièrement responsable puisqu'il occupe tous les postes clés. Ce film-là, ce croisement tout ce qu'il y a de moins savant entre un zombie flick de bas étage et un énième Ocean's 11, est véritablement son bébé... et il a une sacrée sale gueule. Après ses mauvaises expériences chez les studios DC, l'auteur de 300 voulait vraisemblablement revenir à ses premières amours en nous proposant un nouveau film de zombies, lui qui avait débuté sa si triste carrière par un remake du deuxième opus de la célèbre saga de George Romero. Voilà ce que ça donne quand on lui laisse carte blanche. Et cet homme-là a encore des fans... On a la même passion, mais on ne porte putain de pas le même maillot.


Army of the Dead de Zack Snyder avec une bande de guignols XXL (2021)

10 novembre 2021

Cry Macho

Stimulés par une première bande-annonce énigmatique où l'on pouvait voir Clint Eastwood, son visage émacié à peine décelable dans l'ombre de son stetson, se tourner vers la caméra et nous adresser un regard impénétrable, les plus naïfs cinéphiles auront peut-être pu rêver du film-testament de son auteur, du baroud d'honneur d'une véritable légende vivante du cinéma. Les premiers aperçus de Cry Macho et sa longue gestation étaient effectivement propices à tous les fantasmes et toutes les projections. On pouvait très légitimement attendre quelque chose, ou en tout cas autre chose, d'une nouvelle apparition d'Eastwood devant la caméra, lui que nous n'avions guère revu à l'écran depuis le sympathique The Mule. Et puis, il faut le dire : plus le temps passe, plus l'on redoute, au fond de nous, qu'il ne s'agisse de son dernier rôle. Clint Eastwood va bientôt souffler sa 92ème bougie et n'a, a priori, pas d'autre projet en cours, chose exceptionnelle pour celui qui d'ordinaire les enchaîne.


 
 
Cry Macho est en réalité le film-test ultime pour mettre à l'épreuve notre sympathie et notre indulgence à l'égard de Clint. Ses fans inconditionnels passeront sans doute un bon moment, ceux qui font de lui un intouchable quoiqu'il advienne regarderont peut-être ça sans souffrir et sauront passer l'éponge, certains réussiront à prendre cela au second degré et à s'en amuser, mais tous les autres seront forcément perplexes voire un peu remontés contre lui... Nous sommes ici dans le ventre mou du ventre mou de sa si longue filmographie. On tient là un tout petit film de rien du tout, que je ne qualifierai même pas de "mineur" pour ne pas déshonorer la mémoire de nos ancêtres qui ont travaillé dans les mines. Notre bon vieux Clint voulait vraisemblablement prendre le soleil, déguster quelques fajitas, remonter un peu à cheval, respirer le grand air, en bref, passer du bon temps au Mexique... et voilà le résultat. Il a certainement pris du plaisir à tourner son film, plus que nous à le mater.


 
 
Contrairement à ce que son titre pouvait laisser croire, Cry Macho est un simple feel good movie, presque une comédie, au scénario anodin et sans surprise. On n'y trouve quasiment aucun enjeu dramatique, zéro tension. C'est quelque chose de plutôt doux qui défile mollement sous nos yeux peu concernés, jamais moche à regarder en dépit d'un recours trop systématique au vignettage pour donner un semblant de cachet à un film tourné en mode pilote automatique. Tout se passe donc bien, sans accroc ou si peu, et l'on est rapidement convaincus qu'il n'arrivera rien de fâcheux à ces personnages grossièrement écrits. L'acteur-réalisateur balance quelques bons mots qui tombent souvent à plat, remet régulièrement à sa place cet ado mexicain vantard qu'il doit convoyer au Texas, fait fondre toutes les latinas qu'il croise sur son chemin et déjoue nonchalamment les plans des fédéraux ou autres bad guys totalement inoffensifs (en général, il suffit de prendre l'embranchement juste avant le barrage policier ou de croire en sa bonne étoile). 


 
 
Plutôt qu'un film sur la mort, la vieillesse, la transmission ou que sais-je, Clint Eastwood semble s'en prendre à son image passée et s'occupe principalement à fustiger la virilité, à se moquer des téméraires et des fiers-à-bras, à travers quelques leçons qu'il donne au garçon qui l'accompagne, si content des succès de son coq de combat. On met sans doute ici le doigt sur ce qui a motivé Eastwood à réaliser ce film, lui qui a montré un intérêt pour l'adaptation de ce qui est à la base un roman de N. Richard Nash dès la fin des années 80, une période où son image de héros à la masculinité exacerbée était plus prégnante. Cette fronde gentillette contre les machistes de tout poil explique peut-être aussi cette scène assez incongrue où son personnage s'en prend à deux flics mexicains, pourtant pas bien pénibles, en les couvrant littéralement de jurons. Leurs uniformes et leurs morgues timides doivent faire d'eux les symboles de ce dont se moque l'ex-inspecteur Harry tout le long, de ces hommes qui n'ont pour eux que leur virilité d'apparat. 


 
 
Au cœur du film, le temps s'arrête et il ne se passe pratiquement plus rien. Durant une parenthèse enchantée dans un petit village du nord du Mexique – parenthèse qui correspond tout de même à un bon tiers du film – le plaisir pris par Clint à tourner son 39ème long métrage (si mes comptes sont bons) est enfin partagé. Entre deux cours d'équitation suivis par le jeune chicano sous le regard approbateur de son aïeul et quelques bons plats dégustés à l’œil et en famille à la taquería du coin, notre vedette passe pour un vétérinaire doté d'un don quasi surnaturel pour soigner les bêtes. Il distille donc quelques précieux conseils à des éleveurs ignares qui s'en vont à tour de rôle le consulter. Au propriétaire d'un cochon se déplaçant difficilement du fait de son poids, Clint se contente d'un lumineux "More water, less food" prononcé de sa voix caverneuse qui inspire le respect. Dans la foulée, il confie en aparté à son jeune comparse ne pas savoir quoi dire à la maîtresse aux abois d'un chien fatigué, car il s'avoue incapable de "guérir la vieillesse". Des mots simples qui serreront le cœur des admirateurs les plus émotifs de Clint. Nul doute que ces derniers auraient volontiers passé bien plus de temps à le voir guérir des animaux et couler des jours paisibles dans son village d'adoption. C'est bien la plus savoureuse partie d'un film en roue libre...


 
 
Clint joue donc de son image, de ses rôles passés, surtout les premiers, et surjoue, ou non, son vieil âge : il nous permet d'en douter et c'est là tout son art, toute sa malice. Il se fiche d'abord de lui, se moque aussi pas mal de nos attentes et de notre avis. Vous espériez un néo-western crépusculaire définitif ? Vous n'aurez que ce petit truc-là, insignifiant, dérisoire. Eastwood nous concocte tout de même quelques jolis plans où nous voyons son profil d'éternel cowboy découper l'horizon, au soleil couchant, avant de disparaître progressivement dans l'ombre. Des images qui apparaissent comme les très rares fulgurances du film que les spectateurs auront rêvé et dont il s'agit d'une forme de pied de nez. A vrai dire, on dirait aussi la face b d'un vieux groupe dont l'âge d'or est depuis longtemps révolu et qui n'a plus rien à prouver, se fout de tout et cherche juste à kiffer. Cry Macho, c'est le Cuttooth de Clint, son Living in a Ghost Town. "Haters gonna hate", mais comment peut-on prendre au sérieux un hater de Clint Eastwood ? En attendant, notre homme a appris à préparer les tortillas, ce qui fait une corde de plus à son arc.


Cry Macho de Clint Eastwood avec Clint Eastwood et Eduardo Minett (2021)

6 novembre 2021

Halloween Kills

Entendons-nous bien : ce nouvel Halloween est d'une insondable nullité, mais je l'ai préféré au précédent. Peut-être justement parce que je savais mieux à quoi m'en tenir. Je n'espérais plus rien, j'ai lancé ce film-là par simple curiosité morbide et c'est ainsi que j'ai pu être plus réceptif à ce plaisir régressif que nous offre David Gordon Green de façon très intermittente. C'est qu'il n'y a vraiment rien de sérieux là-dedans. Halloween Kills est un foutoir incroyable, un slasher bas du front, aux scènes de meurtres nombreuses et outrancières, qui nous renvoie à un âge que l'on croyait révolu du cinéma d'horreur américain. David Gordon Green a pour seul mérite d'insuffler une certaine énergie à ce spectacle insensé, bien aidé par la musique toujours signée John Carpenter et ses deux acolytes, Cody Carpenter et Daniel Davies. Ces derniers se sont surtout contentés d'accélérer le bpm et d'ajouter des kicks aux fameuses ritournelles originales, mais cela produit encore son petit effet. S'inscrivant dans la continuité directe de l'épisode sorti en 2018, à l'exception d'un flashback inaugural qui quant à lui prolonge platement la fin du premier opus de Carpenter, le récit est mené à un rythme trépidant qui nous laisse peu de répit, si ce n'est lors de ces scènes axées sur le personnage de Laurie Strode, en piteux état. Celle-ci passe quasi tout le film alitée à l'hosto, ne se réveillant qu'à la toute fin pour nous livrer un monologue métaphysique nébuleux qui accompagne l'énième résurrection de son ennemi juré, achevant de faire du croquemitaine au masque blanc un être surnaturel dont l'invincibilité et la force trouvent leur origine dans la peur qu'il engendre... Auparavant, Michael Myers se sera bien amusé dans les rues et les espaces verts d'Haddonfield, laissant un sacré paquet de cadavres dans son sillage malgré une population locale bien décidée à le prendre en chasse pour en finir une bonne fois pour toutes avec lui.


 
 
Les plus alertes et bienveillants observateurs feront peut-être des habitants teubês et surexcités d'Haddonfield, si désireux d'en découdre avec Myers par vigilantisme sous le ridicule cri de ralliement "Evil dies tonight !", des électeurs de Trump en puissance, aveuglés et abrutis par leur haine. Ils verront probablement dans la scène catastrophique d'émeute à l'hôpital, à partir de laquelle le film s'effondre totalement, un remake involontaire de la prise du Capitole de janvier 2021. En bref, ils décèleront ça et là quelques flippants reflets du miroir de l'Amérique d'aujourd'hui et ce sont peut-être bel et bien les intentions d'un cinéaste que l'on a jadis connu plus malin et ambitieux. Mais défendre son triste reboot pour ces raisons-là, arrachées au forceps et dénichées à la lampe flash, serait faire preuve d'une indulgence tout à fait démesurée à son égard. Comment trouver un intérêt autre que régressif ou déviant dans ce gloubi-boulga infect où serait de toute façon noyé le moindre avorton d'idée ? Encore une fois, il est impossible de justifier ce carnage carnavalesque autrement que par l'appât du gain : la barre du milliard de dollars de recettes est désormais en vue pour cette si lucrative franchise vieille de près d'un demi-siècle dont on se demande bien comment elle pourra renaître de ses cendres après cet énième et dispensable sursaut.


 
 
Cet épisode de transition lamentable n'apporte donc pratiquement rien à une trilogie mort-née, il ne permet que d'annoncer très laborieusement un dernier volet où se jouera enfin l'ultime affrontement entre Michael Myers et Laurie Strode (j'en serai forcément spectateur, je ne vais pas m'arrêter en si bon chemin !). D'humeur joviale, entièrement disposé à m'enquiller une pareille idiotie, j'ai su goûter au jemenfoutisme complet d'un scénario qui a si peu à nous raconter, part rapidement en roue libre et convoque gratis des rescapés de la nuit des masques de 1978 – devenus des quinquas débiles insupportables – pour mieux les envoyer à la boucherie. J'ai même été sensible à quelques répliques absconses glissées ici ou là, tout particulièrement à ce commentaire sorti de nulle part, au tout début du film, par un individu hors champ qui se délecte d'une boisson alcoolisée quelconque en faisant ce commentaire : "it's very sous-bois, it's a french word to say it's delicious !" (il faut dire que je suis facilement séduit par ces mots empruntés au lexique culinaire français prononcés avec un accent ricain dégueulasse). Cet humour crétin est également véhiculé par des personnages secondaires stupides appelés à finir massacrés, la palme revenant à l'évidence au couple gay qui vit dans la maison des Myers, deux fêtards concupiscents nommés Big John et Little John en guise de clin d’œil lourdingue à Carpenter. Ce comique plus ou moins volontaire passe aussi par les fantaisies morbides d'un Michael Myers plus athlétique et art déco que jamais, toujours enclin à transformer en guirlandes lumineuses ses pauvres victimes ou à les suspendre dans des positions infamantes. Le ton quasi parodique de certaines scènes qui développent ou reprennent des situations du classique de Carpenter m'a paru plus assumé, impression renforcée par la présence d'acteurs habitués au registre comique tels que Jim Cummings dans son sempiternel rôle de flic lunaire et gaffeur. En fin de compte, je crois avoir mieux saisi le projet de David Gordon Green et de son pote coscénariste Danny McBride, qui nous rappellent ici qu'ils sont d'abord des petits rigolos ayant notamment fait leurs armes auprès de la clique Apatow. Leur trilogie Halloween est une vaste blague dont j'attends désormais la chute.
 
 
Halloween Kills de David Gordon Green avec James Jude Courtney, Anthony Michael Hall, Judy Greer, Andi Matichak et Jamie Lee Curtis (2021)

3 novembre 2021

Cerro Torre, le cri de la roche

Fan de Werner Herzog et friand de films de montagnes, je n'avais pourtant jamais entendu parler de Cerro Torre, le cri de la roche : je me doutais donc bien qu'il y avait anguille sous roche. Je savais aussi que le début des années 90 n'est pas considéré comme un temps fort de la si longue et riche carrière du plus aventureux des cinéastes allemands. C'est ma découverte récente du sublime Cerro Torre Cumbre de Fulvio Mariani qui m'a logiquement mené devant ce film plutôt méconnu dont le sommet mythique de Patagonie est aussi la vedette. Le scénario s'appuie sur une idée de l'alpiniste Reinhold Messner, avec lequel Werner Herzog avait travaillé lors du tournage de son très beau documentaire Gasherbrum, la montagne lumineuse. Il est simple comme bonjour : deux hommes aux personnalités opposées, un jeune champion du monde d'escalade (Martin) et un alpiniste chevronné (Roccia), se lancent le défi de venir à bout du Cerro Torre, présenté dans le film comme n'ayant encore jamais été gravi. Sous la houlette d'un éminent journaliste sportif désireux de couvrir l'événement, ils s'envolent donc pour la Patagonie, en compagnie d'un partenaire fidèle de l'escaladeur (à la présence des plus accessoires) et de la compagne et assistante de l'alpiniste (leur relation est pour le moins ambiguë...). Impatient d'en découdre avec la montagne, l'ambitieux Martin devancera son rival, trop soucieux de la météo, et prétendra avoir atteint le sommet en solo suite à la mort accidentelle de son acolyte, sans aucune preuve pour conforter ses dires. Mis en doute par les spécialistes dès son retour en Europe, Martin propose donc d'escalader de nouveau le Cerro Torre sous les objectifs des caméras de télévision. De son côté, Roccia, lâché par sa compagne/assistante, est resté vivre en ermite en Patagonie, dans l'attente du moment idoine pour se frotter enfin au redoutable pic glacé... 


 
 
Il est bien naturel que Werner Herzog, passionné d'alpinisme, attiré par les territoires inexplorés et les défis cinématographiques, ait un beau jour atterri avec sa caméra au pied du terrible Cerro Torre. Mais force est de reconnaître qu'il semble avoir cette fois-ci fait face à un mur insurmontable dont il est loin d'avoir su tirer une œuvre mémorable. Il est même parfois difficile de croire que c'est bel et bien le réalisateur d'Aguirre, de Grizzly Man et de tant d'autres titres marquants qui a pu commettre cette petite chose-là, aux allures presque télévisuelles par moments. La page wikipédia consacré à ce Cri de la roche indique que Werner Herzog renie ce film, lui reprochant surtout la pauvreté de son scénario. Cela peut se comprendre... Mais là n'est malheureusement pas le seul problème. Les comédiens, de tous horizons, ont toutes les peines du monde à faire exister cette histoire fragile, en particulier les deux acteurs principaux, dont la rivalité existe davantage sur le papier qu'à l'écran.
 

 
 
Dans le rôle du jeune escaladeur prétentieux et sûr de lui, Stefan Glowacz est très faiblard. Ce bavarois au corps affûté est vraisemblablement bien meilleur grimpeur qu'acteur et le souci est qu'il joue tout le long et ne doit grimper qu'un gros quart d'heure (ce qui est déjà pas mal, me direz-vous, pour un film d'1h30). Face à lui, l'italien Vittorio Mezzogiorno est très peu crédible en alpiniste à la renommée internationale ayant déjà conquis les plus hauts sommets. Il fait encore plus pâle figure quand on se souvient des autres grands « héros » du cinéma d'Herzog... Journaliste dans l'attente de l'exploit sportif à révéler au monde entier, Donald Sutherland a l'air de ne pas savoir où se mettre du début à la fin, arborant tout le long un immense imper noir qui accomplit la prouesse de voler la vedette à sa fantastique moustache. Son omniprésent imper est la seconde attraction du film, derrière cette formidable aiguille de granit et de glace qu'est le Cerro Torre, il est d'ailleurs l'objet d'une boutade que lui adresse Mezzogiorno ("T'as pas autre chose à porter que ce foutu imper ?!"). Mathilda May, dans un rôle terriblement ingrat (l'assistante, c'est elle), est toujours fraîche comme la rosée du matin, la permanente impeccable, même au levé du lit (de camp). La belle brune, dont le cœur finit par balancer entre les deux grimpeurs, apparaît forcément à poil, et de manière assez gratuite, c'est à se demander si cela ne devait pas à l'époque figurer dans ses contrats... Enfin, notons les apparitions toujours grotesques d'un Brad Dourif plus lunaire que jamais, peu aidé, il est vrai, par les dialogues qu'il a à dire. Dourif incarne un drôle de type difficile à cerner que la montagne mythique a rendu à moitié cinglé et l'on peut affirmer sans problème qu'il est en fin de compte le plus herzogien de la troupe. 


 
 
On sait qu'il y a des hauts et des bas dans la très longue carrière de notre ami Werner ; là, nous sommes dans une crevasse. Cerro Torre, c'est Herzog dans le creux de la vague. Un Herzog mineur, comme on dit. Un film très bizarre, très silencieux, au rythme déconcertant et à l'humour étrange. On se demande d'ailleurs parfois si cet humour est volontaire ou non, ce qui participe paradoxalement à son charme. On sent notre Herzog hésitant, pas totalement investi, ou par intermittence, qui ne sait pas trop quoi faire d'un scénario qui le branche peu et aurait plutôt appelé à verser dans le film d'action pur et dur. Dans les deux premiers tiers du film, les inspirations du cinéastes sont bien rares : elles surviennent seulement lorsqu'il se contente de filmer le paysage, lentement, en insistant sur les crêtes des montagnes, à demi cachées dans les nuages, et patiemment, comme pour mieux nous laisser nous rendre compte de leur immensité, de leur grandeur écrasante. Pour le reste, on pige immédiatement où veut en venir Herzog : il fustige le cynisme du sport spectacle, soutenu et dénaturé par la télé et les médias, pour mieux glorifier les vraies valeurs de l'alpinisme, portées par des hommes intègres, attentifs et respectueux de la nature, bien qu'obnubilés par une obsession dévorante qui les amènent à aller défier les limites du possible, dans une attitude quasi autodestructrice qui vient faire écho à la démarche connue de l'auteur de Fitzcarraldo. Cela aurait pu alimenter une œuvre solide, si celle-ci avait été conçue avec la flamme, avec le cœur, avec la rage ou que sais-je, ce dont on doute clairement ici... Le film manque cruellement d'allant et de tenue ; les réflexions introspectives prononcées en voix off par Donald Sutherland essaient de donner du liant à l'ensemble, en vain.


 
 
Conséquence peut-être du scénario maigrelet et de l'humour insolite d'Herzog, les deux seules femmes du film sont réduites à des rôles de faire-valoir, de pots de fleur ambulants. Ce Cri de la roche ne passerait pas les toutes premières questions du fameux test de Bechdel. Recalé illico ! Ainsi, l'apparition de la secrétaire personnelle du producteur américain, personnage grotesque qui finit par s'intéresser au défi des deux alpinistes, constitue un moment assez cocasse. Une jolie blonde descend mollement un escalier ajouré en colimaçon puis se déhanche jusqu'au bureau de son supérieur dans une courte robe noire moulante. L'actrice minaude et surjoue un air cruche, Werner Herzog filme ses pas chaloupés en laissant libre cours à sa libido. Il semble critiquer ironiquement le rôle attribué aux femmes dans ce milieu, en forçant encore davantage le trait, de manière un peu maladroite. Soit dit en passant, le producteur américain est lui aussi une caricature bien gratinée qui nous réserve quelques bons petits moments dans le dernier tiers du film, où l'on relève nettement la tête. Car malgré tout, un Herzog raté demeure un film digne d'intérêt. Et le grand cinéaste allemand réussit presque à sauver les meubles lors d'une dernière séquence formidable. D'ultimes minutes de toute beauté qui nous montrent l'ascension finale du sommet par les deux hommes, l'un tentant d'escalader le champignon de glace qui recouvre la cime tandis que l'autre se faufile par une autre voie légèrement en contrebas mais tout aussi dangereuse. Magnifiquement filmé à l'aide d'un hélicoptère éloigné survolant les lieux, ce passage vertigineux nous fait ressentir, sur un air d'opéra, toute la difficulté ressentie par les alpinistes, réduits à deux points noirs sur une immense aberration de la nature souveraine. 
 
 
Cerro Torre, le cri de la roche de Werner Herzog avec Stefan Glowacz, Vittorio Mezzogiorno, Donald Sutherland, Mathilda May et Brad Dourif (1991)

28 octobre 2021

Pig

Ne vous y méprenez pas : Pig n'est pas un énième film de vengeance bas de plafond où un homme qu'il ne fallait pas venir chatouiller se voit retirer son être le plus cher ou son bien le plus précieux (en l'occurrence, les deux : un cochon truffier), puis, animé d'une rage folle, se lance dans une croisade sanglante, seul contre tous, écrasant tout sur son passage, pour punir les imprudents malfaiteurs. Parfois mal vendu, comme s'il s'agissait encore d'un John Wick bis où Keanu Reeves serait remplacé par Nicolas Cage et le beagle du premier film par un cochon, Pig vaut en réalité beaucoup mieux que ça et pourra surprendre ceux qui espéraient voir l'acteur abonné aux séries b partir en roues libres et commettre un nouveau carnage. L'idée du film, le truc, la trouvaille de Michael Sarnoski, c'est de substituer la drogue par... la truffe. La truffe, oui, ce champignon délicieux particulièrement apprécié des plus fins gourmets que l'on trouve au fond des bois humides, avec chance ou avec l'aide d'un chien ou d'un cochon truffier. Et le film, drame intimiste déguisé en parodie de néo-noir, part seulement là-dessus, sur ce décalage amusant mais fragile, qu'il parvient toutefois à tenir jusqu'au bout car, heureusement, le réalisateur et scénariste ne se limite pas à cet effet comique intermittent et prend surtout soin de développer un personnage principal attachant et fouillé, dont on comprend progressivement les motivations en même temps que l'on découvre son lourd passé. C'est un vieux loup solitaire mutique, appelé à quitter sa cabane perdue dans l'Oregon pour les bas-fonds de Portland, auquel Nicolas Cage donne parfaitement vie.


 
 
Certains se foutent de la gueule de Cage, mais combien d'acteurs américains de sa génération continuent de tourner dans des films intéressants ? Combien se mouillent à sa façon, produisent des jeunes cinéastes prometteurs ou s'en vont loin d'Hollywood jouer pour des auteurs à la personnalité bien trempée ? J'en vois pas trop... Alors certes, sa filmographie est une montagne où les pépites sont rares, mais elles existent, et le gars est toujours là, dans le coup, polissant son statut d'acteur culte avec une conscience de lui-même et une autodérision sans équivalent aujourd'hui. Pig ajoute une ligne de plus à sa légende. Nicolas Cage est parfait dans la peau tuméfiée de ce vieux sage qui a tout perdu, à peine animé par une philosophie de vie au relativisme désarmant, prêt à encaisser tous les coups qu'il faudra pour remettre la main sur l'une des rares choses auxquelles il tenait vraiment. On a la nette impression que l'acteur, autant que son réalisateur, se plait à déjouer les attentes et incarne, avec malice, ce rôle tout en retenue, loin des exubérances dont on le sait capable à tout moment, fascinant et attachant volcan éteint. Le pitch a sans doute tapé dans l’œil de la star et il y a fort à parier que Sarnoski a écrit le scénario en ayant en tête les rôles habituels de Cage. C'est malin, tout le monde en sort gagnant. Si le film, par trop solennel, manque quelques fois de légèreté et se complaît par moments dans une langueur qui pourra en laisser quelques-uns sur le carreau, il n'en reste pas moins le portrait d'un reclus assez touchant et original, qui réserve même quelques jolies scènes, où le talent du cinéaste et de son acteur vedette ne font aucun doute, et son petit lot de situations amusantes, où les codes du film noir sont astucieusement chamboulés. En bref, une belle curiosité.


Pig de Michael Sarnoski avec Nicolas Cage, Alex Wolff et Adam Arkin (2021)