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25 août 2009

Inglourious Basterds

Le film s'annonçait plus ou moins comme un hommage à Sergio Leone... Quentin Tarantino croit emprunter à Leone l'art de faire monter la tension avant un duel ou avant une quelconque décharge brève et brutale de violence en les faisant précéder d'une longue attente calme en surface et tendue en profondeur. La tension est peut-être là dans d'interminables scènes, comme celle du dialogue dans le bar, mais elle est futile et éphémère, vaine en un mot, Tarantino n'en fait rien. Ce qui l'intéresse c'est l'aboutissement, les gerbes de sang, le gore gratuit et, partant, tout ce qui précède est un prétexte pour arriver à cette épiphanie sanglante, telle une laborieuse masturbation pour atteindre in fine le graal de l'éjaculation. Chez Leone le coup de feu a terriblement moins d'importance que l'attente qui le précède, la violence n'est qu'un prétexte pour les minutes qui nous y conduisent. Dans ces instants cruciaux qui précèdent les coups de feu, aux silences de Leone s'oppose un verbiage permanent et insipide, une hémorragie de mots sans but ni saveur, et à la mise en scène virtuose de Leone, à ses cadrages savants sur des regards échangés avec une fascinante science du montage comme autant de coups de feu, s'oppose une morne série de mauvais plans - insignifiants au mieux, laids sinon - en champ-contrechamp. Si l'omniprésent dialogue a pour but de prendre le contrepied du silence de Leone, autant dire que le contrepied est total puisque Tarantino perd tout de l'éloquence du cinéaste italien et de sa puissance d'expression en réduisant au minimum l'importance des corps (tout juste reste-t-il des regards, celui de Fassbender par exemple, mais la caméra n'en fait rien) et en substituant au pur langage cinématographique des conversations scénaristiques épuisantes qui nous rappellent à chaque seconde qu'il est loin le temps de Reservoir Dogs et de Pulp Fiction. Tarantino ne pouvait rien avoir en commun avec Sergio Leone, il est volontairement pornographique ("jouissif" est le mot qui revient inlassablement pour parler de lui depuis le départ, et plus que jamais avec ce nouveau film), là où Leone était peut-être le plus grand des cinéastes érotiques. Rien de vraiment léonien à l'horizon donc, à part peut-être la fameuse vengeance finale, annoncée en titre de chapitre comme "la vengeance en gros plan", où il n'y a qu'un gros plan, celui de Mélanie Laurent projeté sur l'écran de cinéma, qui est peut-être (et l'actrice, ignoble à chaque apparition, participe au massacre) le gros plan le plus laid de l'Histoire du cinéma.



L'ouverture du film en dit long sur Quentin Tarantino, qui est devenu une sorte de DJ. Il fait tourner les citations au point de tourner lui-même en rond et pioche sans cesse dans tout ce qu'il aime, y compris dans ses propres films, et les auto-références sont légion, qu'il s'agisse du zoom avant sur le regard d'un basterd avec une musique répétitive et galopante annonçant un flashback où il revoit les tortures infligées par son vis-à-vis, à la manière de la mariée dans Kill Bill, ou du petit soldat allemand, dernier survivant de la fusillade dans le bar, qui accepte de dialoguer avec Brad Pitt et de déposer son arme comme le faisait la compagne de Tim Roth avec Samuel L. Jackson à la fin de Pulp Fiction. On savait que Tarantino s'adorait comme un fou mais quand il en vient à refaire systématiquement la même chose en moins bien, ça commence à faire de la peine. Tel un vieux DJ fatigué, il fait des mixages, des pots pourris, mais alors bien pourris. Certes il a toujours plus ou moins fait ça et même ses meilleurs films valent peut-être moins en DVD qu'en bande originale MP3. C'est avant tout un type qui fait des collages, des assemblages, qui réunit ce qu'il aime le plus, du très bon au très mauvais, et si possible un maximum de trucs nazes et oubliés pour susciter l'engouement de ceux qui ont les mêmes références que lui et pour charmer les autres avec un univers cinématographique de collectionneur publicitaire geek ultra cool. On dit souvent qu'un cinéaste est tout entier contenu dans son premier film. Alors disons que Tarantino était tout entier contenu dans l'ouverture de son second film. La première chose dite dans Pulp Fiction, c'était précisément la définition du titre : une mauvaise histoire imprimée sur du papier de mauvaise qualité, littéralement "littérature de gare". Ça passait plutôt bien au début, c'était même pas mal dans le genre, parce que Tarantino parvenait à inventer une forme singulière avec son héritage bigarré, mêlé d'autant de chefs-d’œuvre du cinéma que de purs navets bis admirés précisément pour leur médiocrité et leur mauvais goût, mais très vite ça s'essouffle ces choses-là, et depuis disons Kill Bill (qui n'était que son 4ème film, rappelons-le) le cinéaste est en bout de course. En fait Tarantino ressemble au personnage de Samuel Jackson dans Pulp Fiction, il a appris quelque chose par cœur, non pas un verset de la bible mais une quantité incomputable de films ingurgités en bon cinéphage, et il ressasse sans arrêt, sans forcément tout piger ni sans que ça n'ait d'intérêt particulier, mais parce que c'est la classe. Le film cite à tout rompre, il porte le titre d'un autre gros navet des 70s et il se rapproche vaguement des 12 Salopards de Robert Aldrich, entre (beaucoup d') autres choses, de Jacques Tourneur aux pires westerns spaghettis. Certains fans parlent aussi d'une influence "wooienne" dans le ralenti sur Mélanie Laurent quand elle se maquille, et on pourrait même penser à Matrix dans la pathétique séquence où les bâtards vont délivrer un nazi reconverti en tueur de nazis... Bref, on va pas faire la liste, d'abord parce qu'elle serait forcément incomplète, car nous ne possédons certainement pas l'immense culture de Tarantino, surtout en termes de navets de série B, ensuite parce que c'est sans intérêt. C'est de la citation qui tourne à vide. C'est comme quand Tarantino cite Leone (qui quant à lui était maître dans l'art de transformer le western classique) : ça n'a aucun sens. Tarantino a vu les films, il les a bien aimés, alors il les cite sans savoir pourquoi et sans en tirer quoi que ce soit. Je ne nie pas un certain potentiel au départ, mais il faut bien se rendre à l'évidence, plus aucun espoir n'est permis. Tarantino, depuis le départ ça puait l'esbroufe, mais maintenant c'est une horreur.



Et en prime, quand on essaie de faire l'honneur au réalisateur de ne pas juste regarder la forme de son film, ce qu'il appelle pourtant à faire en bon maniériste, et ce que tant de fans font en croyant lui rendre service, on a comme une envie de chialer. A la fin d'Inglourious Basterds Quentin fait une métaphore désastreuse pour résumer ce que fait son film : détruire l'Histoire par le cinéma (l'établissement de Mélanie Laurent, un cinéma de Paris, explose et le nazisme avec puisque Hitler himself et ses sbires sont enfermés à l'intérieur). Il y a de quoi rester pantois. De là à dire que Tarantino détruit le cinéma par le cinéma il n'y a qu'un pas. D'ailleurs la mise en scène dans ce film qu'est-ce que c'est, concrètement, sinon un doublon de J.P. Jeunet quand QT tente vainement d'installer ses lamentables personnages (interprétés par des acteurs pour la plupart d'une nullité sans point de comparaison, Mélanie Laurent en tête donc) avec foule de flashbacks d'une seconde résumant les personnages à trois caractéristiques ridicules et qui touchent au simple "toc". On croise d'ailleurs un autre moyen bien pratique et déjà utilisé mille fois, y compris par Tarantino lui-même, pour introduire les protagonistes : l'arrêt sur image avec colorisation du plan à la palette graphique et inscription sur la gueule du type de son blaze façon comic-book... A part ça ? Sur quoi s'extasier ? Une caméra tournant longuement autour de la table et inscrivant ses personnages dans un lieu clos ? Bravo. Certains fanatiques ont relevé avec passion des contre-plongées sur Brad Pitt et des plans s'attardant sur des pieds féminins... Toutes choses prodigieusement inédites et bouleversantes. Niveau mise en scène on a pratiquement fait le tour et autant dire que c'est indigent. Côté scénario, certaines critiques élogieuses (on ne s'attardera pas sur celles qui pointent des "dialogues délicieux", ce sont les mêmes, qui ont la mémoire bien courte et une exigence inexistante, qui s'extasiaient sur les répliques misérables de Death Proof) ont parlé du mérite qu'avait Tarantino de refaire l'Histoire grâce au cinéma. Quand il s'agit de refaire l'Histoire du nazisme, on évite normalement de suivre ses pulsions les plus connes et de faire absolument n'importe quoi pour déballer un "pur délire jouissif" abruti en public. Réécrire l'histoire n'est pas un problème, on est tous d'accord là-dessus. C'est juste une question de comment et de pourquoi. Puisqu'on parle partout de l'amour de Tarantino pour le cinéma et de son penchant pour la citation, il est évident qu'il cite entre autres To be or not to be de Lubitsch. Or Lubitsch détruisait le nazisme dans son film en faisant jouer la fameuse scène du Marchand de Venise : "Si vous nous tuez, ne mourrons-nous pas ?", à deux juifs, devant Hitler. C'était autrement plus beau, plus fort, plus intelligent, plus percutant, plus précis, plus raffiné, plus puissant, plus tout ce que vous voudrez que ce que fait Tarantino quand il réécrit à son tour l'Histoire pour tuer Hitler en le faisant recevoir 125 balles dans le visage et en le faisant brûler dans un cinéma avec une juive sur l'écran qui, dans un affreux gros plan, hurle : "C'est la vengeance juive !" en oubliant de préciser "C'est la vengeance juive un peu nazie sur les bords". Quand Tarantino filme tous ces nazis morts de rire devant un film de propagande dans lequel un soldat Allemand abat 300 soldats américains à la chaîne en grand héros du IIIème Reich, comme en réponse à L'Enfer des hommes avec Audie Murphy, ça rappelle Tarantino lui-même quand il s'esclaffe en bavant devant des navetons absolus ou devant ses propres films et notamment, bien sûr, devant les scènes les plus violentes. Se complaire dans le gore et la violence gratuite, ricaner avec entrain à la cruauté manipulatrice et machiavélique du méchant nazi (on pourra m'objecter que l'Allemand "chasseur de juif" du film est particulièrement classieux et plaisant, et on aura raison...), s'extasier devant la pornographie du meurtre, se réjouir de s'abaisser, même à travers la fiction et en bon démiurge, à l'inhumanité des bourreaux dont on se venge, tout cela est tellement crétin et surtout tellement laid...



Filmer une jeune juive qui incendie (gaze) sa propre salle de cinéma et à l'intérieur tout le gratin du grand parti Nazi avec Hitler en tête, en criant sur l'écran : "C'est la vengeance JUIVE !", avec un ricanement diabolique, tandis que ce même écran tombe en cendres, c'est assez abject. Filmer avec jouissance le massacre sans procès des nazis en tirant un trait sur Nuremberg pour se faire un petit plaisir perso, c'est profondément idiot. Ce que filme Tarantino (via ses "bâtards") et ce qu'il fait lui-même (dans la scène finale), revient à réclamer le droit de jouir à l'idée de massacrer atrocement et sans autre forme de procès des êtres marqués et assassinés pour ce qu'ils sont, pour ce qu'ils représentent, en se réduisant pour cela à leur animalité reprochée. Se laisser aller à des délires réducteurs, systématiques, arbitraires, meurtriers et jouissifs, c'est un peu écrire Mein Kampf à l'envers, en tout cas c'est pas loin d'être la même démarche. Je ne dis pas que Tarantino est un nazi et que son film est un manifeste politique, économique et xénophobe. Car contrairement à celui qu'on appelle joliment "QT", il me reste une once de discernement. Je dis que j'ai rarement vu un film plus moche et plus abruti que celui-ci. Jouir - car quand on voit Eli Roth (ami de Tarantino au visage respirant l'intelligence, et auteur des deux Hostel...) frapper sur un crane avec un sourire jusqu'aux oreilles attendant que ledit crane explose tout à fait, quand on le voit les yeux révulsés et la bave aux lèvres vidant trois chargeurs de mitraillette dans un visage, quand on voit la jeune juive rire à gorge déployée de son meutre "de masse", quand on voit Brad Pitt enfoncer son doigt dans le "trou de balle" de Kruger pendant qu'Eli Roth, au second plan, lui fourre le canon de son fusil dans le cul, il convient de parler de la jouissance d'un porno pourri plutôt que d'une anodine jubilation humoristique ou spirituelle - jouir donc de faire bêtement aux nazis ce qu'ils ont fait aux juifs, jouir de s'abaisser à leur cruauté et à leur ignominie, jouir médiocrement sur ce qui touche de près ou de loin au nazisme et à la shoah, c'est en général l'apanage des tristes sires...



Passée l'hypothèse interprétative de cette première et si mince idée qu'on peut déceler dans la scène finale et que Tarantino filme sans la moindre subtilité à grand renfort d'un symbolisme lourdaud qui confine à connerie, cette idée que le cinéma seul (les films utilisés comme une arme incendiaire) peut lutter contre le nazisme, on peut aussi penser que Tarantino a voulu faire brûler les nazis par les flammes des pellicules nitrate sur lesquelles sont imprimés des films de propagande comme celui qu'ils regardaient avant l'incendie : ainsi les nazis seraient vaincus par leurs propres armes. Et c'est là que le bât blesse, car cette interprétation-là ne se limite pas à cette séquence. Elle est aussi là quand un juif explose dans de grandes gerbes de sang le crane d'un nazi avec jouissance, à coups de batte de base-ball. Tarantino présuppose que les nazis ont joui en commettant leurs crimes (le personnage de Christoph Waltz est un jouisseur, ses babines écument quand il parle, quand il mange, etc., produisant souvent des bruits de succion bien gras) et il veut jouir à son tour en leur rendant la pareille. La jouissance est là en somme tout au long du film. Y compris au-delà de l'écran dans la séquence finale, quand Eli Roth tire pendant cinq minutes à bout portant sur le visage d'Hitler, Eli Roth qui, rappelons-le, déclarait après la sortie du film et dans un de ses éclats d'intelligence et de finesse avoir joui en massacrant ces nazis avec bestialité, nous rappelant par-delà la brillance de son propos la part cathartique qu'il y a dans l'art et qui, n'en déplaise à certains, lui suppose un impact et donc peut-être une forme sinon de responsabilité en tout cas de part morale. Jusque dans la mise en scène de Tarantino, on ne peut nier cette jouissance qu'il a à rendre la monnaie de leur pièce aux nazis par leurs propres armes : extrême violence, arbitraire, assassinat, humiliation, exultation du massacre, flammes et fumée. La vengeance en soi est ce qu'elle est, pas glorieuse, mais dans les films dont Tarantino revendique ou non l'influence comme Il était une fois dans l'ouest (la vengeance de l'Harmonica) ou La mariée était en noir de Truffaut (dont on croit entendre quelque vague écho dans Kill Bill bien que Tarantino affirme qu'il n'a pas vu le film et Dieu sait que c'est con pour lui...), elle est un plat qui se mange froid et que l'on exécute proprement, avec la noblesse qu'il manquait aux bourreaux dont on se venge, et en leur accordant le dernier soupçon de dignité qu'ils avaient retiré à leur victime. La mise en scène elle-même de ces revanches était empreinte de cette noblesse et de cette sobriété qui les caractérisait et par lesquelles les vengeurs s’élevaient au-dessus de la condition de leurs bourreaux. Dans un contexte nécessairement moins fictif puisque éminemment Historique, quoi qu'on en dise (l'étendard dressé en ouverture, "Il était une fois...", ne suffisant pas à faire de ce contexte marqué, et très pesant de surcroît, une pure fable dégagée de toute réalité connotée), faire présider la jouissance meurtrière et cruelle dans un nivellement par le bas qui consiste à rejoindre le niveau animal de son bourreau est décidément pathétique. C'est une idée si basse que celle de vouloir faire périr l'autre par son propre mal... On tuerait la propagande par la propagande ? On tue les nazis en les enfermant à la place des juifs dans les chambres à gaz (ce que fait littéralement la séquence finale). Avouez que c'est confondant. Et Tarantino filme ce fantasme de la vengeance soi-disant juive, cette jouissance de la loi du Talion, avec une bêtise sans bornes. Il filme cette jouissance avec jouissance. C'est profondément minable. Mais le plus détestable c'est de prendre en otage le spectateur pour le forcer à partager cette jouissance du pauvre d'esprit.



Tarantino a fait un film minable - cet homme, qui présentait des capacités au départ, un certain sens du cinéma, est manifestement et de plus en plus mégalomane et débile - dans lequel il tend à se rendre aussi détestable que ceux contre qui il pousse son cri trépané de jouisseur pornographique primaire. Évidemment c'est difficile de parler d'autre chose que du rejet qu'inspire le film. Pour ne pas faire long disons qu'avant d'être méprisable il est surtout très nul, car ce n'est pas la mise en scène de QT qui saurait le sauver de ses abîmes de débilité. Et pour lâcher un peu de trivia, sachez que Brad Pitt s'appelait en réalité Pat Bridd, Patrick Bridd. Il a inter-changé les voyelles de son nom et sa carrière était lancée dans Thelma et Louise, souvent rediffusé par les Thelma d'Arte. A la fin du film, Brad Pitt regarde la caméra et dit avec ironie : "Je crois bien que c'est mon chef-d'œuvre", en gravant une croix gammée sur le front du méchant nazi. Espérons que Tarantino, dans sa grande mégalo, croie vraiment avoir réalisé le sien, aussi simpliste et hideux en effet qu'une croix gammée, et qu'il pense ainsi être allé au bout de lui-même, puis qu'il décide en conséquence d'arrêter sa carrière au sommet de sa forme...


Inglourious Basterds de Quentin Tarantino avec Brad Pitt, Christoph Waltz, Diane Kruger, Eli Roth, Michael Fassbender et Mélanie Laurent (2009)

12 mars 2009

La Planète des Singes (2001)

Genèse d'un film : La Planète des Singes, 2001.

La Planète des Singes version Tim Burton, encore intitulée POTA par les américains en mal d'anagrammes foireux, est un film qui s'est bâti sur une idée stupide et des prétextes idiots dont je vais vous rapporter les évènements essentiels dans les lignes suivantes.

D'après la trivia de Mark Wahlberg sur IMDb, l'acteur aurait clamé accepter de jouer n'importe quoi pourvu que Tim Burton réalise. Au fait de ces déclarations coup-de-poing, Tim prend le jeune acteur (29 ans à l'époque, l'avenir devant lui, les frasques hip-hop colorées de jeunesse derrière) au mot et commence à écrire un scénario, une histoire à tiroirs, un conte introspectif et douloureux sur les relations sociales entre la communauté turque et la communauté grecque à Berlin, Maryland, USA. Le récit se consacre essentiellement à la guerre larvée entre les commerçants des deux communautés et la perte d'identité, avec en toile de fond la paternité de la recette du kébab. Une histoire difficile et quasi autobiographique puisque Tim Burton, d'origine grecque par son père (de son vrai nom Bourtonopoulos) et turque par sa mère (d'où son prénom Timur), a toujours été déchiré entre les deux communautés, mis au pilori et montré du doigt par ses cousins de chaque côté de sa famille. Cette situation bien particulière l'ayant rendu timide et sauvage, le petit Tim s'est enfermé dans ses rêves et son imagination pour devenir le réalisateur visionnaire que l'on connaît tous aujourd'hui.

Après des mois de rédaction intense sur ce qui a été décrit par Variety comme le script le plus prometteur jamais porté à l'écran de ces 20 dernières années, Tim Burton envoie son scénario à Wahlberg en plein tournage des Rois du Désert à Bagdad. Malheureusement, trop maniéré et trop ampoulé, le ton du script n'est pas du goût de l'acteur. Mark ayant buté d'incompréhension dès la troisième ligne du scénario qu'il suivait avec son doigt dans son lit, un berlingot de lait concentré sucré près de lui, il prit la décision de refuser à contre-coeur la proposition de Tim Burton en lui rédigeant une lettre de son écriture d'enfant, aidé par son oncle et sa grand-mère.

Voici la retranscription des ligne de dialogue qui ont laissé Marky perplexe, malgré la présence de la traduction :
Le Père : Timur, να θέσει στο τραπέζι και να σταματήσει να μου μιλήσεις kεbαbς σας ξαδέλφια. Πλένοντας τα χέρια σας και να είναι το είδος των ζώων !
(traduction : "Fils, il serait de bon ton que tu procèdes à la remise en ordre de ta pièce personnelle de vie et que tu entreprennes de nettoyer les éléments de vaisselle que tu as souillés en te sustantant. De surcroît, je ne souhaite pas te surprendre durant l'ingestion de cette spécialité issue soit-disant d'Anatolie et plus connue sous le nom vermaculaire de kébab. Il me serait agréable à la vue comme à l'ouie que tu cesses d'exercer une pression intolérable sur mon système digestif, plus précisément mon colon. Si tu pouvais te retirer de ma vue quelques temps, je t'en serais fort gré.")
Timur : Ama Baba, neden benimle ilgili Yunanca olarak zaman ve çok az çabayla Sana anlamak olabilir konuşuyorsun. Neden Anne evin bir parçası olduğunu anlıyorum eğer bana kebaplar zevk yardımcı olmaya devam Ben de aynı şeyi göreceksiniz düşünüyorum !
(traduction : "Mon cher mais bien sévère Père, je n'ai aucunement l'intention d'exercer sur vous la moindre gène duodénale ni de procéder à une déclaration d'hostilité envers votre personne dans le moment présent, mais je suis actuellement en plein doute concernant évidemment la justesse et l'intégrité de votre argumentaire, notamment lorsque vous me défendez avec force gestuelle de déguster, je dirais même de me régaler, de cette spécialité ottomane si chère à la mémoire de Mère dont je concède maintenant les raisons évidentes de sa défection du foyer conjugal dont nous ne sommes plus que les reliques.")


N'ayant finalement jamais eu le temps de se rencontrer, n'ayant eu que des conversations téléphoniques et des échanges de courrier fleuris, Tim Burton décide, dans un dernier geste d'espoir, d'inviter Mark dans sa maison de campagne, histoire de le rencontrer en personne et de se rendre compte à quel point l'auteur immature de cette lettre est bien le rappeur-break-dancer si doué qui a pu écrire des chanson aussi profondes que You Gotta Believe, Good Vibrations et Music For the People...

Heureusement, leur rencontre leur permet de tout de suite s'apprécier et Tim se résout à abandonner avec soulagement sa satire sociale et introspective. Les deux hommes décident d'un commun accord de mettre autour d'une table et de faire d'une pierre deux coups en se consacrant à un film réunissant leurs grandes passions respectives : les planètes (pour Mark qui venait de découvrir l'Almageste de Ptolémée histoire de se remettre d'aplomb après l'échec de The Corruptor) et les singes (pour Tim qui venait de se mettre en ménage avec Helena Bonham Carter). Pendant que Mark décrit avec passion la rotation du soleil autour de la Terre en montant sur la table avec souplesse et en dévoilant son slibard Calvin Klein rose, Tim lui montre des photos impudiques des pieds de Hobbit de sa compagne. Ce geste évoque un souvenir de casting cuisant à Mark "J'ai postulé pour le rôle d'Arwen dans Le Seigneur des Anneaux mais on m'a dit que j'avais un trop gros cul" tout en se tournant de trois-quart, en baissant légèrement son pantalon taille basse et se massant la fesse droite pour laisser dévoiler cette fois-ci la partie mordorée de son calcife. Ils décident donc de se concentrer sur une nouvelle adaptation de l'œuvre de Pierre Boulle, tout en prenant autant de libertés possibles avec le livre qu'avait pu en prendre en son temps Franklin J. Schaffner.



La mise en œuvre du projet est compliquée, Mark Wahlberg refusant tout net de jouer un chimpanzé ou un gorille alors que Tim Burton lui répète la tête basse et la main sur l'épaule qu'il jouera le Capitaine Léo Davidson, pas un singe. C'est à ce moment là que Mark Wahlberg monte de nouveau sur la table et hurle en montrant (encore) son slibard Calvin Klein "Est-ce que si on l'avait fait on se ferait l'effet que l'on se fait ?". Déconcerté, Tim lui demande quand même de continuer voyant là quelque chose d'indéfinissablement prometteur mais sûrement d'aucun secours pour la réalisation future du film et tout de même assez inquiet face à la tension sexuelle en train de se créer dans la pièce. Mark Wahlberg reprend en susurrant "Dès que j'te vois, je sais que c'est toi, Oui je sais que c'est toi, oui je sais que c'est toi" le cou en avant, les genoux pliés et les mains posées à plat sur la table. La goutte d'eau pour Tim, pas habitué à de telles frasques dans sa maison, qui demande calmement à Mark de lui rendre ses lunettes et de le recoiffer.

Le projet reprend tout de même quelques mois plus tard, le temps pour les deux hommes de faire le point et d'appeler du renfort. Aidés par des scénaristes de seconde zone (William Broyles Jr., Lawrence Konner et Mark Rosenthal, scénaristes entre autres de Superman IV), ils prennent la décision la plus importante du film, décision ambitieuse leur permettant de se démarquer de l’œuvre originale, celle de faire parler hommes et singes dans exactement la même langue sans qu'ils ne se comprennent. De la part des mecs qui ont réussi à trainer Superman dans la boue et à le faire disparaitre des écrans de cinéma pendant près de 20 ans, c'est le minimum qu'on pouvait attendre. Et ce pari fou, ce pari étrange de faire ostensiblement dialoguer tout le monde avec nonchalance et mésentente nous vaut les moments de cinéma les plus incongrus jamais réalisés. Quelques exemples parmi les plus affligeants :


Thade (le chef singe méchant et colérique) -s'adressant à ses convives- : Ce sale humain a l'air encore plus con que les autres. Je me demande comment il se sent avec son paréo comme seul habit et sa tête de porte-clés. Alors petit con, t'as un truc à me dire ? Évidemment non puisque t'es qu'une bête sans âme ni intelligence.
Léo (Marky Mark) -avec son fameux regard circonspect- : Ce serait méprise que de me considérer tel un primate dépourvu d'une pensée accorte et sans suite dans son raisonnement. Je me considère blessé par une telle idée. Sur ce, je vous montre mon sous-vêtement que vous devez reconnaître que je porte à merveille. D'ailleurs mes attributs sont idéalement mis en valeur, voyez.
Thade -les dents serrées- : Inutile de te fatiguer j'écoutais pas. Va nettoyer mon pyjama, je compte aller me coucher tôt ce soir, sot animal.


Ari (Helena Bonham Carter) -s'approchant de la cage de Léo- : Tu ne manges pas tes Frolic ? Pourtant c'est tes préférés, ceux au poisson, spécial digestion difficile. Si tu es sage, je te donnerai un baquet d'eau et du sable pour te laver. C'est dommage que tu ne saisisses pas mon langage et que tu sois dépourvu d'intelligence et de poils.
Léo -regardant Ari droit dans les yeux- : Chère madame-chimpanzé, cette nourriture pour animaux m'afflige. Si c'est possible j'aimerais disposer de toilettes fermées car cela fait quatre jours que je retiens mes selles et je commence à ressentir un énorme souci. le poids des jours qui passent dans cette cage étroite est pour moi une difficile épreuve que je n'apprécie que modérément.
Ari -l'air circonspect- : Brave bête, tu es grognon aujourd'hui, tu sanglotes et tu gémis à présent.


Léo -s'adressant à une assemblée de singes au regard incrédule et dubitatif- : Mais diantre ! Vous allez m'écouter à la fin ? Il est possible que je ne sois pas clair pour certains d'entre vous malgré mes efforts d'élocution. En CE1 j'ai pourtant gagné le concours d'orthographe et en sixième j'étais dans le groupe des forts en français. Et oui, ça vous en bouche un coin. J'ai fait la dictée de Pivot et j'ai eu seulement trois fautes, trois ! Et je suis assez mûr pour aller chercher des croissants tout seul chez le boulanger. J'ai le permis moto et j'aimerais m'acheter un casque aérodynamique avec des ouvertures sur les côtés pour empêcher la buée de recouvrir ma visière. Avec mes amis on aime bien aller poser des pierres sur la voie ferrée dans le but de faire dérailler les trains coraux. Un jour j'ai mis le feu à ma main, je suis un dur !
Un singe de l'assemblée -exaspéré- : Quel sot, il grogne et gesticule depuis tout à l'heure avec incohérence, sortez-le et allons ripailler !


Ne se rendant compte de rien, toute l'équipe du film se met avec joie au travail pour mettre en image l'un des scénarios les plus débiles jamais écrit malgré un matériau de base de grande qualité et une première adaptation de haute volée. Le résultat est affligeant d'incongruité et de fatuité, c'est le mot. Composé d'une suite de laborieux échanges d'incompréhension entre singes et humains, ce film bavard est une pierre dans le jardin de Tim Burton. Seul Tim Roth (prononcez à l'espagnole en roulant le "r" comme s'il y en avait 6 à la file, l'homme est très sensible à l'expression de ses origines andalouses) surnage en chimpanzé cabotin et plein de colère. Certains producteurs inquiets ont obligé Tim Burton à utiliser la jeune et fringante Estella Warren qui n'est là que pour suggérer son anatomie, ses talents d'actrice étant très relatifs. Cette jeune femme à la carrière brisée a été vue pour la dernière fois posant devant un véhicule chromé en 2006, lors d'une fête donnée par un certain Dave Navarro, rock-star locale à la ramasse, l'œil lourd et les bras en croix.


La Planète des Singes de Tim Burton avec Mark Wahlberg, Helena Bonham et Tim Roth (2001)