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11 février 2020

Nimitz, retour vers l'enfer

Ma femme me dit toujours : « Si tu te colles devant un film de guerre en ma présence, je me tire ailleurs », car elle ne supporte que très péniblement les bruitages inévitables des films du genre, à base de pétarades, mitraillages, torpillages et canonnades sans fin, entrecoupés de bruits d'engins ronflants et de râles d'agonie (parfois sublimes). Cet énorme foutoir, amplifié par ma barre de son calée sur le mode "Cinéma", avec les basses du subwoofer boostées au max, ont le chic pour la rendre complètement maboule, surtout quand elle essaie de bosser à côté. Je la comprends. Heureusement pour elle, je ne regarde pas beaucoup de films de guerre, les ayant déjà presque tous vus, et plusieurs fois chacun, quand je n'étais encore qu'un petit garçon haut comme trois pommes, grâce à mon paternel, ancien combattant de la Division Charlemagne, passionné par le genre et par le sujet de manière générale. Hier, quand je me suis tanké devant France5 pour rendre hommage à Kirk Douglas, mon acteur préféré disparu il y a quelques jours à l'âge canonique de 103 ans, ma femme m'a donc fusillé du regard. Mais mal lui en a pris, car elle a fini le film à mes côtés, tout sourire, m'affirmant avoir trouvé là son film de guerre préféré. Merci qui ? Merci Kirk.




Et pour cause. De la guerre comme action il n'est pratiquement pas question dans ce film, et le seul combat filmé oppose durant trente secondes environ, dans un affrontement inégal et donc vite plié, deux avions de chasse américains dernier cri (Grumman F-14 Tomcat) à deux Zero (Mitsubishi A6M) de l'armée de l'air japonaise. Couac ? Anachronisme grossier ? Que dalle. Cette rencontre improbable est au cœur du film, Nimitz, retour vers l'enfer (pour rappel), curieux mélange de film de guerre et de science-fiction. En effet, dès le début du film, le porte-avion nucléaire USS Nimitz (on ne se lasse pas de ce nom, This is the USS Nimitz, where the hell are we ?!), qui vient d'embarquer à son bord un 6001ème passager, civil campé par Martin Sheen, et exécute une patrouille de routine dans le Pacifique, se trouve confronté en pleine mer à une terrible tempête électromagnétique. Tout l'équipage se tord de douleur quelques secondes puis plus rien n'y paraît. Sauf que le vaisseau tout entier et son équipage viennent de tomber dans un trou noir, un précipice spatio-temporel, un gouffre obscur et sans fond à côté duquel la fosse des Mariannes passerait pour un vulgaire nid-de-poule, suffisamment gigantesque pour avaler un porte-avion nucléaire et ses 102 appareils tout rond, cavité de dingue représentée sur l'affiche du film (voir ci-dessus) par la légendaire fossette au menton de la star Douglas. Tous les membres de l'équipage passeront le reste du film à regarder le commandant dans le menton plutôt que dans les yeux, toisant cet abîme insondable, responsable de leurs malheurs.




Or nos matelots se retrouvent déplacés le 6 décembre 1941, la veille de l'attaque de Pearl Harbor, à quelques kilomètres des côtes américaines. A force d'indices, les hommes du bord doivent se rendre à l'évidence : ils ont voyagé dans le temps. En effet, la radio diffuse les dernières nouvelles concernant l'avancée de l'Armée du Troisième Reich (saviez-vous qu'il s'agit de l'autre nom de l'Allemagne nazie ? Je l'ai appris hier soir) ; un avion de reconnaissance prend en photo Pearl Harbor et la photo correspond parfaitement - noir et blanc et cadrage au millimètre près, ce qui n'a aucun sens - à une photo d'époque avec les navires de l'époque avant qu'ils ne soient coulés par l'aviation nippone ; etc. Mais il faudra que le commandant interprété par Kirk Douglas voie sur son radar toute la flotte japonaise en mouvement vers lui et constate que des Zero sont en train de mitrailler ses pilotes pour accepter l'idée. Quand il débarque enfin, son sang ne fait qu'un tour et il décide d'intercepter toute la flotte et toute l'armada aérienne de l'ennemi à lui tout seul, sans prévenir Pearl Harbor, bénéficiant il est vrai d'un léger atout technologique sur l'adversaire. C'est alors que le civil du bord, Martin Sheen donc, s'interpose et brandit l'argument massue de la fameuse faille spatio-temporelle : qu'advient-il du monde connu si la défaite de Pearl Harbor n'a pas lieu ? 




Les hommes du Nimitz ont déjà potentiellement foutu la merde dans leurs bouquins d'Histoire en sauvant le sénateur Chapman (Charles Durning) et sa brillante secrétaire (Katharine Ross), alors en balade sur un yacht, des mitrailleuses d'un Zero. Chapman, qui avait annoncé l'attaque japonaise, devait mourir là, mais était pressenti pour s'opposer à Roosevelt aux prochaines élections et devenir président des États-Unis. Quid donc de l'histoire du pays si le sénateur reste en vie ? Fort heureusement, il finit par mourir dans un hélicoptère qui devait le mettre à l'abri. Fort heureusement aussi, alors que le commandant du Nimitz avait envoyé tous ses avions faire des confettis des Zero japonais, une nouvelle tempête électromagnétique se lève qui remporte le porte-avion, ses occupants et ses chasseurs en 1980. Strictement rien ne s'est passé. Au final, à peine le dilemme moral s'est-il posé au commandant (qui finira le film en qualifiant le personnage de Martin Sheen de "real pain in the ass", surnom qui collera à la peau de l'acteur toute sa vie), que tout le monde rentre chez soi : l'attaque et la défaite américaine de Pearl Harbor auront bien lieu, le sénateur Chapman sera bien mort, et ma femme ravie de n'avoir eu à subir quasiment aucun éclat d'obus en stéréo dulby surround. 




Seuls trois personnages ont réellement été impactés par cette échappée belle : le second du commandant (qui aurait dû regagner les années 80) et la secrétaire de Chapman (qui aurait dû mourir), finissent sur une île déserte et réapparaissent à la fin du film âgés de 40 ans de plus ; mais aussi le chien de la secrétaire, qui, quant à lui, après avoir été sauvé de l'épave du yacht, a fait un bon de 40 ans dans le futur et sera donc certainement le premier de sa race à vivre au-delà de 50 ans, soit la bagatelle de 350 piges en années de chien. C'est donc un bien drôle de film auquel nous avons affaire ici, dans lequel il ne se passe pour ainsi dire rien. Je ne reviendrai pas sur la genèse de ce scénario pour le moins atypique car après avoir lu la phrase qui suit sur wikipédia, j'ai décidé de me retirer du monde et de me faire stylite, le cul juché sur une colonne : « Il s’agit de l’adaptation du roman homonyme de Martin Caidin, paru en 1980, une novélisation du scénario du film, lui-même inspiré du roman Les Guerriers de l'apocalypse (Sengoku jieitai) de Kōsei Saitō (1979). » Hein ?


Nimitz, retour vers l'enfer de Don Taylor, avec Kirk Douglas, Martin Sheen et Katharine Ross (1980)

1 septembre 2016

The Way, la route ensemble

C'est joli puisque ça se passe, je dirais même que ça déambule, dans les Pyrénées, le Pays Basque puis le nord-ouest de l'Espagne jusqu'à Saint-Jacques de Compostelle. Ensuite, n'importe qui suivrait Martin Sheen n'importe où, avec ses cheveux virevoltants, sa dégaine de vétéran du Viet-Nam et ses yeux constamment exorbités, même dans un Lidl au milieu des clodos en train de charger à ras bord leurs cagettes de Finkbräu.

Martin Sheen est ophtalmo en Californie lorsqu'il apprend au milieu de son parcours de golf que son con de fils unique Emilio, avec lequel il est légèrement en froid, vient de mourir victime du mauvais temps pyrénéen. En effet, Emilio avait décidé, sans en référer à son père, de se taper le chemin de Saint-Jacques de Compostelle. D'où l'étonnement compréhensif de Martin Sheen quand Tcheky Karyo, se faisant passer pour le capitaine de la gendarmerie de Saint-Jean-Pied-de-Port, lui apprend le tragique mais banal accident dont a été victime son fils après seulement un jour de marche. Éploré, Martin Sheen file dans ce petit village bucolique des Pyrénées et débarque d'un TER, ce qui a dû l'éplorer un peu plus encore. Tcheky Karyo joue parfaitement le gendarme lambda français, tout en douceur et retenue, parlant sans effort un anglais châtié en faisant bien attention d'aspirer les h, ce que tout Français fait de manière naturelle, on le sait tous.


Après avoir tergiversé quelques heures, Martin Sheen décide de faire cramer son fils et d'aller répartir ses cendres le long du chemin de pèlerinage jusqu'à Saint Jacques de Compostelle, d'où le titre du film! Durant son voyage, il est rapidement harcelé par un gros hollandais fumeur de weed qui fait le pèlerinage pour perdre du poids afin de pouvoir remettre un de ses vieux costards pour le troisième mariage de son frangin. Il rencontre ensuite une canadienne jouée par Deborah Kara Hunger qui est ici tellement maigre qu'elle n'a jamais aussi bien porté son nom, et qui ressemble maintenant à un transsexuel toxicomane, canadien donc. Un peu plus tard, il rencontre un écrivain irlandais colérique et en panne d'inspiration qui a eu juste le temps de faire le pèlerinage avec toute l'équipe du film avant de s'envoler pour la Nouvelle-Zélande jouer un nain. Les rapports entre les personnages passent de cordiaux à tendus, puis de tendus à cordiaux au fur et à mesure des beignes, des insultes ou des mots d'amour qu'ils se balancent.


Le tout est illustrée par une musique survoltée choisie personnellement par Emilio Estevez! Pour notre plus grand désarroi, Emilio ne peut pas s'empêcher de nous mettre sa playlist idéale de ballade cheminantes tout au long de cette randonnée que l'on suit les yeux rougis par l'effort, cette playlist qu'il a effectivement mise sur son iPod Touch personnel et qu'il a fait subir à toute l'équipe du film le long des 800 bornes jusqu'à Santiago. Et malheureusement, entre les classiques instrumentales à la guitare, les solos violon enflammés et les ersatz de Bob Dylan gémissant des insanités nombrilistes, on a droit à l'habituel New Slang des Shins, qui est toujours ressorti par les réalisateurs à l'esprit étroit à chaque fois qu'un être humain chemine avec émotion d'un point A à un point B, que ce soit à pied, à cheval ou en voiture. Nick Drake est aussi de la partie, ce qui me fait soupçonner une certaine accointance, voire une amitié avec le démoniaque Zack Braff.


Pendant leur grande rando de plus de deux heures, nos quatre compères rencontrent des Français, des Basques et des Espagnols, tous joués par autochtones placides qui ont la particularité de parler anglais avec la facilité et la délicatesse du premier Wayne Rooney venu, ce qui leur facilite pas mal la route. On apprend aussi que l'Espagnol est voleur puisqu'à peine Martin Sheen a posé son sac devant la cathédrale de Burgos qu'il se le fait chaparder par un gamin présenté comme un Gitan. Sympa les préjugés Émilio. Il essaie de se rattraper ensuite en faisant ramener le gamin par le colbac par son père rouge de honte qui parle, lui aussi, un anglais d'Oxford sans effort. Tout ça nous raconte une bien jolie histoire, remplie de vignettes gastronomiques et de paysages montagneux et tourmentés, probablement comme l'esprit d'Emilio Estevez, qui se plait à apparaître tout le long du film, juste pour nous rappeler qu'il a une sacrée tête de con. L'arrivée sous les violons et solos guitares à Santiago de Compostela se fait par un jour gris et fade typique de la Province de La Corogne. Chacun des quatre personnages est ému, parfois jusqu'aux larmes comme notre Irlandais nain, et se fait tourner autour en contre-plongée par une caméra survoltée. C'est un film très chrétien.


TélécableSat nous dit candidement que ce film est plein d'humanité et qu'il nous permet de jouir de beaux paysages. Je ne peux pas être plus d'accord, mais j'y vois surtout la déclaration d'amour d'un fils à son père, un fils qui se rêve en cadavre et qui force son propre père dans la vraie vie à répartir ses cendres tout le long du chemin jusqu'à Saint Jacques de Compostelle ! Assez bizarre quand on y pense, et je ne sais pas comment Martin Sheen l'a pris quand son fils lui a présenté les grandes lignes de son grand projet cinématographique après son film sur la mort de Bobby Kennedy. Encore la mort, qui semble hanter Emilio Estevez, alors qu'il pourrait, comme tout le monde rêver qu'il décide de changer d'orientation professionnelle et devenir couvreur sous les ordres de Youri Djorkaeff qui serait l'un des 14 artisans couvreurs restants en France. Quatorze personnes pour plusieurs millions de toits! Au départ j'avais cru que ce film était une autre adaptation du livre On the Road de Jack Kerouac, car ça parle de route mais il n'y a pas Kristen Stewart qui dévoile sa poitrine dedans. Mais non c'est l'adaptation du livre Off the Road: A Modern-Day Walk Down the Pilgrim's Route Into Spain de Jack Hitt ! Un bon film d'ambiance, un bon film pour les fans des yeux fous de Martin Sheen. Pour les autres, je sais pas.


The Way, la route ensemble d'Emilio Estevez avec Martin Sheen, Deborah Kara Hunger, Yorick van Wageningen, James Nesbitt et Emilio Estevez (2010, sorti en France en 2013)

31 mars 2014

Les Envoûtés

Je pensais mettre la main sur une pépite méconnue du cinéma d'horreur des années 80. Je me suis trompé. Attention, ce film n'a rien de honteux, mais on comprend aisément pourquoi il est plus ou moins tombé dans l'oubli. Et pourtant, ça commence plutôt bien ! Scène d'ouverture : Martin Sheen fait son jogging dans un abominable survêt' gris qui lui va comme un gant. L'acteur a la classe malgré tout. Un petit camion distributeur de lait le dépasse et c'est le véhicule que la caméra se met alors à suivre. Celui-ci circule dans les rues plutôt chics d'un quartier résidentiel de Minneapolis. Une brique de lait est déposée sur un perron. Immédiatement, nous sommes intrigués. Quel rôle va jouer cette maudite brique de lait ? Pourquoi insister là-dessus ? Et quand retrouverons-nous Martin Sheen ? C'était bien Martin Sheen, hein ? La scène se poursuit...




Martin Sheen est de retour. On est désormais sûr que c'est lui. Il y a peu d'acteurs, n'atteignant guère le mètre 70, qui disposent d'une telle classe. On reconnait bien son allure d'éternel adolescent, sa parenté chicanos, sa démarche chaloupée. Il est là et bien là, à l'aise dans ses baskets, dans son rôle, dans son survêt hideux, aucun doute là-dessus. La brique de lait l'attendait sur le pas de la porte de sa maisonnée. Il monte le perron, la saisit, rentre chez lui, embrasse sa femme, puis range la brique dans le frigo, s'essuie le front et donne une taloche à son môme. C'est l'heure du petit-déjeuner. Sa femme, simplement vêtue d'un peignoir de bain, prépare des toasts pour le gamin, âgé de 8 ou 9 ans et plus occupé à jouer aux petites voitures. Gros plan sur le bouton "marche/arrêt" de la cafetière, d'où l'on croit voir surgir une petite étincelle... Pourquoi !? On l'ignore encore.




Après avoir échangé quelques banalités avec sa femme, Martin Sheen rouvre nonchalamment le frigo pour s'enfiler une rasade de jus d'orange au goulot. Il gêne sa femme, qui souhaite s'emparer du beurre. Résultat : la brique de lait, posée en équilibre sur le plus haut compartiment du frigo, s'écrase sur le carrelage et le liquide se répand. Rien de grave. Le couple prend cet incident à la rigolade et Martin Sheen se met même à éponger le sol avec ses vieilles chaussettes. "Laisse-moi faire et va vite te doucher, tu sens plutôt fort" lui dit alors gentiment son épouse, toute rouquine et toute fraîche, tandis qu'elle nettoie le sol, pieds nus. En bon mari, Martin Sheen s'exécute, il file sous la douche. C'est un beau dimanche de printemps. Tout le monde a l'air de bonne humeur. Une chouette journée s'annonce. On s'attendrait presque à entendre Martin Sheen chantonner sous la douche. Mais il faudrait être bien naïf... Car dès les premières secondes du film plane une tension sourde...




Retour dans la cuisine. Alors que la maman insiste pour que Kevin vienne avaler son bol de céréales en train de se ramollir, la cafetière se met à émettre un curieux grésillement. Ni une ni deux, la jolie rousse choisit d'éteindre l'appareil. zzzzZZZZzzzz ! Ses pieds reposant nus dans la flaque de lait, son corps va alors recevoir une décharge électrique mortelle. Une décharge si forte que la pauvre femme sera incapable de décoller son doigt du bouton. Figée, foudroyée, morte sur le coup et sous le regard impuissant de son fils, terrassé lui aussi à la vue de cet affreux spectacle. Alerté par les lumières vacillantes de la salle de bains, Martin Sheen sort de la douche en toute hâte. En découvrant sa femme pétrifiée dans la cuisine, prenant aussi de plein fouet l'odeur de son corps brûlé et découvrant la mine peu réjouie de son fils, l'acteur nous livre alors l'une de ses spécialités : yeux plus exorbités que jamais, regard totalement affolé, grimace assez osée mais maitrisée à 100%, il joue la panique comme personne. C'est sur l'image de ce visage halluciné que se termine donc cette terrible et foudroyante introduction.




A ce moment-là, on est dedans, et on pense tenir un sacré film. Cette ouverture fait l'effet d'une douche froide. Elle pourrait être ridicule. Elle ne l'est pas du tout. Elle est simplement d'une redoutable efficacité. On sent qu'un cinéaste au savoir-faire incontestable se tient derrière la caméra. Il s'agit de John Schlesinger, plus connu pour avoir réalisé Macadam Cowboy et Marathon Man. On se souvient de quelques moments particulièrement tendus dans Marathon Man, comme par exemple la fameuse scène de torture où les dents de Dustin Hoffman étaient sérieusement menacées par un Laurence Olivier habité, eh bien quelques passages des Envoûtés sont un peu du même acabit. Hélas, ils sont trop rares et un peu perdus dans un scénario qui peine à nous captiver vraiment. Après l'introduction glaçante, une ellipse nous amène quelques mois plus tard, à New York, où Martin Sheen et son fils ont déménagé. Notre héros, psychiatre pour la police, se retrouvera mêlé à une enquête sur une série de meurtres horribles apparemment liés à des rituels vaudou. Progressivement, Martin Sheen lèvera le voile sur une secte aux ramifications plus complexes et profondes qu'il ne le croyait...




On sent l'inspiration de John Schlesinger trop intermittente. Après un départ canon, son film peine à trouver son rythme et on finit même par s'ennuyer. L'histoire, qui mêle sorcellerie, rituels vaudou et sectes secrètes au sein de la Grosse Pomme, est pourtant très séduisante sur le papier, mais le mélange ne donne pas le résultat escompté. Le film flirte tantôt avec le thriller parano tantôt avec l'horreur sectaire mais n'excelle sur aucun tableau. Reste quelques éclairs de génie, réellement terrifiants, qui donnent au film tout son intérêt. Je pense à cette scène où la nouvelle compagne de Martin Sheen, victime du sort d'un sorcier, voit sa joue enfler, gonfler, et d'où finit par sortir une nuée d'insectes. C'est franchement dérangeant. Inutile de ne pas spécialement apprécier la compagnie des insectes pour être dégouté par cette scène. Et puis il y a cet autre moment, a priori anodin mais qui est pour moi le sommet du film. La terreur y naît d'une trouvaille de mise en scène aussi simple que démoniaque. Alors qu'ils s'apprêtent à participer à un rite impliquant un sacrifice humain, un groupe de personnes sort tout bêtement d'un ascenseur, parmi lesquelles ledit sorcier, au physique très inquiétant. Le groupe passe alors devant la caméra et il se termine par le sorcier, un peu en retrait, dont le regard toujours fixe, comme possédé, croise alors le notre lors d'un regard-caméra furtif mais sacrément vicelard. A ce moment-là, on pense être passé à côté de ce qui aurait pu être un sacré film... Un sacré film...


Les Envoûtés de John Schlesinger avec Martin Sheen, Helen Shaver, Robert Loggia, Harley Cross et  Janet-Laine Green (1987)

14 mai 2009

Le Nouveau Monde

Celui-là je l'avais loupé au ciné parce que j'avais un imprévu et que je voulais pas du tout le voir. J'avais pas tort. Terrence Malick a une idée fixe : filmer l'herbe. Je sais pas s'il est toxico dans le privé, ou s'il devient à moitié con quand on le fout dans un pré, toujours est-il que c'est ça son crédo. Petit retour en arrière. En 1974, dans son premier film, La Balade Sauvage, Malick avait plus ou moins décidé de refaire le Bonnie and Clyde d'Arthur Penn sept ans après, sans en avoir l'air, en choisissant Martin Sheen et Sissy Spacek pour incarner la jeunesse éperdument libérée des années 70 prête à tuer pour s'aimer. Si Godard avait su voir Belmondo pour A bout de souffle et si Vadim avait su voir Bardot pour Et Dieu créa la femme..., on peut dire que Malick avait une paille dans l'œil le jour du casting de son premier film, une grosse botte de paille coincée dans son œil gauche et une poutre amarrée dans l'autre. Quand on veut filmer des icônes faut quand même se rappeler que leur profil compte un minimum pour entrer dans le cœur des gens, et là causons de charisme... Pour emballer les foules un homme-tronc coiffé des cheveux les plus secs du Michigan (Martin Sheen), et une anorexique qui peut se servir de son propre blair comme d'un économe dès qu'il y a des patates à éplucher (Sissy Spacek), ça ne peut guère suffire. Toujours est-il que ces deux-là batifolaient tout le long du film dans les herbes sauvages séchées par l'impitoyable soleil d'Alabama. Dans Les Moissons du ciel, en 1979, c'était au tour de Richard Gere de se rouler dans la paille Texane pendant 3 plombes avec les roustons coincés dans la braguette de son jean Levis. Puis en 1999, dans La Ligne rouge, Malick prenait pour prétexte un film sur la guerre dans le Pacifique pour aller fumer les herbes hautes de Guadalcanal avec toute son équipe pendant vingt ans pour ce qui devait rester comme le tournage le plus long et le plus "camé" de l'histoire du cinéma.


Pocahontas sent ses doigts après s'être gratté la raie. John Smith découvre toute une culture.

Et puis en 2006 notre soixante-huitard attardé remet le couvert avec Le Nouveau Monde, adaptation de la célèbre histoire de Pocahontas, la légende fondatrice de la civilisation Américaine et jalon de sa tradition littéraire. Mais ça on s'en fout puisque ce qui intéresse Terrence Malick, c'est l'herbe. Et quoi de mieux pour filmer des herbes que ce "Nouveau monde", terre vierge, tantôt hostile tantôt si hospitalière ? Au fond Malick il s'en balance pas mal de Pocahontas. Et on va pas lui en vouloir. Qui en a quoi que ce soit à secouer de cette légende parfaitement chiante ? Non, tout le monde s'en fout. C'est super con comme histoire de toute façon... Y'en a eu deux mille comme ça, des récits de captives tantôt blanches tantôt natives, de chevaliers preux et conquérants, de sceptres en or et de calumet de mes pets, et c'est celle de Pocahontas qui est restée dans les mémoires sans doute parce que le nom de l'héroïne sonne bien... Une chance que l'histoire n'aie pas porté le nom du héros d'ailleurs, parce qu'avec un bouquin intitulé "Smith" personne n'aurait levé son cul de sa chaise. Non pour Malick c'était surtout une aubaine pour filmer des herbes, des brindilles, de la paille, des prairies, de la végétation, des prés, de la pelouse en un mot. Et Terrence Maniac s'en est donné à cœur joie. De long en large, de loin en loin, on voit la jeune Péruvienne qui interprète Pocahontas déambuler dans un sens puis dans l'autre à travers champs, à contrechamp, elle colchique dans les prés sans fin, béate, toujours plus esbaudie par le contact avec le moindre bourgeon, toujours plus excitée à chaque fleur qu'elle écrase de ses pieds plats, toujours plus bouffée par les guêpes et les moustiques, heureuse, candide, niaise, conne, faut bien le dire, elle est con comme un ballon.


Un des 3500 plans du film où Pocahontas cavale dans l'herbe.

On se demande si pour Malick le "mythe du bon sauvage" n'équivaudrait pas à un genre de "mythe du bon con". Faut voir cette native se fendre d'un sourire éternellement plus grand et plus bête à chaque fois qu'elle va courir dans les herbes folles en écartant les bras pour que ses mains frôlent les têtes fleuries des pousses sauvages de son "nouveau" monde pourtant si ancien que la farouche nature s'en est emparée - mais pour combien de temps ? Bref c'est pas ça que je disais, ce que je disais c'est qu'elle a vraiment l'air con la gosse à force de gambader toutes les trois scènes dans sa robe à ras les couilles au milieu des plantes. Malick a vraiment un gros souci. Sans parler de ses indiens qui hurlent "ouhouhouh !" à tout bout de champ. Je veux bien croire que les indiens avaient ce cri de guerre. Après tout on nous le raconte depuis des lustres, doit bien y avoir un fond de vérité. Mais de là à nous faire croire qu'ils hurlaient ça du soir au matin et du matin au soir, pour un rien, c'est vraiment les prendre pour des autistes et nous prendre pour des cons. Aimer les herbes c'est une chose mais Malick pourrait faire l'effort de respecter la mémoire et la dignité des abrutis qui les ont regardé pousser. Seulement voila, donnez du feuillage à Malick et c'est un coq en pattes, alors foutez-lui une idiote du village en culotte courte qui ne parle pas sa langue au milieu du tableau, pendue à une liane avec un sourire long comme le bras collé à la gueule, et notre homme ne se sent plus pisser.


Que filme Malick ? Colin Farrell ou des herbacées ? Impossible à dire.

Parsemé de scènes narratives probablement tournées par un assistant à la manque, un exécutant sans figure, un "yes man" très patient, le film de Malick n'est qu'une suite de plans sur une bourrique indienne en extase permanente qui danse dans les hautes herbes Américaines, filmée par un vieillard plein de tocs et sans doute plein de tiques après des mois passés dans la jungle Colombienne caméra au poing. Aussi le montage est-il totalement décousu et audacieux. Mais encore faut-il considérer comme "audacieux" un monteur d'Hollywood qui a dû suer toutes les eaux de son corps et se ronger les ongles jusqu'à se dénuder les os des doigts pour raccorder bon an mal an des milliards de kilomètres de rushes sur des herbes grimpantes au milieu desquelles, tête basse, Colin Farrell grimpait quant à lui la moitié des petites actrices locales, naïves autochtones, sans que personne ne s'en aperçoive. En tchancles ou en armure de conquistador, Colin Farrell finit chacun de ses tournages, pour ne pas dire chacune de ses journées, assis en chien de fusil sur une autre personne.

Après la sortie de ce film les journaux spécialisés annonçaient Malick sur le tournage d'un long métrage sur le golf intitulé "Green". On entendait aussi courir la rumeur de l'écriture d'un film sur le football, dont le working-title était "Grass". Mais c'est bel et bien The Tree of Life qui devrait arriver sur nos écrans un jour ou l'autre.


Le Nouveau Monde de Terrence Malick avec Colin Farrell et Christian Bale (2006)