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20 septembre 2013

Jimmy P. (Psychothérapie d'un Indien des Plaines)

On sentait, avec le néanmoins brillant Conte de Noël, que le cinéma d'Arnaud Desplechin arrivait à une forme de saturation, de ressassement, qui se traduisait entre autres par une certaine surenchère dans le portrait de l'habituelle famille ultra-conflictuelle et par un soupçon de distance à l'égard d'une galerie de personnages plus gratinés que de coutume et, dans l'ensemble, assez peu aimables. Il fallait sans doute du renouveau. C'est chose faite avec ce film tourné aux États-Unis et en langue anglaise, sans - et c'est une première - la participation d'Emmanuelle Devos. Desplechin ne rompt pas pour autant avec tout ce qui fait son cinéma. On retrouve d'abord Mathieu Amalric au casting, dans le rôle pas si étonnant d'un chercheur en sciences humaines excentrique, génial mais déclassé. Le script a par ailleurs directement à voir avec la psychanalyse - sujet récurrent pour ne pas dire central dans l’œuvre de Desplechin - puisque Jimmy P. souffre de maux de crâne foudroyants et de cécité ponctuelle alors qu'il ne présente aucun dérèglement physiologique ou cérébral, d'où le recours à un psycho-anthropologue, le docteur Devereux, pour mettre un terme sur son mal, "trauma psychique", et tenter de l'aider. Sur cette base se greffent une série de liens que l'on peut tisser entre le scénario de ce film et les précédents : le corps meurtri et le psycho-somatisme, la chirurgie, la sexualité destructrice ou réparatrice, les névroses familiales, l'individu en quête d'une place dans la société, la trace des origines, le rapport difficile à la mère, l'amitié, l'adoption, etc. Autant de thèmes chers au cinéaste, accompagnés de motifs tout aussi ancrés dans son cinéma, de la scène où Benicio del Toro se rêve englué dans le sol, écho aux chutes vertigineuses d'Amalric dans Comment je me suis disputé (ma vie sexuelle) ou Un Conte de Noël, à la lettre lue par Gina McKee face caméra, devant un mur et centrée dans l'image, comme Emmanuelle Devos dans Comment je me suis disputé (ma vie sexuelle) ou Maurice Garrel dans Rois et reine.




Malgré tout, la rupture est franche, et passe peut-être avant tout par un récit beaucoup plus simple, plus calme, plus centré, moins éclaté, moins foisonnant, moins dense que dans les films précédents de Desplechin. C'est peut-être le défaut de Jimmy P.. A la richesse des scénarios précédents se substitue la banale psychothérapie d'un Indien des plaines, comme le sous-titre du film l'indique, et il faut reconnaître que Desplechin annonce la couleur. Le film s'en tient pratiquement à ce programme. Chaque scène marque une étape vers plus de confessions et de compréhension. Petit à petit Jimmy libère sa parole, raconte ses rêves, puis ses souvenirs, et le docteur Devereux décrypte ses récits ou met le doigt sur les éléments clés qui aident son patient à se comprendre, à s'accepter et, in fine, à s'aimer, pour que d'autres le lui rendent. Le problème, commun me semble-t-il à beaucoup de films sur la psychanalyse, c'est que les troubles psychiques de notre indien Blackfoot, ancien soldat blessé à la tête en France à la fin de la seconde guerre mondiale, n'ont rien de bien fascinant. Certes le bonhomme trimballe son lot bien garni de scènes traumatiques (toutes liées à la culpabilité, à la mort, au sexe et à la mère), mais ce que le docteur Devereux en tire, en gros un complexe d’œdipe muté en peur de faire souffrir les femmes et de souffrir par leur faute, n'a, a priori, rien de bien extraordinaire. Probablement qu'en 1954 de telles conclusions sont novatrices et courageuses (je parle en non-initié), mais en 2013, sur la base des paroles du patient, elles viendraient à l'esprit du premier quidam venu ou presque. Aussi ne sommes-nous pas à proprement parler effarés lorsque Devereux interprète un rêve de Jimmy, où un animal abattu à la chasse se transforme soudain en petite fille, en parlant de culpabilité et de paternité mêlées (je vulgarise un peu). Difficile par conséquent de se passionner pour toutes ces scènes de dialogue qui ne présentent qu'un mince intérêt dramatique, mise de côté la possible admiration du jeu des acteurs, assez efficaces malgré des accents un rien pesants.




On attendrait donc, pour soulever tout ça, pour dépasser ce scénario relativement plat (adapté du bouquin de Devereux, Psychothérapie d'un Indien des Plaines : Réalité et rêve) que Desplechin sublime son propos par la mise en scène, comme on lui en sait l'habitude. Et c'est là que le film déçoit véritablement. Car non seulement le récit est plus étroit, moins vivant, moins surprenant et moins enthousiasmant qu'à l'accoutumée, mais on peut en dire autant de la mise en scène, du montage et du reste. J'évoquais la scène onirique où Del Toro est prisonnier du sol, pétrifié, et la comparais aux chutes phénoménales d'Amalric dans les escaliers d'une fac et sur le bitume d'une route, mais tout est là : à des chutes inattendues, violentes, où le corps rappelle son existence à l'esprit tandis que la pesanteur donne la mesure de son incarnation, chutes toujours conclues par le redressement improbable du personnage, indemne, fantôme invisible promu à une forme de renaissance providentielle, et toujours désamorcées par sa remise en activité comique, s'oppose ici un corps immobile, bloqué, sans réelle marge de progrès dans l'espace, métaphore, si l'on veut, d'un film tenu, empêché. Au début de Jimmy P., une musique très surlignée et omniprésente recouvre les plans (y compris un beau plan de dos sur Del Toro qui se dirige vers son bétail et manie des outils, plan qui vient comme une promesse, celle d'un corps américain filmé dans toute sa prestance, que le film ne tiendra pas). Fort heureusement, elle se tait, ou se fait plus discrète, avec l'arrivée de Mathieu Amalric. Mais le mal est fait. En ce sens que la bande originale d'Howard Shore semble annoncer, par son aspect très hollywoodien, très sage et très commun, un film de facture plutôt classique (serait-ce la volonté profonde Desplechin, qui place un clin d’œil au Young Mr. Lincoln de Ford ?). Et il faut bien dire que l'on cherche encore les précieuses fulgurances formelles du cinéaste. Hormis quelques scènes de rêve, avec le fameux plan sur Jimmy Picard qui se bat contre un cowboy sans visage puis s'enfonce dans le sol, ou cet autre plan, digne du Rêves de Kurosawa, où il est perdu au milieu d'un champ de fleurs multicolores et regarde au loin la main tendue au-dessus des yeux, belles scènes qui peinent à marquer la mémoire tant elles sont rares et fugaces, et malgré la maîtrise au beau fixe des cadrages et du montage dont sait faire preuve le cinéaste, on s'enlise dans les plates conversations du sympathique duo formé par Del Toro et Amalric, et on finit même par s'ennuyer devant leur parcours somme toute sans force, sans éclat. Certes, le film ne cherche manifestement pas l'éclat, comme achève d'en attester la conclusion, toute en sobriété, et non dépourvue d'émotion, mais reste tout de même qu'on ressort de la chose sans trop y penser, et c'est peut-être bien la première fois qu'on quitte la projection d'un film d'Arnaud Desplechin avec le sentiment de n'avoir pratiquement rien vu.


Jimmy P. (Psychothérapie d'un Indien des Plaines) d'Arnaud Desplechin avec Benicio del Toro, Mathieu Amalric, Gina McKee, Larry Pine et Joseph Cross (2013)

19 avril 2013

Le Hobbit : un voyage inattendu

A déconseiller fermement à tous les réfractaires au Seigneur des Anneaux, qui auront envie de se pendre et trouveront le temps de mettre leur plan morbide à exécution avant le début de la fin du film, qui est très long. Mais comme ce n'est pas vraiment mon cas je l'ai maté, avec quand même une petite appréhension. Je vais commencer par vous faire la liste de mes craintes. J'ai eu un peu peur au départ des nains. D'abord parce que j'ai un peu peur des nains dans la vie, ensuite parce que ceux de Peter Jackson sont éminemment laids et qu'ils chantent, deux ou trois fois au début du film, or les chansons débiles dans les films ça me fusille l'humeur à bout portant. J'ai eu peur aussi parce que j'ai cru dans la première scène que le film s'adressait très directement, voire exclusivement, aux gosses, la faute aux nains avec leurs gros nez en plastique et leurs perruques de prisunic, à leurs chansons à la con bien sûr et aussi à Gangstarap le black, petit magicien accro à la ganja qui se fait littéralement tirer par des lapins surexcités.


Je reste un peu déçu par le design de Smaug, le grand dragon de feu, j'avoue.

J'ai cru enfin que Le Hobbit, voyage inattendu dans lequel j'ai embarqué sans paquetage et sans m'être renseigné sur la destination ni sur les escales (et encore moins sur le prix du billet si vous voyez ce que je veux dire), avait été réalisé avec la moitié des moyens du premier épisode de LOTR, vu que dans l'introduction, où un dragon de feu fout la merde, Peter Jackson filme à peine le bout de la queue (et un bout de son autre queue aussi, si on met l'image au ralenti au bon moment on peut la voir se balancer de droite et de gauche dans l'écran) de l'immense Smaug (aka "Bill Callahan", en langage elfique), dragon supposé immanquable qui vient cramer le cul des nains dans leur montagne bourrée de dollars. Mais en fait non, le film est rempli de fric comme ladite montagne des nains et c'est une grande fresque d'aventure pleine à gueule-que-veux-tu d'effets spéciaux, de bastons et de tout ce qu'il faut pour occuper les fans pendant près de 3 jours de métrage.



 Et ça c'est censé être un nain ? Je rappelle aux premiers intéressés que Warwick Davis, qui s'actualise chaque mois très assidument au Pôle Emploi depuis 1996 et son rôle pitoyable dans Leprechaun 4 : In Space, vient de créer son millième "espace candidat" sur le site de l'organisme.

Et quand on ne perd pas les eaux devant Le Seigneur des anneaux, on mate ça comme on mate Le Seigneur des anneaux, c'est-à-dire qu'on le mate comme s'il n'y avait rien de mieux à foutre, like there was no tomorrow. C'est plein d'histoires là-dedans, ça regorge d'épisodes, des géants de pierre qui se bastonnent gratos au milieu d'un orage (on s'interroge quand même sur le fait que des montagnes portent des slips et des gants de boxe et qu'une troisième caillasse fasse l'arbitre…), des trolls transformés en pierre par le soleil, des aigles qui sauvent les gentils nains grâce à Gandalf, qui souffle son haleine putride dans un petit papillon jusqu'à ce qu'il gonfle suffisamment pour pouvoir porter une poignée de nabots en armures sur son dos, pareil que dans la trilogie, et puis on se régale des aventures du fameux magicien fumé aux oinjs qui s'est fait chier dessus par une mouette d'envergure et qui se trimballe avec du guano séché sur la joue pendant tout le film. J'en passe et des meilleures.


S'il paraît assez évident que Peter Jackson s'est lancé dans une nouvelle trilogie de l'anneau pour à nouveau perdre quelques millions de kilos et gagner quelques millions de millions de pesos, il n'est pas impossible que les spectateurs du film, aidés par les déguisements antidatés des nains, perdent quelques années et regagnent leur enfance via un voyage inattendu vers quelques films tels que L'Histoire sans fin ou Willow (avec Warwick Davis, qui arrive au bout de ses droits !).

Et de la même façon qu'on retrouve les "meilleurs" acteurs de la trilogie, on retrouve aussi les "meilleures" scènes de la trilogie. Peter Jackson nous refourgue la même pitance et comme pour bien nous le signifier il est allé récupérer tous les décors du Seigneur des anneaux pour filmer à nouveau dedans à moindres frais (y compris les fonds bleus voués à être recouverts des mêmes CGI aux formats .jpeg et .png). Soit Jamel Radagast Reykjavik (J.R.R. pour les non-initiés) Tolkien tournait lui-même méchamment en rond sur son stylo bic quatre couleurs, soit c'est Pierre Jackson qui nous la refait à l'envers, mais le coup de la nuit passée sur le sommet d'une vieille ruine, celui de la bataille contre les gros chats sauvages dans la plaine ou celui de la baston contre les orques et les gobelins sur les escaliers de la mine, c'est du réchauffé, sans parler de Gandalf le gland qui n'arrête pas de hurler "Run, da fools !" comme dans chaque épisode du Seigneur des Anneaux (et il le refait ici au moins dix fois !).


Énième film dont les fans nous diront qu'il "fallait le voir avec...". En l'occurrence il fallait peut-être mater ce gros film d'écolo avec Cécile Duflot en guise d'accoudoir et avec quelques champignons hallucinogènes mortels dans l'estomac. (En tout cas pas avec Warwick Davis, qui a officiellement mis la tête de Peter Jackson à prix d'or).

Bref, je ne vais pas faire le résumé. Et je ne vais pas le faire parce que ça prendrait la journée vu que le film est putain de long. C'est son gros défaut. Il dure une éternité qui en parait le triple, même si c'est bourré d'action. La faute à des séquences qui durent et qui durent au-delà du nécessaire et du raisonnable, et pour rien en prime : on observe les nains qui mangent et qui font la vaisselle pendant vingt minutes, de même qu'on subit la mort dans l'âme le jeu de devinettes entre Bilbo (interprété par un Martin Freeman dénué de tout charisme, Morgan Freeman eût fait un bien meilleur hobbit) et Gollum (toujours campé par l'infatigable Marion Cotillard without make-up), qui dure une bonne plombe et n'impressionnera que le Père Fourra. On sent que Jackson a étiré pour étirer, pour faire trois films au lieu d'un très long à partir d'un bouquin de trente pages à tout casser (dans la traduction de Daniel Lauzon et Michael Laudrup), et c'est chaud. Mais ça se mate. Quand on n'est pas encore vacciné contre les grands mouvements d'appareil épiques opérés depuis un hélicoptère en rase-motte sur des kilomètres de tapis vert par Andrew Lesnie, et contre la musique ronflante d'Howard Snore, ça se mate tranquillement, comme si c'était fin août début septembre (pas le film d'Assayas) et qu'on ne voulait surtout pas rentrer à l'école, quitte à perdre ses cheveux devant trois plombes de grappes de nains maquillés par un alcoolique anonyme et filmés par un cachalot devenu sardine avant que de retourner cachalot.


Le Hobbit : un voyage inattendu de Peter Jackson avec Martin Freeman, Ian McKellen, Christopher Lee, Ian Holm, Hugo Weaving, Cate Blanchett et une chiée plus quinze de nains hideux (2012)