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31 mars 2021

Uncut Gems

Janvier 2020. Le monde du cinéma découvre les frères Safdie. Août 86. Nous nous mettons d'accord pour nous lancer dans le blogging ciné au moment même où les frères Safdie décident de se lancer dans la vie. 2008. Joshua Safdie, enfin décollé de son frère siamois après une opération d'envergure qui est aussi une première mondiale, tourne The Pleasure of being robbed et nous sommes les seuls à le repérer. 2009. Les deux frères se retrouvent et tournent leur premier long métrage ensemble, l'un tenant la caméra de la main gauche (d'où les cadrages foutraques et le tremblotement permanent de l'image), l'autre la perche de la main droite (le son n'est pas dégueu). Ainsi naît Lenny and the kids, dont nous assurons toute la promo, de A à Z, sur les pages de ce blog. Nous sommes très contents, ne vous méprenez pas, que les frères Safdie aient percé leur trou, soient enfin connus du très grand public. Attention, ce qu'on écrit là, c'est aussi une première mondiale, c'est de l'exclu, du off, on ne le déballe pas en soirées pour se faire mousser, comme tous ces producteurs parisiens qui étalent leur carnet d'adresse à la première rencontre, fiers comme pas deux d'avoir un jour serré la main moite de Tarsem Singh ou de Tar Tampion, on n'est pas là pour parader, mais c'est vrai qu'on a eu le flair sur leur cas un peu avant l'heure grâce à notre état de veille permanente sur le cinéma mondial (fiction et non-fiction confondus). Bon ça peut avoir l'air prétentieux dit comme ça. Passons à l'analyse du film.
 

On pourrait croire à une photo de Cinoque et Benzema prenant dans leurs bras un taulard tout juste sorti de cabane, mais non, ce sont bien les frères Safdie de part et d'autre d'Adam Sandler, jolie photo prise par nos soins lors du passage du trio à la maison, en février 2020.
 
Janvier 2020. Le monde découvre qu'Adam Sandler est un grand acteur doublé d'un homme unique en son genre. Août 66. On est à la baguette de la rencontre entre Judy, enseignante d'école maternelle, et Stanley Sandler, ingénieur électricien (35-2003), descendant d'immigrants juifs de Russie (plus tard nous consacrerons un mémoire à la trajectoire de ce père, Stanley Sandler, pionnier dans tous les domaines, et en particulier dans celui de l'ingénierie électrique). Ce coup de foudre donnera naissance un mois plus tard à Adam Richard Sandler, enfant légèrement prématuré mais animé d'une rage de vaincre éternelle et bien décidé à croquer la vie à pleines dents, car passé si près de la faucheuse. C'est un peu le bébé du bonheur, et de ce blog. Adam a choisi le costume du clown, souvent lourd à porter, et qui lui aura valu quolibets et jets de pierres, drôle d'injustice pour un homme dont la noble ambition est de faire rire (de la plus vulgaire des façons). Nous l'avons soutenu sur ces pages quand il était tout au fond, vilipendé par absolument toutes les critiques papiers et numériques, et se baladait au quotidien dans un sac poubelle contenant ses trois effets, dont une étoile de ninja. Il aura fallu son Tchao Pantin (suite au désistement de Jonah Hill, qui devait tenir le rôle principal d'Uncut Gems, jusqu'à cette nuit sans lune où deux inconnus blogueurs ciné sont allés le ligoter sur son lit douillet, la veille du casting), pour que le monde du cinéma daigne reconnaître la présence, l'existence, le talent d'Adam Sandler.
 
 
De rien les mecs. Vous ne le devez qu'à vous-mêmes, à votre talent, et à nous.

Janvier 2020. Nous découvrons en avant-première mondiale les premiers rushs d'Uncut Gems, envoyés sur WeTransfer par les frères Safdie, soucieux de notre aval, avec comme mot de passe : "BeKindRewing". La première séquence, avec la découverte d'une pierre précieuse dans une mine lointaine, nous chope par le col, dénote un peu dans leur filmographie et crée de l'ouverture, donne de l'ampleur, envoie du souffle, promet de l'aventure. Deuxième séquence. Retour au bercail, au cinéma urbain trépidant, noir, nerveux que l'on connaît et où les frères Safdie ont leurs repères. Nous passons donc un bon moment devant ce film digne de leur cinéma, caméra au poing, rythme tendu comme le string de Guy Roux, direction d'acteurs jusqu'au-boutiste, défilé de tronches brisées (tous leurs amis d'enfance sont là, et quelques connaissances à nous, dont tonton Scefo, qui errait dans New York avec son club du troisième âge pendant le tournage, en quête d'un énième mad love), photographie urbaine giga-réaliste, montage syncopé, scénario minimaliste, exploration des failles de l'âme américaine à travers le personnage du gambler, cet accro au jeu, au dollar, à l'adrénaline incarné par un Adam Sandler complètement allumé de l'intérieur. Tout y est, et cependant, nous ne découvrons rien, contrairement au reste du monde cinéphile, et sommes peu surpris par la corde raide sur laquelle les frères Safdie nous font marcher tels des funambules allant droit vers l'échafaud et incapables de s'y soustraire. Encore faut-il avoir envie de se faire ramasser.
 
 
Uncut Gems des frères Safdie avec Adam Sandler (2020)

3 mars 2019

Mad Love in New York

Heaven Knows What, alias Mad Love in New York, est le chaînon manquant entre les deux premiers films plutôt tranquilles des frères Safdie et leur véritable coup d'éclat plus survolté, le bien nommé Good Time. Dès les premières minutes, nous avons comme la sensation d'être pris à la gorge. Une musique électronique stridente accompagne les ébats et la séparation douloureuse de deux junkies dans les rues de New York. Nous suivons ensuite Harley, jeune femme sans toit et addict sévère, éperdument amoureuse d'Ilya, autre SDF héroïnomane. Le style du film n'étonnera pas ceux qui sont déjà familiers avec le cinéma des frères Safdie : enrobé d'une bande son aux petits oignons (Isao Tomita, Ariel Pink...), mené tambour battant, sec et sans chichi, on a l'impression de coller aux baskets des personnages. Effet garanti. Heaven Knows What nous scotche littéralement et impressionne même régulièrement, comme lors du générique d'ouverture, long plan séquence muet où la caméra virevolte, avec une fluidité exceptionnelle, passant d'une pièce à l'autre, d'un personnage au suivant, tout cela sur une musique électronique dissonante. Nous assistons à une crise de la jeune Harley, dans l'hôpital psychiatrique qui l'a accueillie suite à sa tentative de suicide. Avant cela, la scène d'intro nous avait déjà mis sur le carreau. Pour prouver son amour absolu à Ilya, Harley, dans un élan de folie, se taille les veines devant lui, en pleine rue. Ambiance.




Malgré tout cela, le troisième long métrage de Joshua et Ben Safdie ne tombe jamais dans la facilité, il n'est pas bêtement glauque et ne se complaît guère dans un misérabilisme sordide. Il semble simplement nous dépeindre la réalité, la vie de la rue, tel qu'aucun autre film ne l'avait fait. On repense évidemment à Panique à Needle Park de Jerry Schatzberg mais il s'agirait alors d'une version contemporaine, beaucoup plus crue et donc parlante. Les Safdie portent un regard étonnant sur ces personnages, dénué du moindre jugement. Ils livrent un film d'une puissance rare, sans doute doté d'une force dissuasive incomparable contre la drogue. Les acteurs, qui ont simplement l'air de ne pas en être, sont tous bluffants, à commencer par Arielle Holmes, dont j'apprends que le scénario est basé sur ses mémoires. Mad Love in New York est une sacrée expérience dont on ressort un peu K.O, plus convaincu que jamais par le talent hors norme des frères Safdie, qui font décidément partie des plus passionnants cinéastes américains actuels.


Mad Love in New York (Heaven Knows What) de Joshua et Ben Safdie avec Arielle Holmes, Caleb Landry Jones et Buddy Duress (2014)

19 septembre 2017

Good Time

Les frères Safdie, dont je ne connaissais que les deux premiers longs métrages, reviennent en très grande forme avec Good Time qui, à coup sûr, leur permettra d'éclater enfin aux yeux d'un bien plus large public. "Bad trip survolté et jouissif", "expérience sensorielle", "hypnotique", tous ces qualificatifs grandiloquents ornent les affiches de leur nouveau film déjà remarqué au dernier Festival de Cannes. Pour une fois, tous ces termes sont complètement justifiés et décrivent avec justesse cette petite bombe qu'est Good Time. Le scénario génial de Joshua et Ben Safdie ne nous laisse pas une minute de répit, aucun temps mort. Si les deux frères n'inventent pas la poudre et proposent des situations que l'on a parfois déjà vues ailleurs, ils parviennent à les condenser en 1h40 qui passe à toute vitesse et conservent un ton unique, avec ce regard toujours très doux porté sur ces personnages de losers qu'ils mettent en scène. On passe tout le film collé aux basques de Connie (remarquable Robert Pattinson) qui, après un braquage foireux, s'embarque dans une folle nuit new-yorkaise à la recherche de son frère retardé (Ben Safdie, bluffant). Après un léger temps d'adaptation nécessaire pour s'acclimater à un rythme très rapide qui pourra d'abord passer pour hystérique tant ses personnages sont sans cesse en train de se gueuler dessus (Jennifer Jason Leigh surtout), c'est avec un rare plaisir que nous suivons les mésaventures de Connie, dont l'amour pour son frère l'amène à prendre tous les risques et à commettre l'impensable.





On aimerait presque que le film s'apaise parfois, qu'il nous laisse souffler et qu'il prenne le temps de tirer pleinement partie du potentiel cinégénique des décors étonnants dans lesquels son personnage principal finit par se retrouver. Je repense tout particulièrement à ce passage terrible dans un parc d'attraction aux lumières chatoyantes, dont Connie et un abruti ramassé par erreur fouillent les recoins dans l'espoir d'y retrouver une sacro-sainte bouteille d'acide ou un sac rempli de dollars. Pratiquement toujours filmé au plus près de son acteur vedette, Good Time semble alors passer à côté de belles images, au profit d'une énergie constante, systématiquement relancée par des rebondissements et des bifurcations imprévisibles. Plutôt que de nous impressionner le temps d'une scène mémorable ou de nous ébahir face à leurs trouvailles visuelles, les frères Safdie s'affairent à nous laisser une sensation globale, à nous noyer dans une atmosphère unique, à nous faire vivre au plus près la fiévreuse épopée de leur personnage. Cette nuit sous acide est également accompagnée d'une bande-son au diapason signée Oneohtrix Point Never, aka Daniel Lopatin, un autre artiste new-yorkais bien décidé à capturer, lui aussi, une ambiance propre à la Grosse Pomme. Sa musique électronique anxiogène et la réalisation caméra portée des Safdie nous placent en immersion totale, en apnée.





Alors que leur idée de départ présentait ce risque, le scénario haletant des Safdie parvient rapidement à s'éloigner de la mode fatigante des films à pitchs forts se déroulant sur un temps très court mais retombant comme un soufflé. Nous sommes scotchés du début à la fin, parfois même abasourdis par la puissance formidable de ce récit qui paraît nous surprendre continuellement sans faire d'effort, en se déroulant naturellement sous nos yeux médusés. En outre, les Safdie n'oublient pas d'être drôles et on a particulièrement apprécié cette petite parenthèse sous forme de flashback qui nous raconte comment l'un des personnages de paumés a atterri dans cette galère. On sort de cette folle course en avant pratiquement essoufflé, avec la certitude de n'avoir rien vu de tel depuis un fameux bail. Nous saurons dans quelques temps ce qu'il restera de Good Time, si le film parvient à marquer durablement les esprits et à dépasser la simple expérience cinématographique pure mais, en attendant, on aurait presque envie d'y retourner ! A l'évidence, on tient là l'un des meilleurs films américains de l'année, et l'on vous recommande chaudement d'aller le vivre sur grand écran.


Good Time de Joshua et Ben Safdie avec Robert Pattinson, Ben Safdie et Barkhad Abdi (2017)

21 juin 2017

The Pleasure of Being Robbed / Lenny and the Kids

Les frères Joshua et Ben Safdie étaient en compétition au Festival de Cannes cette année pour le remarqué Good Time, un thriller policier qui marquait une belle évolution dans leur carrière puisqu'ils délaissaient quelque peu le style "mumblecore" pur de leurs débuts pour un film un peu plus posé et moins nerveux mettant pour la première fois en tête d'affiche une vraie vedette en la personne de Robert Pattinson, acteur aux choix décidément intéressants. Je n'ai pas encore vu Good Time mais ce que j'en ai lu m'a beaucoup attiré et amené à m'intéresser de plus près aux premiers films des cinéastes new-yorkais.

Leur premier long métrage, The Pleasure of Being Robbed, est une agréable petite divagation de 70 minutes, durant laquelle nous suivons les pas d'une jeune femme new-yorkaise, Eleonore, déambulant dans les rues et dérobant, un peu au hasard, ce qui lui tombe sous la main. Ses larcins entraînent aventures et rencontres, plus ou moins heureuses, et son chemin croisera notamment celui de Josh, interprété avec beaucoup de naturel par Joshua Safdie, pour une sympathique parenthèse de road movie.




Le premier essai des Safdie est très anecdotique et l'on aura facilement tendance à somnoler devant. Mais il s'agira d'un sommeil doux et rêveur, influencé, bercé par le rythme et le ton plutôt plaisant de leur film. On suit les pérégrinations de ce personnage paumé, campé avec fraîcheur par Eleonore Hendricks, une actrice fétiche du duo, en finissant par s'y attacher. Le film ne se contente pas d'être une courte escapade fantaisiste auprès d'une cleptomane un brin allumée, il se drape progressivement d'une certaine mélancolie, d'un spleen grisâtre qui semble envahir l'air des rues new-yorkaises et atteindre, par moments, le personnage principal, perdu. C'est donc un peu troublés que nous le laissons là, dans la rue, et que le film se termine, sur les notes de piano de Thelonious Monk, en symbiose avec l'atmosphère final.

Le second film des deux frères, Lenny and The Kids, parvient encore plus franchement à développer cette capacité étonnante à aller de la fantaisie vers le drame, de la légèreté vers la gravité, du rire insouciant à l'anxiété pesante. Les Safdie nous dressent cette fois-ci le portrait de Lenny, un père fantasque et imprévisible (Ronald Bronstein), qui doit s'occuper de ses deux fils, âgés de 7 et 9 ans (trivia : il s'agit de Sage et Frey Ranaldo, les enfants du guitariste de Sonic Youth, Lee Ranaldo, qui fait lui-même une brève apparition dans le film). Débordé par son quotidien, complètement désorganisé, Lenny a bien du mal à assurer son rôle de père mais se rattrape toujours auprès de ses gosses par des blagues et autres pirouettes.

Le film est constitué de séquences décousues et imprévisibles à l'image de Lenny, filmées caméra à l'épaule, au plus près des visages, dans un style qui ne varie quasiment jamais mais que les Safdie maîtrisent bien. Peu à peu, le ton s'assombrit, les difficultés de Lenny prennent une tournure réellement dramatique, anxiogène, que l'on aurait bien eu du mal à envisager au départ, malgré quelques indices disséminer ici ou là, comme par exemple la mauvaise rencontre avec un clodo brutal campé par Abel Ferrara. Un suspense assez morbide, où l'on s'interroge sur le devenir des enfants, s'installe dans le dernier tiers et porte les ultimes traits, cruels, au portrait, très troublant, de ce père dépassé.




Dans cette veine "mumblecore" qui caractérise un certain cinéma indé US actuel et malheureusement si propice aux œuvres totalement anodines, les frères Safdie sont donc parvenus à créer des films singuliers, où l'on sent un regard, un ton, bien à eux. Si The Pleasure of Being Robbed est une digression plutôt plaisante mais anecdotique, Lenny and the Kids réussit quant à lui à marquer assez durablement l'esprit. Je suis donc très curieux de découvrir ce qu'ils nous réservent pour la suite !


The Pleasure of Being Robbed de Joshua Safdie avec Eleonore Hendricks (2008)
Lenny and the Kids de Joshua et Ben Safdie avec Ronald Bronstein, Eleonore Hendricks, Sage et Frey Ranaldo (2009)