22 juillet 2015

Dying of the Light

Totalement ignorant de la carrière de Paul Schrader, j’ai décidé de me la faire à l’envers. J’ai donc découvert le cinéaste à travers son dernier film en date, Dying of the light, La Sentinelle en France, titre qui n’a d'ailleurs aucun sens (l'original étant déjà le résultat de l'assemblage hasardeux de quelques mots relevés lors d'une partie endiablée de Scrabble, le jeu de plateau, et Schrader se vante d'avoir lui-même posé "of" et "the", mots comptent simple). Le film est sorti directement en dvd le 15 juillet dernier, malgré un pitch très d’actualité (le film s’inscrit dans le bain des purges sur la guerre d'Irak ou contre le terrorisme, paumé entre Dans la vallée d’Elah, Grace is Gone, The Messenger, Démineurs, American Sniper et tant d’autres daubes) et surtout malgré la présence au casting, dans le premier rôle évidemment, de Nicolas Cage. L’explication ? Il faut bien avouer que Dying of the light est une authentique chierie. Schrader s’est plaint de ne pas avoir pu bénéficier du final cut. Mais quand on constate la nullité assourdissante de chaque scène, de chaque ligne du script, de chaque instant de son film, on peut comprendre que les producteurs (parmi les exécutifs se trouvait Nicholas Winding Refn, qui décidément aura fait du mal au cinoche) aient retiré les bobines faisandées des panards de Schrader à la sortie de la projection des rushs pour tenter de sauver les meubles. Mais c’était peine perdue tant le film n’est ni fait, ni à faire, ni à avoir été à faire !



Très tôt dans le film, on sait que Nic Cage va s'imposer et que le scénario ne pèsera pas lourd.

Tout, dans Dying of the light, fait intensément pitié. A commencer par l’écriture. Qu'est-il arrivé à Schrader, l'auteur du script de Taxi Driver ? Le scénariste-cinéaste est apparu récemment sur I-télé au volant d'un yellow cab perdu en plein paname, tout rouge de colère contre Uber, nous révélant ses positions sur la question en même temps que sa triple carrière de scénariste-cinéaste-taxi. Cette vie trop chargée est-elle la cause d'un scénario si bidon ? Le film raconte l’histoire d’Evan Lake (Nicolas Cage), un agent de la CIA qui fut capturé et torturé, il y a 22 ans de cela, par un terroriste, Muhammad Banir, dont plus personne n’a entendu parler depuis l'extraction de Lake mais dont lui, Evan Lake, entend bien se venger. Désormais condamné à des tâches administratives et souffrant, suite à de longues séances de torture à base de coups de latte, d’un traumatisme du lobe frontal dont les symptômes sont de périodiques accès de démence et une perte progressive de la mémoire, Lake apprend enfin grâce à son jeune collègue de boulot, Milton « Milt » Schultz (Anton « Ant » Yelchin), qu’un type, en Afrique, se fait livrer un médicament soignant la thalassemie (obsédé par l'émission de George Pernoud, le malade ne parvient plus à décrocher de Planète+ Thalassa, la chaîne télé dérivée de l'émission phare de France 3). Le sang ne fait qu'un tour dans le cerveau pourtant à moitié obstrué de notre agent de la CIA multi-médaillé : c’est forcément Muhammad Banir qui se fait livrer ce traitement, car son père était déjà fan du magazine de découverte titulaire d'une des plus grandes longévités du paysage audiovisuel français. 


Schrader veut nous faire croire que cette scène se passe à Bucarest. J'ai tout de suite reconnu le Carrouf de Port-de-Bouc, sur la nationale Fos Martigues. J'y ai passé des plombes.

Notre vétéran décide alors, contre l’avis de ses supérieurs, qui le congédient aussitôt, de remonter la piste de ces médicaments avec l’aide de son acolyte prépubère, et d’avoir sa vengeance. Pourquoi pas. Sauf que tout cela semble avoir été écrit par un type qui n’a jamais vu le moindre film sur la CIA. Outre que toute cette histoire de traitement médical à distance et de thalassothérapie est d’un chiant à tout rompre, les scènes de filature et d’action sont autant de sketches parodiques qui s’ignorent, et ça va de nos deux supers agents secrets qui, en planque pour traquer l’ennemi, se tiennent assis, côte à côte, face au suspect, le fixant du regard sans broncher, la tête dévissée vers lui, à une dizaine de mètres de distance, sur une place peu fréquentée, à cette scène formidable où Milt, le jeune collègue d’Evan Lake, poursuit à travers la foule un probable sbire de Muhammad Banir et, l’ayant plaqué au sol et immobilisé, choisit tout à coup de l’égorger et de jeter son corps derrière une poubelle, au lieu de l’interroger pour s’assurer que le récipiendaire de l’acheminement de médocs que lui et son vieux pote revanchard pistent depuis des jours est bien le jihadiste Banir…




Deux agents spéciaux ultra qualifiés de la CIA en planque, ça donne ça.

Le film doit compter un goof par minute à peu près. Et ce n’est pas son seul problème. Il y a aussi tous ces couacs, moins graves dans la mécanique scénaristique, mais qui foutent mal au bide quand même. Par exemple dans la scène où Evan Lake ressort de chez Banir et ère dans les rues de Mombasa. Aussitôt, débarque dans son dos son pote Milt, qui semble l’avoir retrouvé en un coup de volant, et il déboule, tenez-vous bien, au volant d’une Twingo (?) rose hallucinante. La bagnole est presque en 3D tant elle n’a rien à foutre là et nous saute aux yeux sans crier gare. Elle mérite d’avoir sa plaque d’immatriculation au générique, troisième rôle du film avant Catherine Jacob (qu'on avait aimée en maman nympho dans Neuf mois de Pat' Braoudé), qui joue l’ex-maîtresse de Lake. Voire devant le fameux « Milt », aka Anton Yelchin (Pavel Chekov dans les reboots de Star Trek, Schtroumpf maladroit dans Les Schtroumpfs et Schtroumpf déjà chauve à 11 ans et demi dans Les Schtroumpfs 2), qui, durant tout le film, prend une voix grave et éraillée de narrateur de bande-annonce à se chialer dessus pour essayer de faire oublier au spectateur qu’il a le physique d’un enfant chez qui le cancer du côlon menace faute d'une alimentation suffisamment riche en calcium, et qu’il ne correspond en rien à son rôle de brillant agent de la CIA. 



UVU 3356 avait sa place dans le générique, assez haut.

Il n’y a bien que Nicolas Cage pour, une fois de plus, tirer son épingle du jeu dans une des innombrables et gigantesques daubes qui jalonnent son incroyable filmographie. Avec ses cheveux teints en gris, son oreille déchirée et son air mi-enragé mi-commotionné, l’acteur a ses petites fulgurances. Bien trop rares pour sauver le film, mais tout de même ! Il croit briller dans ces passages obligés où il pousse une gueulante contre ses supérieurs, les dents serrées et le nez tordu dans tous les sens, mais il est en réalité beaucoup plus génial quand son personnage sort d’une crise cérébrale, notamment quand son side-kick l’interpelle alors qu’il comatait à la table d’un pub, ou quand le même Milt le retrouve assis sur un banc de Bucarest, une chapka sur la tête, en train de buller la bouche ouverte : quand il revient à lui, Cage tripote lentement le tissu de la veste de son pote, sans rien dire, fin de la scène. On obtient l’explication de ce geste bien plus tard, quand il explique soudain à son ami : « Tu sais l’autre jour, quand je tripotais ta veste, c’était de la laine et j’avais la sensation de la fourrure : je suis dans la merde ». Il n’y a bien que Nic Cage qui mérite vaguement notre attention dans ce foutoir.





 Nicolas Cage en grande forme. L'acteur, adepte de la méthode Stanislavski, a demandé à sa femme de lui tabasser le lobe frontal à coups de planche pour être à fond dans le rôle. A un moment donné, ça paye.

On sent sa patte un peu partout, comme dans la scène où, pour prouver à Milt qu'il est encore un homme de terrain, il lui demande de poser un dictionnaire (de 150 pages env. seulement, faut pas déconner) sur sa main tendue à l'horizontale, fier comme Artaban de tenir le coup pendant cinq secondes. Ou bien dans cette autre scène où il reçoit son associé chez lui et lui sert du saké comme si c'était une évidence, avant d'expliquer à son jeune apprenti que, je cite et traduis de mémoire : les croyants comme Banir, ça ne tombe pas mort comme ça, il faut leur arracher le cœur ! L'autre répond un truc très con aussi, du genre : « Avoue que tu penses à tout ça depuis un bail... », et là, Cage, en pleine bourre, lâche les chiens : « Juste once a day » « every day ? » « all day long », et les deux cons partent d'un rire tonitruant, gueules et mirettes dilatées au maximum, que seul le retentissement de la sonnette interrompra. C’est à Cage qu’ils auraient dû confier le final cut. On dirait bien que c’était le seul type encore capable d’une ou deux étincelles dans toute l’équipe. Quoi qu'il en soit, j’aurais dû m’encastrer dans la filmo Schrader par la porte d’entrée au lieu de passer par la fenêtre du grenier, les combles de la baraque chlinguent de ouf et la visite aura tourné court…


Dying of the Light de Paul Schrader avec Nicolas Cage, Anton Yelchin et Irène Jacob (2015)

29 commentaires:

  1. Rien que les tofs filent trop envie... Un des rares Cage récents que je n'ai pas vus... Mais il m'a toujours attendu, à la fois sur mon iPad et sur mes supports USB...

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  2. Je me rends compte que j'en ai vu quelques-uns des Schrader... Blue Collar, Hardcore et, pas plus tard qu'hier, La Féline, mais aussi Affliction et l'abominable The Canyons (qui doit sans doute rivaliser de nullité avec ce Dying of the Light).

    Mon préféré du lot est sans conteste Hardcore, et la prestation de George C. Scott n'y est pas pour rien. D'ailleurs y'a un petit article sur ce film qui sommeille dans nos brouillons depuis un fameux bail...
    Blue Collar vaut aussi le coup d’œil.

    Et La Féline est un remake intéressant du film de Tourneur, il a ses bons moments et, surtout, une Natassja Kinski magnétique.



    Apparemment Schrader prépare un film intitulé Dog Eat Dog, encore avec Nicolas Cage !

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  3. J'espère qu'on entendra la chanson du même nom d'AC/DC dans la bande originale, ça fera au moins un truc de pas foiré !

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  4. Une affiche alternative du film...

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  5. Un bel article sur Blue Collar à lire sur le blog d'Olivier Père (même si mon enthousiasme serait plus mesuré).
    http://www.arte.tv/sites/fr/olivierpere/2014/10/04/blue-collar-de-paul-schrader/

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  6. Je pourrai te faire un pot-pourri des grands moments de Cage si tu veux.

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  7. Ouais... Ils sont mignons comme tout, surtout Yelchin qui est encore en pleine crise d'adolescence manifestement. Mais encore une fois, quand on mate le scénar global et les scènes telles qu'elles ont été tournées, on se demande qui pouvait en tirer autre chose qu'au moins une petite daube.

    On a tendance à tout de suite crier au loup quand on entend que le final cut a été refusé à un réal, et en soi on a raison, mais parfois faut bien se dire que les types qui ont mis du temps, de l'énergie et du pognon là-dedans et qui voient débarquer de tels rushes doivent voir rouge comme c'est pas permis et littéralement paniquer en se disant "vu ce qu'il vient de nous pondre, le bonhomme est aux fraises, tentons un truc !".

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  8. Tony Yelchin, il a beau ne pas avoir fait grand chose encore, à chaque fois qu'on le croise, il prend cher ! :D
    Pour rappel : http://ilaose.blogspot.fr/2012/03/like-crazy.html
    Ceci dit, je l'aime beaucoup sur la dernière screencaps. Il a une posture et une expression (et un polo, tant qu'à y être) qui me rappellent le DAS !

    Je sais pas si Schrader a eu le final cut pour The Canyons, mais putain...
    Parfois, il vaut mieux se retirer définitivement...

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  9. Il a plus ou moins la coiffure du Das sur l'affiche alternative, disons du Das période équipe de France et fond de camionnette.

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  10. Anton "Boris" Yelchin me rappelle surtout le Das dans les trois photogrammes (je me suis un peu lâché !) au-dessus du dernier, dans la façon qu'il a de fixer la main de Cage qui se pose sur lui. Ca me rappelle des trucs terribles et je me sens plus proche de Cage que jamais...

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  11. Très vrai...
    Il y a clairement une connexion Le Das - Yelchin.

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  12. Tiens j'ai refait la vanne "Boris Yelchin" qui était déjà dans ton article. Me souvenais plus que c'était le même asticot que dans Like Crazy ! Il a encore perdu des cheveux depuis...

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  13. Je commence à beaucoup l'aimer...
    Ça me fait plaisir qu'un tel zonard puisse encore percer à Hollywood à l'époque des Chris Pratt et compagnie.

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  14. Vois-le à l’œuvre dans Dying of the Light (juste titre en fait, si la lumière est l'encre du cinéma, dixit Cocteau, Schrader nous bute à bout portant avec sa caméra-stylo) et reconsidère l'usage du mot "plaisir".

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  15. Je crois que je continuerai à le préférer à Chris Pratt. J'aime pas du tout Chris Pratt.

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  16. La peste et le choléra.

    Rien à voir avec Chris Pratt mais content que tu kiffes mes screencaps en tout cas.

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  17. Il n'y a jamais assez de screencaps pour un film avec Nick Cage ! :)

    Blague à part : j'ai toujours fait l'amalgame entre Paul Schrader et Barbet Schroeder... A cause de leurs noms, bien sûr, mais sans doute aussi de leurs tronches. Deux vieux assez flippants.

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  18. Au beau milieu de votre estival dialogue, j'ai l'impression de me taper l'incruste, comme on disait il y a quinze ans !

    Toujours est-il qu'à mes yeux, Paul Schrader est un réalisateur dont les films (en tout cas ceux qu'il a réalisés) ont été du bon (rarement : 'Blue Collar') au sinistre ou à l'insignifiant (quasiment tout le reste), mais qui a vaguement bénéficié, ces dernières années, d'un mouvement d'auteurisation a posteriori tous azimuts (mouvement dont je ne parviens pas bien à savoir s'il est désespéré, complètement blasé ou cynique). Le recyclage culturel doit tout digérer : « tout doit disparaître » pourrait être le mot d'ordre paradoxal de ce phénomène.

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  19. Merci beaucoup pour ce site et toutes les informations qu’il regorge. Je le trouve très intéressant et je le conseille à tous !
    Bonne continuation à vous. Amicalement

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  20. J'aurais donc vraiment dû commencer par le début de sa filmo...

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  21. Ou ne pas commencer du tout ! Je suis excessivement sévère, mais Schrader m'est très antipathique (à travers ses films, bien entendu).

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  22. Dans la série des daubes liées à la guerre en Irak, on peut ajouter : The Messenger et Grace is Gone.
    http://ilaose.blogspot.com/2011/02/messenger.html
    http://ilaose.blogspot.fr/2014/07/grace-is-gone.html
    Deux belles pertes de temps encore.

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  23. Et 'Green Zone' n'est sans doute pas une daube, mais c'est quand même un film très pénible.

    Par ailleurs c'est très bon, la daube !

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  24. J'ai failli le citer. Car j'avais trouvé extrêmement pénible le gros quart d'heure que j'en avais vu. Mais je n'ai pas osé, dans le doute.

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  25. Quelque chose me dit que les sept autres quarts d'heure t'auraient exaspéré. C'est le genre de film qui, sous couverte de dénoncer un matraquage idéologique, pratique le matraquage cinématographique ( « audiovisuel » serait plus juste).

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  26. Un peu sévère. Son Affliction avec Nick Nolte est époustouflant. Pour l'instant j'ai de la chance je ne suis tombé que sur ses bons films...

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  27. Ca file envie de ne voir que les scènes de Cage dont tu causes. Ca file envie d'ouvrir le Musée "Nick Cage" du Cinéma.

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  28. Point ne serons d'accord quant à 'Affliction', Nick, que j'ai regardé pour ma part... avec affliction — je reconnais donc une certaine pertinence au titre du film ! Plaisanterie facile mis à part, j'avais eu le sentiment d'une redneckerie rebattue (quand bien même le film se déroule en Nouvelle-Angleterre) qui tentait de se mettre au-dessus du lot sans jamais y parvenir. Pourtant, j'aime bien, voire beaucoup, tous les acteurs qu'on y trouve : Nolte, Coburn, Spaceck, Dafoe... Disons que cela est dû à une incompatibilité personnelle avec le cinéma de Schrader, et n'en parlons plus !

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