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15 novembre 2023

Past Lives – Nos vies d’avant

Voici donc le dernier phénomène du cinéma indé américain : Past Lives, le premier long métrage de la réalisatrice coréo-canadienne Celine Song, a fait sensation à Sundance, en janvier 2023. C'est une histoire d'amour toute simple, mais plutôt joliment racontée, en trois temps. C'est d'abord un amour d'enfance naissant, interrompu par les aléas de la vie : la famille de la petite fille, Nora, choisit d'émigrer aux États-Unis tandis que le garçon, Hae Sung, reste en Corée. Douze ans plus tard, ils se retrouvent, grâce à internet, et entretiennent sans se l'avouer une (very) long distance relationship, avant de choisir de faire une pause, d'une durée prévue d'un an, en raison de cet éloignement beaucoup trop important. Mais la vie suit son cours, chacun fait des rencontres, et c'est finalement douze ans après qu'ils se retrouveront de nouveau : ils ont à présent une trentaine d'années, et Hae Sung, fraîchement séparé de sa compagne, vient visiter New York et, surtout, revoir Nora, désormais écrivaine, installée dans East Village et quant à elle mariée... 




Longtemps, le film de Celine Song se laisse regarder poliment, toujours joliet, jamais lourd mais flirtant presque avec une certaine inconsistance. C'est que l'on a longtemps du mal à se passionner réellement pour les sentiments qu'éprouvent les deux personnages, à concevoir leur profondeur ou leur intensité, notamment lors de leurs échanges à distance, tant ceux-ci paraissent superficiels. Nous saisissons bien toutefois leur isolement, eux qui sont si souvent filmés dans des bulles, que ce soit les fenêtres Skype, les téléphériques coréens ou leurs petits studios. Le film parvient cependant à entretenir notre intérêt par ces ellipses qui le jalonnent et nous rendent forcément un peu curieux de découvrir comment vont évoluer les personnages et leur relation. La réalisatrice a aussi l'intelligence de ne pas s'éparpiller, elle se consacre exclusivement à ce couple contrarié par le temps et la distance, campé par deux acteurs, Greta Lee et Teo Yoo, plutôt agréables, dont la prise d'âge successive est très crédible. Jusqu'à ce qu'un troisième larron entre en scène...


 
 
A priori indésirable, apparenté aux parasites inévitables de toutes les romcoms hollywoodiennes à la noix, on le devine d'abord de loin : c'est un bellâtre brun qui vient contrecarrer tous nos petits plans ou au moins ralentir la formation définitive du couple attendu. Puis on le découvre de plus près et c'est là que l'on comprend avoir tout faux. Ce qui aurait pu définitivement plomber le film lui permet alors, étonnamment, de sortir du lot et de se démarquer du tout-venant du genre. Past Lives pourrait en effet être assez quelconque s'il n'était pas sauvé ou rehaussé in extremis par le personnage de l'époux américain campé par l'inoubliable pâtissier de First Cow, le bien-aimé John Magaro, qui n'a donc rien perdu de sa délicatesse. Mais si l'acteur apporte encore ici toute son élégance et sa douceur, c'est surtout la cinéaste qu'il faut saluer. Car Celine Song s'extirpe d'un piège inhérent à ce type de récits romantiques en faisant de l'habituel élément perturbateur celui qui va donner à son œuvre une sensibilité supplémentaire, en explicitant même ce problème très clairement. C'est une scène très simple de confession intime sur l'oreiller, dialogue fragile mais payant, entre cet homme à la voix fluette et tendre, loin du beau gosse de pacotille que l'on avait cru deviner à son apparition, et sa femme troublée par la situation, qui nous surprend par sa beauté sans fard. "Si nous étions les personnages d'une comédie romantique, je serais celui de trop" dit-il alors, mais beaucoup mieux que ça, pour résumer la chose. Le troisième larron existe et s'avère même précieux. 


 
 
Du trio que l'on découvre dès l'intelligente et ludique introduction du film, où, tandis que la caméra recule, la voix off de l'écrivaine s'interroge sur le rôle de chacun dans ce que l'on pourrait imaginer être un triangle amoureux, cet époux respectueux et aimant est finalement celui qui nous touche le plus. Pour sa finesse inattendue et sa légèreté bienfaitrice, et surtout le fait qu'il constitue une bonne surprise venue du cinéma indépendant américain adoubé à Sundance et pourtant a priori redouté, Past Lives rappelle à notre bon souvenir Minari, d'un autre cinéaste d'origine coréenne œuvrant en Amérique qui puisait dans ses propres souvenirs d'enfance pour nous parler d'identité et de déracinement. En dépit de sa pudeur parfois trop calculée (je pense à la toute fin, touchante mais convenue), l'œuvre de Celine Song est donc une petite réussite notable, dont nous retenons les nombreux et beaux plans larges, sublimant New York, dans lesquels nous voyons nos amoureux contrariés se retrouver et échanger, comme autant d'invitations à se perdre avec eux dans nos dérives sentimentales, à habiter un film où l'on se sent finalement plutôt bien.


Past Lives – Nos vies d'avant de Celine Song avec Greta Lee, Teo Yoo et John Magaro (2023)

3 novembre 2020

First Cow

C'est d'abord un chien qui creuse la terre, sur les rives d'un fleuve où nous avons vu lentement passer un cargo. Sa maîtresse, intriguée, continue le travail de fouille, et finit par découvrir deux squelettes, allongés côte à côte. Un simple raccord nous amène 200 ans en arrière, au début du XIXème siècle, où nous suivons les pas d'un cueilleur qui ramasse quelques champignons dans le sous-bois. Il s'agit de Cookie, un cuisinier qui essaie de trouver de quoi sustenter un groupe de trappeurs bourrus pour lesquels il travaille. Plus tard, en continuant à chercher des baies, il découvre un homme caché dans la forêt, King-Lu, un chinois traqué par des russes. Celui-ci lui demande son hospitalité, et Cookie la lui offre, très naturellement. Kelly Reichardt filme une amitié. Une pure et simple amitié, comme nous en voyons finalement fort peu au cinéma. Nous sommes d'ailleurs si décontenancés par la simplicité de cette amitié, de cette harmonieuse association qui satisfait les deux parties, que nous attendons presque le moment où les sentiments deviendront plus passionnels. Mais non. La cinéaste reste dans la retenue et s'applique à dépeindre discrètement la pureté de cette union, ce qui fait toute sa beauté. Elle nous montre l'association fructueuse de deux hommes en marge, quand bien même était-il possible d'y être déjà, à la marge de cette Amérique-là ; deux hommes qui ont en tout cas été rejetés et voient chacun en l'autre la possibilité d'un avenir plus radieux, à la condition, toute naturelle, de mettre leur qualité en commun : le savoir-faire de l'un, l'astuce et le sens du commerce de l'autre. Le rapport qui se noue entre eux est délicat, instinctif, solide, vital. Le film s'ouvre par cette citation de William Blake : "The bird a nest, the spider a web, man friendship".




Si je choisissais de vous révéler davantage le scénario, il ne me faudrait qu'une phrase supplémentaire ou deux, et vous pourriez vous étonner de son apparente minceur. Mais derrière cette petite histoire de vol de lait de vache au clair de lune par deux complices qui rêvent ensemble de meilleurs lendemains (je l'ai donc fait, le résumé), se jouent et se révèlent plein de choses intéressantes sur l'Amérique des pionniers et le capitalisme naissant. Dès les premières images, Kelly Reichardt filme des os qui dépassent de la terre, cette même terre retournée, puis des champignons, et toujours le sol, que l'on foule, en quête de ses richesses et de ses mystères. Tout cela nous est montré patiemment, nous rendant ainsi sensible à la nature, aux origines, au temps passé, à là d'où l'on vient et à ce qu'il reste de nous. La cinéaste nous invite à la réflexion, oriente d'emblée nos regards, doucement. Elle n'érige aucune sorte de discours lourdaud, ce n'est pas son genre, elle est une artiste bien plus subtile que ça. Elle se consacre à filmer les hommes au milieu de la nature, avec la délicatesse qu'on lui connaît, chacun, ou ensemble, essayant de trouver une voie pour tracer leurs vies. Elle laisse la violence hors champ ou la repousse à l'arrière plan, mais celle-ci est bien présente dans certains comportements, dans quelques phrases, tout particulièrement celles prononcées par le propriétaire anglais (excellent Toby Jones) que l'on consulte pour savoir quelle punition administrer à des esclaves jugés fautifs. Et la menace est là, feutrée mais presque omniprésente, nous sommes souvent sur le qui-vive, craignant pour notre tandem, idéalement incarné par John Magaro et Orion Lee.
 
 
 
 
Le film, au rythme très doux, pourrait peut-être provoquer un léger ennui s'il n'était pas si beau. Kelly Reichardt pense chaque plan, atteste d'un sens du cadre évident et son film baigne dans une lumière automnale sublime, comme si nous étions le plus souvent à l'aube des événements. Il s'agit peut-être de son film le plus maîtrisé, le plus abouti, alors que sa filmographie commence à être conséquente... Certaines séquences sont empreintes d'une grâce toute particulière, et je pense notamment à ce moment où les deux personnages se retrouvent dans la petite cabane pour la première fois. D'abord un petit coup de balai de l'un pendant que l'autre, apparaissant dans l'encadrement de la seule fenêtre, coupe du bois dehors. Puis Cookie revient décorer l'intérieur d'un petit bouquet de fleurs sauvages pendant que son ami rentre allumer le feu. C'est trois fois rien, des petits gestes, des attentions, une attitude, une confiance déjà posée dans la présence de l'autre ; et nous sommes bien, avec eux. Et puis nous avons vraiment l'impression d'y être, non seulement avec eux, mais aussi et surtout chez eux, là-bas, et à cette période-là. Il est rare de ressentir cette impression à ce point-là. Je n'ai même pas envie d'employer le mot "reconstitution" tant celui-ci convoque généralement des films aux moyens plus importants qui s'attachent parfois trop lourdement à reproduire une époque. Celui-ci, avec un budget que l'on imagine fort modeste, nous transporte sans aucun effort visible dans l'Oregon de 1820, aux côtés des trappeurs, des chasseurs, des indiens, et compagnie. Le court passage au saloon déjoue évidemment les clichés habituels du western, pour mieux nous transmettre, par l'ambiance globale si magistralement saisie et un souci du détail admirable, un sentiment de vérité indiscutable. Tout paraît authentique, chaque objet, chaque personnage, chaque endroit. La vache, avec ses yeux immenses, sa croupe saillante et son pelage hirsute, est parfaitement choisie !
 
 

 
Hasard du calendard, il est étonnant de constater les rapprochements que l'on pourrait établir avec un film récent d'une autre cinéaste de grand talent, je pense à The Nightingale de l'australienne Jennifer Kent. Au-delà d'un choix inhabituel de format d'image identique et d'une photographie très similaire, aux couleurs naturelles, saisissante de beauté, les deux cinéastes s'intéressent, avec beaucoup d'ambition, d'assurance et d'audace, aux origines de leurs pays respectifs, l'une à travers le récit d'une pure amitié, l'autre via une terrible histoire de vengeance, chacune empruntant au conte, pour deux westerns atypiques remarquables. Deux grands films que nous n'aurons hélas pas pu découvrir en salles en ces temps de malheurs. Car oui, malgré les apparences, ce que pourrait nous laisser croire son titre, sa non distribution en salles ou que sais-je encore, First Cow n'est pas le "petit film" d'une réalisatrice déjà établie et que l'on sait capable de belles choses. C'est le nouveau film, riche, fort, magnifique, d'une cinéaste brillante à l'importance encore grandissante. A l'évidence, l'un des plus beaux d'une année qu'il réchauffe de son souffle si humain. 




First Cow de Kelly Reichardt avec John Magaro, Orion Lee et Toby Jones (2020)