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21 septembre 2022

Une Jeune fille qui va bien

Sandrine Kiberlain aime d'un amour sincère et entier les jolis meubles et les acteurs. Les seconds, qui sont presque tous irréprochables, le lui rendent bien mieux que les premiers, qui restent simplement posés là, envahissant tout le cadre, dictant avec autorité leur composition à la cinéaste débutante. C'est un banc, une commode, une table ou une simple lampe de bureau qui prennent tour à tour le leadership, comme il est d'usage de dire aujourd'hui. Omniprésents, souverains, majestueux ou juste mignons, on ne peut guère les manquer, ils sont là, au beau milieu du plan, ou dans un coin, comme point d'équilibre précaire. Ils ont dû constituer une part importante d'un budget qu'il faut justifier et pourraient quasiment être crédités comme co-réalisateurs tant ils ont vraisemblablement eu l'ascendant sur Kiberlain. J'y vais un peu fort, certes, mais c'est le style de la maison, faut vous y faire, et, de mémoire de cinéphage, je n'avais jamais vu ça. J'éprouve de la sympathie pour Sandrine Kiberlain, une sympathie que sa première œuvre en tant que réalisatrice ne vient même pas abîmer, mais on voit bien ici qu'elle tâtonne, qu'elle ne sait pas toujours comment filmer, hésite entre les éléments du décors et ses personnages, ou choisit carrément le mobilier au détriment du reste. Cela donne quelques moments presque fascinants, déconcertants, où soit la caméra suit gauchement les acteurs avant de recadrer fissa sur le banc ou l'armoire autour desquels ils gravitent, soit reste mordicus focus sur le meuble en vedette, quitte à laisser les personnages sortir et revenir étrangement dans le cadre. C'est spécial, c'est un truc à voir. Je vous préviens : je n'illustre guère mon article d'exemples visuels pour ne pas gâcher ma page web et pour mieux titiller votre curiosité. Donnez une chance à ce petit film-là, il est spécial !



 
 
Au cas où vous soyez passé à travers la campagne de promo musclée menée sur France Inter lors de la sortie du film en janvier 2022, l'idée, intéressante, est donc ici de nous raconter les rêves et les espoirs d'une jeune fille, parisienne et juive, insouciante et radieuse, à l'été 42. Elle prépare le concours d'entrée au Conservatoire et cherche dans chacun des zonards qu'elle croise le grand amour qu'elle appelle de ses vœux, en dépit de l'actualité pas spécialement folichonne du moment... Un contexte historique que l'on connaît tous et que Kiberlain fait surtout exister par les dialogues, ne s'embarrassant pas, assez intelligemment, d'une reconstitution balourde, évitant ainsi cet écueil classique du film d'époque. Nous restons dans la stricte intimité de la vie d'une famille juive, et l'étau se resserre peu à peu. Ce choix malin est risqué mais permet un rapprochement immédiat avec cette époque pas si lointaine, et avec cette jeune femme si vivante, ordinaire, comme nous. Alors il y a sans doute quelques petits anachronismes à aller dénicher ici ou là, mais on est franchement pas là pour ça et ce serait si idiot de s'arrêter là-dessus. On colle à l'insouciance, à la joie de vivre, à l'allant naturel de notre rayonnante héroïne, que, longtemps, rien ne vient perturber. Faut dire qu'elle est bien entourée : très proche de son grand frère, sémillant Anthony Bajon, avec lequel elle entretient une belle complicité ; couvée par son papa, touchant André Marcon, que l'on devine d'autant plus protecteur en raison de l'absence de leur mère ; encouragée et soutenue par une grand-mère, Françoise Widhoff, qui compte bien faire, elle aussi, mais de manière plus consciente, comme si de rien n'était. Jusqu'à ce que ça ne soit plus possible du tout et que les menaces deviennent de plus en plus palpables pour toute la petite famille... 



 
 
Cela saute aux yeux à chaque plan : Une Jeune fille qui va ienb est un premier film, et c'est aussi ce qu'on appelle un film fragile. Tellement fragile qu'on a envie d'y faire super gaffe. Je ne sais pas comment le manipuler, quels mots employer. Avis aux amateurs : le dvd est vendu entre d'épaisses feuilles de papier bulle. On ne doute pas non plus que le film est très personnel. Il vient du cœur. Et il s'en dégage une sincérité, une fraîcheur et une naïveté qui appellent à la bienveillance, qui emportent, de justesse, le morceau. Rebecca Marder, lumineuse, promise à un très bel avenir, est au diapason. Elle porte littéralement le film. Admettons qu'elle est d'abord un brin agaçante tant elle minaude, elle joue la gaieté et l'insouciance en forçant le trait comme il a dû lui être demandé, puis on s'attache peu à peu à elle et on veut la voir continuer d'être heureuse, de vivre pleinement sa jeunesse. L'actrice, de 88% des plans (j'ai compté), insuffle une belle énergie. Kiberlain l'aime, manifestement, et lui doit beaucoup. Fort heureusement, c'est du sourire de Rebecca Marder dont on se souvient, et non du pourtant magnifique tiroir de cette non moins sublime commode en chêne qui a essayé de lui chiper le premier rôle. Un mot sur la fin, qui tombe comme un couperet et ne peut guère laisser indifférent : elle a suscité des réactions partagées et je ne sais moi-même pas trop quoi en penser. Abrupte, cruelle, c'est un dur retour à la réalité pour le spectateur et notre fringante protagoniste. Une conclusion à la fois attendue, un peu trop facile mais plutôt osée, où la cinéaste semble laisser éclater d'un coup sec la colère jusque-là contenue pour ses existences coupées nettes. Cette fin choque un peu, forcément. Quand on a regardé avec bienveillance tout ce qui précède, nul doute que l'on a plus de facilité à l'accepter et à la comprendre.


Une Jeune fille qui va bien de Sandrine Kiberlain avec Rebecca Marder, André Marcon et Anthony Bajon (2022) 

5 août 2022

Teddy

Il y a au moins deux raisons d'être indulgent envers Teddy. Primo, il s'agit quasiment du premier long métrage du jeune duo de cinéastes constitué par Ludovic et Zoran Boukherma, 29 ans, frères jumeaux sortis de l’École de la Cité qui avaient auparavant participé à un film collectif, Willy 1er, avec le reste de leur promo. Secundo, c'est une nouvelle excursion française dans les sombres contrées du cinéma de genre qui, d'ordinaire, ne lui réussissent guère. Il est donc encore de bon ton d'accueillir un tel film à bras ouverts, en faisant preuve de la plus grande mansuétude possible. Des films de genre français, il en sort pourtant pas mal chaque année, et certains sont même récompensés dans les plus prestigieux festivals, mais il semble tout de même de rigueur de saluer l'essai, d'être clément, et d'adresser à ses auteurs des félicitations sans valeur, comme s'il s'agissait, encore aujourd'hui, où le genre n'est plus méprisé mais au contraire très prisé, d'un acte courageux, osé, rare et précieux. Est-ce vraiment rendre service à ces cinéastes débutants et à leurs petits films loin d'être bons mais jamais complètement ratés ? Je coupe court à cette digression d'humeur et laisse la question en suspend, je ne suis qu'un blogueur ciné amateur, j'essaie de suivre le mouvement, de rentrer dans le moule et de m'adapter aux mœurs de la critique professionnelle...
 



Sorti au même moment que La Nuée, et désigné avec lui comme le symbole d'un renouveau pour l'horreur franchouillarde – d'après ce que j'avais remarqué à l'époque, le petit jeu critique consistait aussi à dire si l'on a préféré l'un à l'autre, moi je botte en touche –, Teddy fait également le pari du croisement des genres et des registres. Avec force ruptures de tons, les Boukherma mêlent eux aussi horreur et naturalisme social, ce qui est la similitude la plus évidente parmi les nombreuses partagées avec le premier long de Just Philippot. Pour résumer et pour faire simple : Teddy, c'est P'tit Quinquin, dans le sud de la France, qui se transforme un loup garou. L'humour absurde de la série de Bruno Dumont, dont on reprend les policiers hurluberlus, vient pimenter l'inévitable horreur métaphorique, loup garou oblige, mise au service d'une double chronique, sociale et adolescente, dans l'air du temps. Sur le papier, les intentions sont louables et j'ai d'abord été séduit par ce film qui démarre par quelques scènes plaisantes, où l'humour décalé fonctionne bel et bien, véhiculé par des énergumènes aussi gauches qu'amusants, à commencer par le personnage éponyme, campé avec conviction par Anthony Bajon dont la grosse bouille sympathique contraste ici avec son insolence juvénile. Malheureusement, les frères Boukherma peinent à donner du corps à un scénario qui ne surprend jamais, paraît bien trop programmatique, trop lisible dans ses intentions et, surtout, n'excelle dans aucun tableau. L'aspect social – on comprend que les frères Boukherma veulent parler d'exclusion ou, au moins, car le mot est fort, du déphasage d'une jeunesse déclassée et rejetée, impatiente et vindicative – paraît à la fois trop superficiel et trop évident, peut-être même un brin hypocrite vu que leur film se complaît en même temps dans le portrait cocasse d'une France profonde attardée et léthargique (bon, ce reproche est toutefois fort car on sent également poindre la tendresse portée sur ces rigolos provinciaux par les deux cinéastes). Quant à la métaphore adolescente et pubertaire, la transformation lycanthrope s'accompagnant notamment d'un appétit sexuel insatiable, d'une pilosité envahissante et d'une force physique incontrôlable, elle est hélas extrêmement rebattue. On a déjà vu ça des dizaines de fois dans le cinéma d'horreur qui, il est vrai, a plutôt tendance habituellement à choisir un protagoniste féminin, possédé, doté de pouvoirs surnaturels et tout le toutim.




J'ai donc fini par me désintéresser progressivement des mésaventures du pauvre Teddy, personnage central que l'on aurait aimé apprécier davantage, qui échoue à gagner une réelle épaisseur et dont le sort final m'a laissé totalement indifférent. Le film est même parvenu à m'ennuyer malgré sa courte durée. Quelques éclats d'horreur corporelle ont l'air disséminé avec régularité comme pour nous rappeler le toupet de cinéastes sous influence, mais elles sont toutes beaucoup trop convenues pour impressionner, créer un léger trouble ou la moindre image marquante. Ces scènes nous proposent elles aussi des situations que l'on a déjà bien trop subies ailleurs et auparavant, avec automutilation face au miroir au rendez-vous, et leur dimension symbolique est lourdingue et éculée. Dans son dernier acte, le film perd en légèreté et en humour ce qu'il gagne en sérieux et en horreur, échouant là encore à emporter mon adhésion. Je me souviendrai surtout du climax horrifique pour son étrange maladresse : notre intenable loup garou, paria déscolarisé revanchard, commet un ultime carnage lors d'une soirée organisée entre jeunes lycéens à la salle des fêtes du coin. Pour nous montrer l'étendue du massacre, les réalisateurs nous proposent une série de plans fixes et silencieux, assez gores et peu ragoûtants, où nous voyons des corps entassés les uns sur les autres, interrompus dans leur fuite en pleine panique, baignant dans ce sang que l'on retrouve aussi en grosses trainées sur les murs. Terrorisme et tueries de masse sont ainsi convoqués par les aventureux jumeaux Boukherma à travers une succession d'images très glauques qui provoqueront des réactions diverses chez les spectateurs, de la stupeur à la perplexité. En ce qui me concerne, j'aurais préféré me rappeler de leur première œuvre personnelle pour autre chose que sa triste inconséquence.
 
 
Teddy de Zoran et Ludovic Boukherma avec Anthony Bajon, Christine Gautier, Ludovic Torrent et Noémie Lvovsky (2021)