29 avril 2015

Happy People : un an dans la Taïga

Encore un excellent documentaire de Werner Herzog, même s'il ne s'agit pas du plus connu, loin de là, et qu'il mérite donc amplement d'être mis en avant. En réalité, le cinéaste allemand est ici crédité comme co-réalisateur, puisqu'il s'est appuyé sur des images issues d'une série de documentaires déjà existants signés Dmitry Vasyukov, son binôme occasionnel. Des images qu'il a remontées et sûrement agrémentées de quelques séquences et, bien sûr, de son inimitable voix off. Devant Happy People : un an dans la taïga, ça ne fait aucun doute : nous sommes bien devant un pur documentaire du Munichois. Nous apprécions immédiatement sa patte reconnaissable entre mille, ce regard si doux, d'un humanisme désarmant, porté sur ses congénères, en l'occurrence des habitants du plus profond de la Sibérie, et tout particulièrement des trappeurs chevronnés. On retrouve effectivement cette façon si délicate et précieuse qu'a Herzog de laisser parler ses "acteurs" sans acquiescer ni juger leurs propos, de les laisser s'ouvrir à la caméra progressivement, pour mieux les amener à dire des choses qui nous touchent très facilement. Ici, on se surprend à suivre avec intérêt (voire à défendre) la chasse aux zibelines pour leur fourrure, le trappeur nous indiquant très humblement que ses pièges "tuent la bête sur le coup, donc c'est humain".




Vasyukov et Herzog ont donc suivi pendant un an la vie de quelques habitants de la Taïga, vaste région d'une fois et demie la superficie des États-Unis aux paysages vierges et impressionnants, barrés par aucune route ou voie ferrée, simplement traversés par de gigantesques fleuves. Nous sommes invités à découvrir l'incroyable vie de ces gens, rythmée et dictée par la nature changeante au fil des saisons, une nature souveraine, filmée avec amour, respect et patience. S'appuyant sur des moyens rudimentaires et des traditions ancestrales, ces "happy people" vivent de pêche et de chasse, ils communient avec une nature à laquelle ils doivent tout.




Au printemps et en été, les habitants en profitent pour faire leurs provisions, de bois, de poissons, de pain... On construit ses propres ski, un canoë est creusé à même un tronc par le spécialiste local et son fils, on se prépare en toute quiétude au prochain hiver. Un candidat aux élections de la région vient se montrer sur son yacht personnel, se pavanant aux côtés de quelques danseuses séduisantes, et tout le monde s'en fout. En hiver, les trappeurs s'en vont recueillir les fruits de ces pièges, vieux comme le monde, qu'ils ont méthodiquement placés quelques mois plus tôt. Lors du grand départ, nous assistons aux beaux adieux à leurs familles, qu'ils ne sont jamais tout à fait sûrs de retrouver, avant de parcourir plus de 700 km en barque, pour atteindre leurs terrains de chasse.




Néanmoins Herzog ne cache pas la face sombre du tableau, la rudesse économique de leur situation, on nous apprend ainsi comment les fourrures se vendent plus difficilement, et combien les prix pour le matériel dont le trappeur a besoin ont augmenté. Il n'oublie pas de s'intéresser à la population autochtone qui survit difficilement en coupant du bois, et en étant continuellement bourrée, "c'est de la faute des Russes, c'est eux qui ont amené la vodka". Le cinéaste parvient aussi à évoquer l'Histoire et à nous rappeler le terrible coût humain de la Seconde Guerre Mondiale pour la Russie en s'intéressant au vétéran du village, un vieil homme apparemment solide mais qui peine à retenir ses larmes quand il se remémore l'annonce de la victoire et, surtout, tous ses amis perdus.




Comme tout documentaire de Werner Herzog, Happy People est donc ponctué de passages très touchants et d'autres plus légers, teintés de cet humour qui le caractérise, appuyé par sa voix off si captivante. On pense ici à ce pêcheur aux méthodes peu orthodoxes mais radicales, n'hésitant pas à utiliser son fusil pour dégoter son poisson dans ces fleuves qui en regorgent (anecdote amusante : Herzog nous apprend que ce pêcheur est de la famille d'Andreï Tarkovski !). Et surtout, on découvre en détails le rôle et le travail de leurs indispensables compagnons : leurs chiens, magnifiques et admirables, qui vivent seulement 4 ou 5 ans en moyenne, jamais plus de 10, et passent leurs petites mais pleines existences au service de leur maître. Ils sont de redoutables chasseurs, fidèles, capables de courir plus de 700 km à côté de leur trappeur quand celui-ci traverse la rivière gelée sur motoneige, pour passer les fêtes au village. Toute l'humanité d'Herzog pourrait se résumer à cette scène où le trappeur, seul devant sa hutte avec son chien, devient narrateur, et qu'il nous raconte les larmes aux yeux le jour où il a perdu deux de ses fidèles compagnons, venus à la rencontre d'un ours un peu trop curieux. Sacrés clébards...




Notons enfin que ce film a reçu la grosse Palme dorée de la 5ème édition du Festival International du Documentaire organisé dans ma Chambre, au mois de janvier 2015. Une très belle distinction dont Werner Herzog est le multiple lauréat.


Happy People : un an dans la Taïga de Werner Herzog et Dmitry Vasyukov avec des trappeurs et des ienchs (2010)

7 commentaires:

  1. Ce con d'Herzog est le genre à te donner envie de suivre ses traces. Le problème c'est qu'il va toujours dans des coins où y'a pas de Club Mèd ou d'hotel Ibis : la taïga, la russie profonde, les volcans, les grizzlys, l'antarctique, les grottes interdites, MERDE.

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  2. Curiosity killed the greffe5 mai 2015 à 16:05

    Puis-je savoir ce que décalotte le type sur la 3ème image ?...
    ... Non, en fait je préfère ne pas savoir.

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  3. C'est exactement ça... Encore s'il avait emmené une PSP... Même pas...

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  4. « ... tuent la bête sur le coup, donc c'est humain », cela fait penser à la superbe citation de Baudelaire dans 'Le sang des bêtes' : « Je te frapperai sans colère et sans haine, comme un boucher ».

    Sinon, je sais bien qu'on peut tout à fait réaliser un film personnel uniquement à base d'archives, mais je trouve que vous allez tout de même un peu vite en besogne en passant de « appuyé sur des images issues d'une série de documentaires déjà existants signés Dmitry Vasyukov » à « Nous apprécions immédiatement [la] patte [de Werner Herzog,] reconnaissable entre mille, ce regard si doux ». Cette appropriation demanderait à être un peu plus, non pas prouvée, mais disons étayée, et pas seulement par « et sûrement agrémentées de quelques séquences »...
    (Comme Vin nous y a ailleurs invités, je ne vous « passe » rien !)


    Étant donné son titre, le film utilise-t-il la scie musicale de Gérard Lenorman :
    https://www.youtube.com/watch?v=M_Tb7spkt0k

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  5. Tu as vu le film? Parce que justement, si on va si vite en besogne c'est parce que ça crève les yeux: ce film aurait été crédité uniquement de Herzog qu'on en aurait vu que du feu.
    Je n'ai pas eu la force de voir les 4 épisodes de "Yenisei" de Vasyukov en entier: mon russe est rudimentaire, et bien que ça soit traduit en anglais, ça restait 4 heures à voir en entier - d'une histoire déjà vue donc - saison par saison, pour vérifier quelles scènes étaient effectivement de la patte douce d'Herzog ou de celle plus rugueuse par le froid sibérien de Vasyukov. Les deux étant crédités comme réalisateurs, nous en conclus que sûrement, certaines scènes ont été ajoutées par l'allemand. Peut être que non. Peut être que si. Mais nous n'avons pas fait du scène à scène, désolé du manque de professionnalisme...

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  6. Au passage on peut voir tous les documentaires de Vasyukov ici : http://vasyukov.net

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  7. Non, rien de rien, non, je ne vous laisse rien...

    Bon, mais quand personne ne réagit à ton texte, t'es pas content, et quand quelqu'un réagit (certes avec une pointe de critique...), t'es pas content non plus... Quand qu'c'est-y qu't'es content, donc ? ;-)

    Pour détendre l'atmosphère et détourner la conversation, la photo la plus marrante de Clint Eastwood :

    http://i1295.photobucket.com/albums/b640/alexanderzarate/solaris1/OIR_resizeraspx_zps6bc393af.jpg

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