20 janvier 2015

Whiplash

"Un film coup de poing", "Jouissif", "Une claque"... Voilà quelques-uns des termes qui accompagnent Whiplash depuis sa découverte au dernier festival de Sundance, et plus encore depuis sa sortie sur les écrans français. Le film semble laisser son public dans un état étrange, entre euphorie et hébétude. Il est vrai que Whiplash est un film étourdissant, au sens premier du terme. On est à peu près constamment emporté par son énergie, son rythme, son montage virtuose et fou : beaucoup, beaucoup de plans très courts, d'inserts, de très gros plans sur des bouts de visage, de mains, de batterie, de cuivres... Cette frénésie formelle, en accord avec la musique, a quelque chose d'immédiatement satisfaisant voire réjouissant, et puis quand on essaye de s'éclaircir un peu les idées pour y penser, et encore plus après le film, on se dit qu'il y a quand même un problème.




On peut penser qu'une des idées fondatrices de Chazelle fut de transposer la première partie de Full Metal Jacket dans le milieu des grandes écoles de jazz : Andrew, un jeune batteur de 19 ans qui rêve de devenir le nouveau Buddy Rich, subit comme la plupart de ses camarades la terreur psychologique et parfois physique de son prestigieux professeur et mentor, Terrence Fletcher, qui de temps en temps se fait doux comme un agneau pour mieux l'humilier ensuite. Le schéma est immuable : adoubement, humiliation, compliment, violence, compliment, humiliation, réconciliation, humiliation... pendant 1h50. La morale de cet homme, et celle du film si on en croit sa conclusion, c'est que cette violence et un entraînement forcené, jusqu'à s'en faire saigner les mains, sont nécessaires et finalement salutaires. C'est comme ça qu'on forme les génies quitte à sacrifier les hommes. Car Andrew, dans sa quête de perfection, se voit obligé de renoncer à toute véritable relation familiale, amicale ou amoureuse (là encore le film en fait autant, la jeune fille avec qui Andrew entame une histoire étant expédiée en deux scènes de séduction et de rupture, toutes deux dans un restaurant ; même chose pour le père, qu'on ne voit guère que partager du pop-corn avec son fils devant des mauvais films).




Le problème n'est pas tant la minceur ou le côté douteux du propos du film (un film n'a aucune obligation de défendre un propos) que la façon qu'il a de se perdre dans ses répétitions et sa frénésie, qui s'apparentent parfois à de la gesticulation. On peut objecter qu'il s'agit du sujet-même du film : Andrew se noie dans la répétition, obsessionnelle et violente, des mêmes gestes, qu'il veut toujours plus rapides et plus parfaits, jusqu'à s'en étourdir et jouer dans un état proche de l'inconscience. Mais ce choix de mise en scène, pour immersif qu'il soit, déçoit sur la durée par trop de démonstratisme. La longue scène où Andrew arrive en retard à un concours, à cause d'un pneu crevé, puis de l'oubli de ses baguettes, puis d'un accident de voiture, avant qu'il n'atteigne quand même sa batterie, en sang, tout ça filmé et monté à 100 à l'heure... c'est trop, trop d'esbrouffe et de surlignage. Même chose pour l'attendue et interminable scène finale, qui scelle l'issue du duel entre l'élève et le mentor.




Damien Chazelle jouit déjà d'une réputation de petit génie, et il serait injuste de nier son talent pour le découpage (en tous cas un certain genre de montage, très nerveux), pour la création d'une atmosphère, d'une tension... On est plus dubitatif sur sa capacité à créer de l'émotion sur la durée (à l'origine Whiplash était un court-métrage, sûrement très bon) par une vraie qualité de regard, des enjeux narratifs et des personnages forts. Car si les comédiens font le job (encore que J.K. Simmons en fait parfois des tonnes en père fouettard insultant au crâne rasé et à l'oeil bleu acier, sans pour autant rivaliser même de loin avec la prestation aussi terrifiante qu'hilarante de R. Lee Ermey dans le film de Kubrick), on ne sort jamais des rails que Chazelle semble avoir posé pour eux dès le départ. Andrew comme Fletcher semblent condamnés à la souffrance, à l'aliénation, toute notion de plaisir leur semble interdite. Et notre propre plaisir devant la qualité formelle indéniable de beaucoup de scènes s'en trouve fortement altéré.


Whiplash de Damien Chazelle avec Miles Teller, J.K. Simmons, Melissa Benoist, Paul Reiser (2014)

Aucun commentaire:

Publier un commentaire