31 janvier 2009

Le Premier jour du reste de ta vie

Tout grand réalisateur a commencé par un grand film. Dans un article intitulé "Voilà pourquoi je suis le plus heureux des hommes" (Esquire, 1969), François Truffaut écrivait: "Les progrès ? C'est de la blague. Il faut essayer d'en faire, mais il est bon de savoir qu'ils seront dérisoires par rapport à la richesse qui est en nous et qui s'est exprimée dans le premier rouleau de pellicule impressionnée : tout Bunuel est dans Un chien andalou, tout Welles dans Citizen Kane, tout Godard dans A bout de souffle, tout Hitchcock dans The Lodger". Eh bien de même, tout Bezançon est dans Ma vie en l'air. Et je parle pas seulement du talent de Rémi Bezançon, mais aussi de la ville de Besançon, filmée sous tous les angles par son plus fidèle citoyen. Et si vous avez eu le malheur de voir Ma vie en l'air, vous saurez que tout Rémi Bezançon ça pèse pas lourd, et si cette première œuvre était une baffe dans la gueule du spectateur, son second film, si bien-nommé Le premier jour du reste de ta vie, est un grand coup de machette sans anesthésie qui vous traversera de part en part en passant par nombre d'artères principales et d'organes vitaux.



Inutile de s'éterniser puisque des centaines de travaux universitaires verront bientôt le jour pour percer les mystères de l'œuvre abyssale de Rémi Bezançon, qui est en lice pour recevoir une poignée de Césars dans quelques jours, dont ceux du meilleur réalisateur ou du meilleur film. Là j'ai un ton assez ironique, un peu détaché, pince sans rire, tendance humour british, mais je vais essayer de vite m'en défaire, pour ne pas m'y emprisonner et faire l'honneur d'une ombre de subtilité au film de Rémi Bezançon. Nous sommes en présence d'un des pires films jamais réalisés dans l'histoire du monde. Je crois que je n'aurais pas de mal à le ranger parmi les 10 films les plus laids que j'ai jamais vus... Ou peut-être, parmi les 5 films les plus laids ? Parmi les 5 films les plus laids que j'ai jamais vus... Pour une fois je n'ai vraiment aucune sorte de scrupule à enterrer ce film sous des monceaux d'insultes, dont je m'épargne la lourde et pénible tâche d'en faire la liste par cette phrase même. D'ailleurs le seul fait d'affirmer que ce film fait partie des plus grosses saloperies jamais impressionnées sur pellicule est une facilité que je me permets enfin, alors qu'elle me tend souvent les bras, parce qu'il y a urgence, parce que ce film a reçu un beau succès aussi public que critique, et qu'il importe d'en parler sans ambages.



Par où commencer quand on a déjà hâte d'en finir... Ce film c'est en quelque sorte l'invasion du cinéma français par la série américaine moyenne. Cinq épisodes, cinq tranches de vie minables, faîtes de moment tantôt graves tantôt légers, cinq étapes charnières de la vie des membres d'une même famille, une suite de sketches rapides et faciles à avaler, ponctués de clips musicaux, une multitude de saynètes chorales toutes construites sur le même patron, le tout se voulant pontifiant et plein d'une vision de la vie aussi misérable que banale, tout à fait dépourvue d'intérêt. Le film est scandé par des scènes d'une vulgarité accablante, et l'on se sent presque coupable d'être choqué par ces instants de profonde bêtise et de grossièreté infinie où Déborah François (dans le rôle d'une fille de 16 ans...), passe cinq minutes face aux parents du garçon qu'elle vient de sucer, incapable de répondre à leurs questions la bouche encore toute pleine de sperme. Suis-je puritain ? Suis-je un catho confirmé ? Suis-je un quaker oats ? Ou bien suis-je tout simplement un être sensible et plus ou moins délicat, facilement attristé par le son que fait l'actrice, hors cadre, en train de cracher le fruit de sa première fellation dans un lavabo, la semence retenue semblant correspondre au contenu d'un bon cubi. Et n'allez pas croire que j'invente cette séquence. Il m'arrive de fabuler parfois ou d'exagérer les scènes les plus détestables des films tels que celui-ci, mais là tout est tristement exact. Je n'invente rien. Seul Rémi Bezançon en était capable. Sans parler de cette autre scène où la jeune fille perd sa virginité avec le même canfre, observée par le fantôme de son enfance, qu'elle semble abandonner pour de bon tandis qu'une flaque de sang digne du Shining se répand sous la porte de la salle de bain. Là aussi vous allez m'accuser de diffamation, de prendre Bezançon en grippe, de fantasmer au détriment de cet homme. Mais je vous jure sur ma vie qu'il n'en est rien. Je ne dis rien que d'honnête. Et je préfère ne pas m'étendre sur les autres séquences infamantes de ce pur produit américain étiqueté made in France par de multiples références aux grands vins du Brulhois, subrepticement placées entre deux grandes lampées de namedropping qui rallieront les zicos et autres connards finis à la cause Bezançonnaise.



Et puis sur ces cinq tranchasses de vie, deux sont consacrées aux femmes de la famille. D'abord la jeune fille dont nous venons d'évoquer le sordide cas, puis la mère, interprétée par Zabou Breitman. Dans les deux cas, le jour le plus important du reste de leurs vies de merde est intrinsèquement lié à leur sexualité. Tandis que la première devient femme en perdant sa virginité dans ce qui ressemble à un nécessaire viol étrangement consenti (le passage d'une femme à l'âge adulte ne peut advenir autrement d'après Besancenot), l'autre, en pleine ménopause et mal baisée par son époux, a besoin de perdre la moitié de son visage dans un accident de voiture pour que ce dernier daigne la regarder à nouveau avec envie, ce qui redonne à sa vie la pleine mesure de son utilité. Je ne suis pas une chienne de garde, mais je pourrais facilement niaquer Bezançon jusqu'au sang si l'occasion se présentait au détour d'une rue.



La mise en scène de ce film est celle d'une publicité EDF mal fagotée. Chaque plan, chaque cadre, chaque lumière, chaque cut, est empreint d'un maniérisme éculé et pitoyable. Bezançon sort probablement d'une grande écoles de gros cons. Il est plein de tics, cet homme là est un ticard, un tocard, il a des tics, des troubles. Et il peaufine sa bande originale comme une petite reine, comme la dernière des Coppola, fier de faire copiner David Bowie et Etienne Daho, auquel le film est certainement dédié. Bezançon filme une scène de repas familial vouée à imager la réconciliation générale en faisant tourner sa caméra tout autour de la table, dans un sens puis dans l'autre, passant derrière les nuques rasées de près des acteurs en présence, tournant et retournant, encore et encore. C'est pesant à regarder, ça pèse, c'est lourd, n'est-ce pas. Tout ce film, tout ce cinéma-là est d'une lourdeur... ça pèse horriblement, c'est lourdingue à s'en foutre par la fenêtre de désespoir, il y a tant de poids là-dedans que c'est pas possible de le dire. Et au milieu de ce fourbis : le triste Jacques Gamblin, qui ferait bien de retourner moudre du café sous son vrai nom Jacques Vabre. Ce type-là a le nez qui s'allonge quand il ment, ce qui lui vaut, je ne vous apprends rien, d'être surnommé Pinocchio. Or quand il joue la comédie, par définition, il ment. Alors il traîne un blair pas possible de film en film. Et tout autour de cet immense naseau rocheux, sa gueule fond comme neige au soleil sous la puissance des spots des studios, sous le soleil de Satan. Ce pseudo séducteur de merde est une horreur vivante, et je dis ça en ayant plutôt de la sympathie pour lui, à cause de mes parents qui l'aiment bien. C'est un tableau de Jérôme Bosch, ou de Munch, ou de Schiele, qui a pris la pluie et qui a fondu pour mieux dégouliner sur la planche. Il faut le voir se prendre pour Jimmy Hendrix...



J'ignore si ce petit texte est réellement digne d'intérêt. Mais c'était vraiment pour faire la paix avec moi-même, pour faire un point route, pour dissiper les nuages et pour pouvoir vivre le reste de ma vie comme s'entend, l'âme en paix. Le titre de ce film m'a tutoyé et moi je l'ai insulté en retour. Je l'ai "fait passer à travers". On m'a dit ça une fois dans un bar où je perdais une soirée de ma pourtant courte vie. J'avais bu un ou deux verres de trop et j'ai accosté une fille au hasard. Son maquereau est venu me menacer de "me faire passer à travers". J'ai tourné mes béquilles et je suis retourné baiser la poutre centrale du bâtiment, la poutre porteuse, ronde et douce, qui m'a contenté ce soir là, ce soir où j'ai bien failli "passer à travers".


Le Premier jour du reste de ta vie de Rémi Bezançon avec Zabou Breitman, Jacques Gamblin et Déborah François (2008)

28 janvier 2009

Donnie Darko

Je voudrais m'attarder sur une scène de ce film dont vous trouverez par ailleurs d'autres critiques sur google, si vous êtes du genre à aimer entendre parler de l'intégralité des films. Dans ce film, Jake Gyllenhaal (qu'on a décidé de laisser tranquille avec son nom, pour la première fois, lui qui ouvre toujours plusieurs boîtes à lettres dans le hall de son immeuble pour qu'au final tous les noms de ses voisins réunis puissent ressembler vaguement à son patronyme d'outre-tombe), acteur dont c'était la première apparition importante au cinéma (il avait déjà joué le fils de Billy Crystal dans La Vie, l'amour, les vaches), incarne un jeune étudiant qui rédige un exposé de chimie sur les particules élémentaires si chères à Michel Houellebecq. Dans son petit mémoire il tend à prouver que l'Homme se nourrit partiellement de l'air qui l'entoure et qu'il respire, et par extension du domaine de la lutte, de tout ce qui est précisément contenu dans cet air. Il démontre par A+B que l'Humain ingère, comme il fait des aliments, les molécules contenues dans l'air et leurs spécificités. En somme il nous explique que l'on avale, dans une quantité infinitésimale, un peu de ce que l'on sent. Ce à quoi son professeur et directeur de recherche Patrick Swayze (c'est la première fois que cet acteur joue un rôle de vivant, et non plus des fantômes de danseurs morts) ne trouve rien à redire.

Depuis ce film, une expression courante s'est fait jour et court le monde. Quand quelqu'un est assis à côté de vous, et qu'il expulse un cube fait de méthane et d'ammoniac, en d'autres termes quand votre voisin de métro chie tous ses morts en se tenant à un bras de distance de vous, et que vous sentez cette odeur de merde grimper comme un rongeur le long de votre flanc pour foncer vous hanter les narines et imprégner vos habits autant que votre gorge, quand vous sentez ce parfum de grande mort se répandre sur votre langue telle la grande faucheuse, et que vous sauriez presque dire ce que le horla à vos côtés a dîné avant de sauter dans le subway pour parcourir la ville et y partager son mal, alors, à cet instant précis, où vous cherchez la possibilité d'une île, et où vous tâchez de rester vivant, contre le monde, contre la vie, alors vous venez de subir une "Donnie Darko". Vous venez littéralement de manger de la merde, en quantité minuscule certes, mais suffisante pour pouvoir dire et affirmer que vous venez de manger un peu de merde. Sachez que si un jour les rôles s'inversent, et ne détournez pas le regard, on sait tous très bien que les rôles se sont déjà inversés pour chacun d'entre nous, on sait tous très bien qu'on n'est pas toujours au parfum de ce qu'on a dans le slip, alors vous pourrez dire que vous aurez, vous aussi, fait une "Donnie Darko".


Donnie Darko de Richard Kelly avec Jake Gyllenhaal et Maggie Gyllenhaal (2002)

22 janvier 2009

Assassins

Super film de Dick Donner. C'est l'histoire d'une amitié entre deux assassins. C'est la rencontre entre celui qui à l'époque était l'homme fort du cinéma Américain : Stallone, qui s'est toujours présenté en disant "Deux L pour voler, deux N pour niquer, deux poings pour taper" ; et celui qui à la même époque était l'homme fort du cinéma ibérique : Antonio Bandera, qui venait de s'illustrer dans Desperado, film qui m'a rendu totalement desesperado. Le côté assassin des deux héros de ce buddy-movie est largement laissé dans l'ombre pour nous conter une belle histoire d'amitié façon Jerry Schatzberg. Rien ne nous est épargné des plus infimes épisodes de la vie que peuvent partager deux colocataires en bons termes. Ainsi le film s'ouvre sur la séquence dite de la "lettre".


Antonio Banderas est accoudé à une table, tâchant de rédiger une lettre à la femme qu'il aime dans un sinueux mélange d'espagnol et d'anglais qu'il baragouine en voix off. Tandis qu'il nous baratine avec son salmigondis informe, un autre son nous parvient du hors-champ et vient se mêler aux mots d'amour en esperanto malmené de Banderas. C'est le bruit que fait l'immense jet de pisse de Stallone projeté avec force passion au beau milieu de la cuvette des chiottes. Faut dire que Stallone pisse du coude droit et chie du gauche depuis son opération ratée du cul vouée au départ à augmenter la musculature de sa nuque. "Pourquoi t'as toujours besoin de pisser au milieu du chiotte ?" s'exclame Banderas, agacé, en renouant le bandeau qui tient ses cheveux. "Comme ça je me sens exister" répond Stallone, avec sa voix habituelle de castrat. Et ça n'est que le début. Il est capital de parler de cette scène où Stallone lit un magazine de motos, affalé à la table de la salle à manger, observé par un Banderas pantois et oisif qui essaie tant bien que mal de faire prendre conscience à son nouveau meilleur pote qu'il est en train de lire des descriptifs de cylindres et qu'il est vraiment trop con.




En fait Banderas a réclamé un rôle d'intellectuel pour briser son image, et c'est ça que Donner lui a offert sur un plateau. Pour avoir l'air brillant, il fallait forcément un partenaire diablement con à Banderas pour s'illustrer un peu par son jeu de mimes. Après mille et une nuits d'auditions pour dénicher le plus con des acteurs possibles, c'est Stallone qui a monopolisé la parole, enregistré sur des bandes de casting qui resteront à jamais scellées sous clef dans un coffre en marbre. L'intéressé déblatérait longuement "on tape" sur ses opinions politiques et ses ambitions concernant la Maison Blanche. Il paraîtrait que dans cette vidéo, filmée par un directeur de casting HS et insomniaque, Stallone faisait des déclarations prémonitoires quant aux événements du 11 septembre. Il aurait aussi annoncé le krach boursier de cette année. Mais il faut pas oublier qu'il parlait aussi d'une invasion extra-terrestre pour janvier 2007, de la naissance d'un crotale géant au cœur du Pentagone, d'une déferlante de criquets dans l'État du Michigan et de l'émergence de l'Atlantide, entre deux pronostics Superbowl foireux. On l'interrompt pas l'homme aux trois mètres de barbaque, mais on ne l'écoute pas toujours non plus. Il a bien deux ou trois éclairs de génie par ci par là (les plus sceptiques parleront d'heureux hasards), mais il est quand même vraiment à la masse. Il a un bon moteur mais y'a personne au volant. D'ailleurs quand il a été invité au Grand Journal de Denisot, Stallone a passé deux journées dans la "boîte à questions", s'alimentant en bouffant son propre bras hypertrophié pour continuer à répondre à toutes les questions. C'était la première fois qu'on lui en posait. Il n'a pas appuyé une fois sur le buzer permettant de zapper la question. Ils ne l'ont jamais sorti de là, ils ont retiré la boîte à questions de son emplacement d'origine et il est resté assis au milieu à attendre de nouvelles questions. Il s'est bien assoupi à un moment, mais pour redémarrer le lendemain, au taquet.



Alors ce rôle lui va comme un gant dans cette scène où il jette des dés pipés pour noter ses résultats et s'enorgueillir dès qu'il tire un 6, sous le regard implorant de Banderas. Quand il tire un 5 il est tout de même content, mais il ne manque jamais de rappeler que c'est tout de même moins bien qu'un 6. Et Banderas quitte lentement la pièce pour mettre un terme à cette séquence de haute volée.

La scène la plus marquante reste celle où Stallone s'en va faire sa déclaration à sa bienaimée, interprétée par Julianne Moore. Il la retient par le bras (celui qu'elle a dans le plâtre depuis ce jour) tandis qu'elle s'apprête à grimper dans le bus. Et il lui dit, avec sa voix d'enfant, qu'il aimerait être avec elle, que même quand elle est là il lui semble qu'elle est un peu absente. Elle lui répond qu'elle a déjà quelqu'un mais qu'elle voudrait bien baiser avec Stallone si son copain peut mater. Alors on voit Stallone, dépité, choqué, terrassé, qui encaisse la vérité sur celle qu'il idéalisait, sur la fille de Roger Moore, et derrière lui la vitrine d'un magasin explose, sans doute happée par l'aspiration du courant d'air provoqué par le mouvement de Stallone, qui d'un geste un peu brusque essaye d'attraper une mouche qui lui tournait autour depuis le début de la séquence.



Un peu plus loin dans le film, Stallone finira par accepter la proposition de Julianne Moore, et il ira la baiser sous les yeux alanguis de son mari. Ce dernier va alors assister à la mort de son épouse avant d'appeler la police, pour demander à un commissaire s'il doit porter plainte contre Stallone et déclarer que sa femme est morte "sous les coups" de ce dernier. Il dira: "C'était des coups de bite, mais quand même, elle en est morte !" Dans la discussion téléphonique avec les autorités, le mari éploré évoquera plusieurs fois ces coups de bites rythmés par le chant d'un colibris enroué. C'est à voir. Cette scène est à voir.

Le film se clôt sur une partie de foot dans laquelle des gamins innocents se font marraver par Stallone et Banderas, venus leur chiper leur ballon rond pour le martyriser tant et plus. Stallone est vêtu d'un maillot du PSG floqué au nom du célèbre Raï, qui une fois élargi par les épaules démesurées de l'acteur, dignes de l'envergure d'un goéland en plein vol, s'étire atrocement et devient "Radio Audiophonie Italienne".


Assassins de Richard Donner avec Antonio Banderas, Sylverster Stallone et Julianne Moore (1995)