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8 janvier 2022

Sur le toit du monde

On craint au départ que le documentaire se laisse ronger par le cancer de la reconstitution, mal commun à tant de représentants du genre. Mais le fait est que Leanne Pooley s'en sort bien, et même plutôt très bien. Sa reconstitution d'abord est assez sobre et efficace. Elle bénéficie ensuite d'un excellent casting, en particulier pour ce qui concerne l'acteur principal, Chad Moffitt, dont l'aspect colle assez bien à la tronche de dingue du véritable Edmund Hillary, le gigantesque néo-zélandais à gueule de menhir qui, en 1953, fut le premier à toucher le sommet de l'Everest aux côtés de l'autre premier, le sherpa Tenzing Norgay (Sonam Sherpa). Au surplus, la reconstitution, si elle paraît superflue dans la première partie de Sur le toit du monde, où les films, photographies et enregistrements sonores d'époque paraissent suffire, se fait plus urgente quand les documents sources manquent (le sommet approchant). Mais surtout, elle est suffisamment bien réalisée pour que l'on finisse par ne plus parfaitement distinguer les images d'archive des images reconstituées, en tout cas pour que l'on finisse par s'en moquer pour simplement apprécier le spectacle.

 



Et c'est un plaisant spectacle que nous offre ce documentaire. La musique, bien troussée, accompagne à ravir le récit de cette ascension, rythmé par un paquet d'images magnifiques. Mais plus encore, la grande qualité de Beyond the Edge est de parvenir à nous donner l'impression de suivre chaque étape, presque chaque pas de l'expédition avec une fidélité assez bluffante au déroulé des événements. D'une très grande clarté, grâce aux classiques schémas de la montagne où se dessine le tracé de la grimpe, mais aussi à quelques plans appréciables où la caméra, partant d'un plan serré sur les deux alpinistes au creux d'un minuscule remblai de glace s'éloigne dans un gigantesque zoom arrière qui embrasse tout l'édifice de la montagne nous permettant de parfaitement les situer sur le massif, le film donne l'impression de ne rien louper de cette montée, d'en comprendre la logique narrative et chaque difficulté, sans élision, sans ces ellipses qui dans beaucoup d'autres films de montagne nous donnent le pénible sentiment que les alpinistes gravissent la paroi partout et nulle part à la fois, que des pans entiers de montagne sont passés dans les raccords et ont été franchis sans nous.

 



 

Autre intérêt de Sur le toit du monde, ses deux personnages principaux. Edmund Hillary et Tenzig Norgay, qui font une sacrée paire. On comprend leur déception polie quand Hunt, le chef de l'expédition, désigne les britanniques Tom Bourdillon, ancien président de l'Oxford Mountaineering Club, et Charles Evans, neurorchirurgien, comme premier duo à tenter le prodige. Mais on ressent leur joie bien dissimulée et non dénuée de sollicitude quand les deux hommes doivent renoncer au succès 101 mètres avant le sommet, faute d'oxygène et épuisés. Ce sont alors l'apiculteur néo-zélandais, aguerri puisque déjà impliqué dans plusieurs tentatives précédentes, et le sherpa vétéran, auteur de multiples ascensions et plus expérimenté qu'aucun autre membre de la troupe, qui prennent le relai, soudés par cet épisode où Tenzing sauve Hillary d'une chute idiote dans une crevasse. Et on aime les voir dans leur tente fichée à flanc de montagne et sous les vents fous de l'Himalaya, assis sur les piquets pour ne pas qu'elle s'envole et partageant des sourires et un semblant de repas la veille du miracle.

 




Dernière qualité, pas des moindres, de ce sympathique film. La fin. Il n'est pas rare non plus que l'extase de l'arrivée au sommet déçoive dans les films du genre. Ici, et même si quelques plans semblent se placer sous le sceau du démon CGI, loin s'en faut. Quand Tenzing et Hillary parviennent enfin sur le toit du monde, ce 29 mai 1953 à 11h30, la caméra, en vue subjective, restitue l'instant, nous porte en travelling avant avec eux en haut de l'ultime pente de neige et tourne sur elle-même pour livrer un vaste panoramique à 360° sans obstacle, où tout le reste du globe est en-dessous de nos pieds. L'accolade des deux camarades fait plaisir à voir, et si le documentaire n'évoque pas cette pensée que Hillary confia plus tard avoir eue pour Mallory et Irvine, les deux alpinistes disparus loin de l'oeil de la caméra de John Noel en 1924 dans L’Épopée de l'Everest, il n'oublie pas de mentionner la première phrase lancée par le preux néo-zélandais en redescendant : "On se l'est fait le salaud".


Sur le toit du monde de Leanne Pooley avec Chad Moffitt et Sonam Sherpa (2013)

26 octobre 2021

L'Épopée de l'Everest

The Epic of Everest, titre épique s'il en est, et film ô combien émouvant. D'abord en tant que pur document. L'émotion est vive à la vue de ce documentaire muet de 1924, sans doute l'un des tout premiers films de montagne de l'histoire du cinéma. Peut-être le premier ? Je n'ai pas vérifié. Il faudrait le faire et, l'ayant fait, mettre une paire de moufles avant de s'avancer sur ce terrain, comme toujours quand il s'agit d'affirmer que tel film est pionnier en tel ou tel domaine, le premier au monde à s'être distingué par l'emploi de tel matériel ou par l'invention de tel procédé. Il y aura toujours quelqu'un pour pointer, à juste titre, une pépite oubliée de toutes les histoires du cinéma qui, réalisé quelques mois plus tôt, quelques jours peut-être, détrône notre chouchou, vole la primauté à notre cher petit bijou aussitôt relégué au rang de vulgaire petit navet. Je vous renvoie donc à la lecture de ces quelques ouvrages universitaires qui font autorité en matière de cinéma de montagne : Montagne et cinéma : escalade de la peur et peur de l'escalade de Less Béton (éditions Plon, 1983), Cinéma et montagne : amour du vertige et (oh oh) vertige de l'amour, de Josée Mourin'ho (éditions Hotspur, 2019), avec une exquise préface posthume d'Alain Bachot, La montagne au cinéma ou le cinéma à la montagne d'André S. Letharba (éditions Presses Universitaires de Tarbes, 1958), Cinéma et montag(n)e 1ère partie : la montagne, et surtout Cinéma et montag(n)e 2ème partie : le montage de François Forestier (éditions Je-m'auto-édite.net, 1997 pour le premier volume ; éditions Premier Jet, collection "Zéro Relecture", 1998, pour le second), le très ambivalent L'Everest aussi a commencé petit de Maurice Youssef Barthelemew (éditions Pue-Le-Pipi, 2002), mais aussi La Montagne à l'écran : hauteurs du cinéma, cinéma d'hauteurs (sic) de Sic'kfried Crackauer (éditions KleanShit, 1931), et surtout l'incontournable Le cinéma de montagne, une montagne de cinéma ou l'encyclopédie en huit tomes des films de montagne et des montagnes de films de George Sadoul (éditions de l'Âne Mort, 1942).

 


Mais revenons au film, qui constitue donc un sacré document, notamment dans toute la première partie consacrée à la longue expédition à travers l'Himalaya vers le pied de l'Everest, qui monopolisa 500 hommes et bêtes parcourant en file indienne des dizaines de kilomètres par jour. L'équipe filme les Tibétains des sommets, autochtones et sherpas, parmi lesquels comptent des femmes, ainsi que le monastère de Rongbuk, avec une claire ambition ethnologique et nous laisse une trace inestimable, même si les intertitres, sans doute nourris par les clichés des récits d'aventure, versent parfois dans le douteux (les Tibétains, peuple pauvre et crasseux au pied d'une montagne pure et immaculée, ne se laveraient strictement jamais, du jour de leur naissance jusqu'à leur mort, vivraient dans des taudis infects, etc.). 


 

Petits écarts regrettables qui n'entachent pas la totalité desdits intertitres, par ailleurs d'une grande qualité et joliment écrits, quand ils se concentrent sur le récit de l'ascension et contribuent à la tension des dernières séquences du film, où il est question du retour inespéré ou de la disparition des alpinistes George Mallory et Andrew Irvine. Les deux grimpeurs, infimes silhouettes sur le gigantesque monstre de roche et de glace, ont été perdus de vue par leurs camarades d’expédition sur le versant nord-est de l’Everest, à 193 mètres de la cime. Nous voyons les autres membres de l'expédition, restés un peu plus bas car incapables de suivre Irvine et Mallory, faire des signaux à la caméra, encore un peu plus bas, qui n'a pas pu monter avec eux (et l'on se demande déjà comment les quatorze caméras de l'époque et de l'équipe – rude à prononcer ce petit passage – ont pu gravir de telles hauteurs tant cela paraît relever du prodige), puis signifier à l'équipe de tournage et au gros du contingent la probable mort des deux têtes brûlées en disposant des sacs en croix sur la neige dans une image terrible. 
 


 

Des images, terribles ou sublimes, le documentaire de l'explorateur britannique John Noel en regorge. Capitaine John Noel, faut-il dire, qui, après une première approche clandestine de la montagne sacrée, au début du siècle, déguisé en tibétain mais bientôt refoulé par la police locale, s'était déjà lancé à l'assaut des 8 848 mètres de l'Everest inviolé en 1922, première expédition officielle dont il tira un film court, Climbing Mount Everest (où je viens moi-même de flinguer ma propre théorie pourtant savamment échafaudée dans le premier paragraphe). Moyennant un joli tas de pognon, John Noel utilise toutes les innovations permises par son époque : caméras Newman-Sinclair capables de résister aux grands froids, avec moteurs électriques permettant de filmer au ralenti ou en accéléré et de réaliser des time-lapse, téléobjectifs augmentés qui lui permettent l'impossible : filmer à plus de 3000 mètres. Et Noel ne se prive pas pour s'en vanter dans quelques intertitres. Mais au-delà de ces prouesses techniques, et même si elles y contribuent évidemment, la beauté du film tient à la majesté du mont Everest (que l'on n'a plus envie d'appeler ainsi après ce film, mais Chomolungma, comme l'appellent les Tibétains, "déesse mère des vents"), auquel John Noel donne la vedette ; les deux alpinistes-stars disparus au sommet, ou juste avant, (vaste polémique à l'époque), refusant d'être héroïsés. Ce mont Chomolungma, filmé dans des plans larges aux teintes monochromes dont le vague flou et le grain augmentent la dimension mythique, nourrie du reste par le silence du film muet et le noir et blanc qui siéent parfaitement à la solennité glaciale du sujet. 
 


 

Les longs plans fixes de la deuxième partie du film, les intertitres se raréfiant, ont aussi leur part dans la grande réussite cinématographique du projet, où tout le temps nous est donné d'admirer les mouvements des ombres et des lumières sur la surface moirée du glacier ou de mesurer le temps et la difficulté de la progression des hommes et des animaux dans ces contrées. Et quand un lent panoramique s'opère soudain pour suivre le mouvement ascensionnel des grimpeurs, l'iris du cadre nous donnant l'impression d'observer la progression hasardeuse à travers un télescope tandis qu'un improbable contrechamp nous montre les sherpas scrutant le dernier camp de base sis à 8230 mètres d'altitude à l'aide d'une lunette, nous y sommes, nous sommes là-hauts, avec eux ! L’Épopée de l'Everest nous happe complètement, hypnotique, fascinant, par le rythme envoûtant de ses plans et par son étrange capacité à livrer de Chomolungma des images qui ont tout à la fois la puissance du réel – ce film est, à n'en pas douter, une date dans l'histoire du cinéma documentaire – et, en tant que la montagne s'érige depuis un autre âge, nimbée de brume et de sang, encore indomptée, inatteignable, supérieure et interdite, en un mot divine, la puissance de l'imaginaire.
 

L’Épopée de l'Everest de John Noel avec George Mallory et Andrew Irvine (1924)