20 juin 2019

Nevada Smith

Je n'ai pas grand chose à dire sur Nevada Smith, mais étant co-rédac en chef de ce webzine, je publie. Ce qui me plaît dans ce western de Henry Hathaway sorti en 66, c'est surtout la première demi heure, où le personnage éponyme voit débarquer trois types à cheval, à quelque distance de la maison de ses parents sise dans les collines, leur indique gentiment où elle se trouve, puis se rend compte qu'ils n'ont pas l'air d'être les vieux amis qu'ils prétendent, part à leurs trousses mais arrive trop tard, découvrant que son père et sa mère, une indienne Kiowa (cela aura son importance par la suite, et justifie les mocassins que la star porte jour et nuit d'un bout à l'autre du film), viennent de se faire zigouiller, et que les trois bandits ont déguerpi. A partir de là, de ce crime sordide commis au nom d'un prétendu trésor, de ce véritable massacre (et, à l'image, déjà insoutenable, d'un des tueurs lacérant lentement le dos de l'indienne au couteau, se substitueront ensuite les propos du fils décrivant le spectacle de la mort de ses parents, parlant de corps entièrement écorchés, coupés en deux...), Max Sand, qui ne se fera appeler Nevada Smith que dans la troisième et dernière partie du film, n'aura de cesse que d'obtenir sa vengeance. Un crime originel, puis trois tueurs à abattre, quatre grandes parties en tout. Mais le film est un peu long pour ce programme (deux heures, et des vengeances qui, au fur et à mesure, prennent de plus en plus inutilement leur temps), et la meilleure part est, à mon sens, la première, qui précède lesdites vengeances.




Ce qui me plaît dans cette introduction, c'est la panoplie de gestes étranges que déploie Steve McQueen. Ca commence doucement, quand un brave type veut l'empêcher d'entrer dans sa maison, où gisent les cadavres de ses parents, et fait tomber le pauvre Max, qui s'accroche des deux mains au rail des charriots de la mine d'or, s'agrippant comme il peut pour se dégager et entrer coûte que coûte chez lui, voir ce qu'il en est.




Juste après, McQueen ressort de la maison, dévasté, fixant ses mains en sang qu'il va laver dans l'abreuvoir, puis il y retourne pour verser de l'alcool sur le plancher et mettre le feu. Alors il se met un peu plus loin et s'accroupit dans une drôle de posture pour regarder la maison qui part en fumée. Ensuite un couple d'amis s'approche, tente de le consoler, et conseille à Max de ne pas chercher à se venger. Celui-ci n'écoute pas et part à la poursuite des meurtriers. Il aperçoit alors trois hommes qui bivouaquent près d'une rivière, descend discrètement de cheval, s'approche et les braque en posant son fusil d'une drôle de façon sur une branche d'arbre, dans un geste qui paraît très maladroit.






Maladroit ou pas, le geste n'aboutit pas puisque le temps de régler la mire, Max s'aperçoit qu'il a choisi un poste de tir idéal pour canarder les chevaux des malfrats, mais pas les malfrats... Le temps de changer de plan, un des trois types surgit derrière Max et lui donne un coup. Ce dernier bondit alors sur son agresseur et commence à lui bouffer une oreille, avant de sauter sur un deuxième assaillant comme un chien enragé et de le frapper en écartant les deux bras pour rabattre ses poings en même temps sur les oreilles du malheureux, tel un gorille déchaîné. 





Finalement, les trois types n'étaient pas ceux qu'il cherchait. Max se réveille au petit matin,découvrant que les étrangers, qui lui ont tout de même offert une part de leur repas, sont partis sans lui mais avec son cheval et son fusil. Notre jeune homme va alors errer dans le désert, se restaurant de cœurs de cactus. Il tentera ensuite de braquer un marchand d'armes, Jonas Cord (Brian Keith), qui se jouera de lui, puis le prendra en pitié en découvrant son passé et son projet et lui apprendra à tenir une arme, à tirer, à jouer aux cartes et à boire du whisky, devenant un véritable mentor pour lui.




Et c'est là que le film devient moins intéressant. Parce que Max Sand commence à maîtriser ses gestes, commence à ressembler à un vrai héros de western, et que par conséquent Steeve McQueen n'a plus grand chose d'étonnant à faire, n'a plus beaucoup de ces attitudes corporelles inédites, de cette liberté de mouvements, de ces gestes maladroits, inattendus, géniaux qui faisaient le prix des premières scènes. Le personnage quitte sa précipitation, sa naïveté juvénile et son inadaptation constante, toutes dictées par sa rage insensée, et toutes créatrices, en termes de jeu, d'une corporéité décalée, brutale, fascinante, pour aller vers des calculs froids, des gestes policés (quand bien même ils sont ceux d'un tueur), et une détermination sans affects (même un bon prêtre ne parviendra pas à détourner Nevada Smith de son objectif), qui rendent le personnage beaucoup moins intéressant et enferment le film dans le classique scénario de la vengeance méthodique.





Quelques scènes sont tout de même très réussies dans ces trois grandes parties de chasse à l'homme. Notamment celle où Max affronte sa première cible, Jesse Coe (interprété par ce bon Martin Landau), le confrontant dans un corral où il manque se faire piétiner par le bétail qu'il a lui-même libéré. Juste après ce contretemps, l'ennemi, Jesse, menace Max avec un couteau. Le jeune justicier, qui n'en est qu'au prémices de ses apprentissages, se retrouve alors perché sur les clôtures, passant de l'une à l'autre pour éviter la lame de son adversaire dans une danse aérienne qui donne à McQueen une chance supplémentaire de nous amuser mais surtout de nous déconcerter (au moins autant que son rival). Il sort vainqueur du duel, mais blessé, et se refera une santé dans le camp indien de Neesa (Janet Margolin), la prostituée Kiowa qui lui avait filé le tuyau permettant de dénicher le premier des trois assassins de ses parents et à qui il reprochera d'avoir troqué ses mocassins contre des chaussures vernies à talons. 




D'autres scènes plaisantes suivront, comme celle de la fuite du camp de prisonniers où Max a fait en sorte d'être détenu pour mettre la main sur son deuxième sbire. L'évasion se fait à bord d'une pirogue, en plein bayou, où Max côtoie le malfaiteur en question et Pilar (Suzanne Pleshette), une ouvrière qu'il a promis d'épouser et qui meurt, mordue par un serpent, furieuse d'avoir servi de rouage dans le triste plan vengeur du traitre dont elle enrage de s'être entichée. La scène est belle, mais on regrette tout de même de n'être bouleversé que par  la mort de Pilar, et de se moquer un peu de ce Max Sand trop radicalement devenu Nevada Smith, un tueur indifférent, aux gestes mécaniques, qui ont gagné en efficacité ce qu'ils ont perdu en pouvoir d'éclat et d'émerveillement.


Nevada Smith de Henry Hathaway avec Steve McQueen, Suzanne Pleshette, Martin Landau, Janet Margolin, Brian Keith, Karl Malden et Arthur Kennedy (1966)

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