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31 janvier 2019

L'Étrange cas de Richard Stanley



Richard Stanley est sans aucun doute un drôle d'oiseau. Il n'y a qu'à aller voir la photo qui illustre sa page Wikipédia et y lire les premiers renseignements à son sujet pour en être convaincu. Documentariste, anthropologue, depuis toujours attiré par le mysticisme et la magie, Richard Stanley, originaire d'Afrique du Sud, a choisi d'élire domicile à Montségur, haut lieu de la mythologie cathare, pour mieux effectuer ses recherches in situ et baigner dans une atmosphère propice à l'imaginaire et au fantastique. Il a récemment été annoncé que l'illuminé allait enfin repasser derrière la caméra pour réaliser une adaptation de La Couleur tombée du ciel, une des nouvelles les plus cinégéniques de Lovecraft. Nicolas Cage devrait être en tête d'affiche et nous espérons vraiment que le projet pourra aboutir (Richard Stanley collectionne hélas les projets avortés) car nous serions très curieux ce voir ce que produirait la collaboration de tous ces cerveaux malades. Croisons donc les doigts...


Richard Stanley, chez lui

Les deux premiers films de Richard Stanley, sortis au début des années 90, lui ont permis d'acquérir une place un peu à part chez les plus curieux amateurs de cinéma de genre. Hardware et Dust Devil sont devenus deux films cultes au sens non-galvaudé du terme : le premier fut un succès inattendu à sa sortie et a toujours pu compter sur quelques fans irréductibles ; le second, plus obscur, est seulement visible depuis 2006 dans une version revue et approuvée par son auteur après avoir été successivement rafistolé par producteurs et distributeurs. Si aucun de ces films n’est une totale réussite, ils sont tous deux traversés de fulgurances mémorables et attestent d’une personnalité de cinéaste tout à fait singulière dont on peut regretter qu’elle n’ait pas pu plus librement s’exprimer. Peut-être Richard Stanley est-il un peu trop fou, un peu trop perché, pour coller au système dans lequel il a un temps essayé de faire son trou.




Réalisé en 1990, Hardware a souvent été injustement étiqueté comme un de ces sous-Terminator qui fleurissaient à cette période suite au carton du film de James Cameron. Son pitch pourrait effectivement y faire penser. Dans un futur indéfini et une ambiance post-apocalyptique très marquée, un soldat freelance campé par Dylan McDermott achète la tête d’un vieux cyborg retrouvée dans une zone interdite par un chasseur d’artefacts. Il a pour idée de l’offrir à sa girlfriend (Stacey Travis), une jolie rousse qui vit cloîtrée dans son appartement blindé, sculptrice avant-gardiste de son état. Celle-ci est très heureuse de ce cadeau qui, après deux trois soudures et un petit coup de peinture, viendra parachever sa dernière œuvre, une sculpture murale chelou trônant au milieu de chez elle. Elle ignore qu’elle cohabite désormais avec un cyborg extrêmement puissant qui aura tôt fait de s’auto-réparer pour mener à bien la mission pour laquelle il a été créé : supprimer l’espèce humaine et régler le problème de surpopulation…




Ce n’est pas pour son scénario que Hardware parvient à séduire, mais plutôt par l’inventivité dont fait preuve Richard Stanley pour mettre en scène ce quasi huis-clos en un temps très resserré. L’action se déroule en une nuit et l’on quitte rarement le sombre appartement de celle qui apparaîtra progressivement comme la véritable héroïne du film : notre artiste rouquine amenée à en découdre avec un robot impitoyable. Âgé d’à peine 24 ans au moment du tournage mais déjà doté d’une solide expérience dans la réalisation de clips musicaux, Richard Stanley s’amuse et se fait plaisir pour son premier long métrage, en donnant libre cours à son enthousiasme et à son ingéniosité, tout en laissant place à l’humour et à la légèreté (certains personnages flirtent volontairement avec le ridicule, comme le voisin voyeur et le sidekick inutile du soldat). Ses qualités lui permettent de contourner la petitesse de son budget et de donner une assez fière allure à son œuvre, encore aujourd’hui, grâce à son psychédélisme cyberpunk plaisant. 




Richard Stanley parvient modestement à mettre en place un univers futuriste post-nuke crédible dans des décors pratiquement plongés dans le noir quand ils ne sont pas éclairés par des néons rouges ou verts où la technologie dégénérescente est omniprésente. Malgré un final assez laborieux (on ne compte plus les résurrections de l’increvable et tenace cyborg !), Hardware laisse donc une très agréable impression, celle d’un film-trip à l’ambiance réussie, fourmillant de chouettes idées et qui suscite forcément une certaine sympathie. Sa bande-son très soignée, à la fois bien de son temps et collant idéalement à l'univers dépeint, comptant quelques invités de marque comme Public Image Limited, Ministry, Motörhead ou Iggy Pop (également présent en voix off dans le rôle d'un animateur radio éructant avec enthousiasme les mauvaises nouvelles de ce monde), a également contribué à la petite réputation enviable et méritée d'Hardware




Grâce au succès inattendu de son premier film (moins d’un million de dollars de budget pour plus de 70 amassés à travers le monde !), Richard Stanley a pu voir ses ambitions à la hausse pour son projet suivant, le beaucoup plus personnel Dust Devil, réalisé dans la foulée et tourné en Namibie. Le réalisateur s’inspire de l’étrange histoire d’un serial killer jamais identifié par la police, ayant sévi en Afrique du Sud au début du siècle, dont les crimes ont alimenté les légendes locales et ont été attribués à une force surnaturelle. Le tueur prend ici les traits d’un bellâtre auto-stoppeur (Robert John Burke) qui fascine et séduit ses victimes avant de les massacrer en suivant un rituel quasi vaudou. Un policier autochtone est lancé sur ses traces, plus ou moins guidé par un sorcier du coin qui le prévient qu’il s’agit du fameux et redoutable « Dust Devil » de leur folklore. Une jolie rousse (Chelsea Field) ayant fui son mari violent finira par croiser la route du serial killer...




Ce point de départ pourrait être celui d’un simple thriller mâtiné de surnaturel, mais les ambitions du réalisateur sont plus folles. Dust Devil se situe à la croisée des chemins de plusieurs genres, à commencer par le western et le road-movie, en plus du thriller et du fantastique. Débordant d'appétit, Stanley essaie aussi d’ajouter un petit sous-texte politique par des rappels à l’apartheid et aux fissures de la société sud-africaine, coincée entre modernité et folklore. Peut-être trop ambitieux, Richard Stanley est loin de réussir sur tous les tableaux et son film a quelques faiblesses évidentes, parmi lesquelles un rythme parfois déconcertant, trop d’idées pas assez exploitées et un acting pas toujours à la hauteur. Malgré cela, cet OFNI connu par chez nous sous le titre Le Souffle du Démon n’en reste pas moins une œuvre encore une fois digne d’être défendue et saluée, que l’on recommandera tout particulièrement aux amateurs de charmantes obscurités hybrides de ce genre.




Richard Stanley démontre qu’il a des influences de choix et qu’il connaît ses classiques. Parmi ses sources d’inspiration pour Dust Devil, cet ariégeois d'adoption cite Sergio Leone, Luis Buñuel et Dario Argento. Devant son film et son atmosphère si particulière, il est évident que l’on repense aux gialli italiens, mais aussi à la bizarrerie d’un Jodorowsky, à l’atmosphère de The Last Wave de Peter Weir et l'on note même quelques clins d’œil direct au Stalker de Tarkovski. Plus prosaïquement, il est facile de se rappeler de The Hitcher devant les méfaits de cet auto-stoppeur au pouvoir de séduction hypnotique. Au-delà de ces références diverses et variés, Richard Stanley réussit à trouver un ton bien à lui, notamment lors de quelques fulgurances poétiques qui font que certaines scènes s’impriment durablement sur nos rétines. Bénéficiant d’une très belle photographie aux dominantes de nouveau écarlates et tirant joliment partie des paysages désertiques spectaculaires de la Namibie, Dust Devil est régulièrement d’une beauté saisissante qui nous permet d’être très indulgent à l’égard de ses incontestables défauts.




L’histoire progresse de manière assez inattendue, nous suivons tour à tour le policier africain dans son enquête sur les traces du serial killer, la cavalcade macabre de ce dernier et la fuite de la jeune femme avant que ces deux derniers personnages ne fassent la route ensemble. Le scénario ne constitue pas le point fort d’un film qui, à trop cultiver le mystère oublie parfois de nous satisfaire en proposant une ligne conductrice claire. Ces trois personnages finissent par être réunis dans une ville fantôme ensevelie sous le sable lors d’une conclusion incertaine et ouverte qui parvient à faire son petit effet et lors de laquelle le personnage féminin apparaît encore comme le plus fort du lot. Chelsea Field, bien que ne brillant pas pour ses talents d’actrice, parvient tout de même à donner un charisme croissant à son rôle ; plus le film avance, plus elle en impose et magnétise l’objectif. Face à elle, le tueur incarné par Robert John Burke manque un peu de présence et d’électricité (n’est pas Rutger Hauer qui veut).




De la même façon que Hardware, Dust Devil brille surtout par son ambiance aux petits oignons que Richard Stanley réussit à installer et à cultiver jusqu’à la fin. Tout est là pour entretenir une atmosphère fascinante et singulière : la voix off qui nous raconte les légendes locales, la musique lancinante aux sonorités morriconiennes signée Simon Boswell, les détails macabres qui viennent trancher avec ces plans plus contemplatifs et ces régulières digressions poétiques surprenantes... S’il ne réussit pas tout à fait son coup et qu’il peine à donner une vraie vigueur à son récit, l’ambition de Richard Stanley est aussi louable que sincère et l’étrangeté de son film parvient à elle seule à captiver.


Richard Stanley et Simon Boswell

On comprend donc aisément pourquoi Dust Devil a son petit cercle d’ardents défenseurs, son statut n’est encore une fois pas volé et, après une telle expérience cinématographique, on ne peut que regretter que son auteur n’ait pas pu mener sa carrière de cinéaste comme il l’entendait (ses déboires sur le tournage de L'Île du Docteur Moreau ont fait date). Son deuxième long métrage, incompris par ses producteurs puis par les distributeurs, a été écourté et retoqué contre son gré. Après une longue bataille juridique, Richard Stanley en a récupéré les droits, payant de sa poche pour que son « final cut » soit enfin visible en vidéo. C’est cette version que l'on peut désormais voir et dont la découverte amène à espérer que, près de 30 ans plus tard, l’atypique Richard Stanley n’aura rien perdu de son talent et de sa folie pour mettre en image l’histoire tordue de Lovecraft, écrivain à l’imaginaire sans équivalent, pour lequel il semble tout désigné. Nous suivrons cette affaire de près...


Hardware de Richard Stanley avec Dylan McDermott, Stacey Travis et John Lynch (1990)
Dust Devil (Le Souffle du Démon) de Richard Stanley avec Robert John Burke, Chelsea Field et Zakes Mokae (1992)

28 janvier 2019

The Old Man and the Gun

David Lowery s'améliore ! Le réalisateur américain de 38 ans a souvent pris cher sur Il a osé pour avoir commis des saloperies débordantes de fatuité comme Les Amants du Texas et A Ghost Story que nous avions épinglées non sans une certaine virulence. Nous lui avons malgré tout laissé une nouvelle chance, car nous n'aimons pas rester en mauvais termes avec un jeune cinéaste en vogue qu'on va sans doute devoir se farcir pendant de longues années encore. Bonne surprise : Lowery vient de signer son oeuvre la plus humble et réussie à ce jour. The Old Man and the Gun est presque entièrement dédié à sa vedette, Robert Redford, dont il devrait s'agir du dernier rôle. L'acteur octogénaire a en effet annoncé sa retraite suite à ce film où il incarne Forrest Tucker, un vieux braqueur de banques multirécidiviste, aux méthodes de gentleman et au palmarès d'évasions sans égal.




David Lowery n'abandonne néanmoins pas totalement ses vilains tics. Son nouveau film est assez maniéré, toujours un peu poseur, mais bien plus modeste et moins écœurant que ses précédents méfaits. Le cinéaste semble très soucieux de démontrer qu'il a bon goût, avec ce fond musical omniprésent, parfois agréable et bien choisi (Blues Run the Game, de Jackson C. Frank, accompagnant joliment la cavale tranquille de Robert Redford poursuivi par les flics). Des clins d’œils au Macadam à deux voies de Monte Hellman, directement cité quand Bob Redford et Sissy Spacek vont le voir au cinéma et plus implicitement à travers les véhicules utilisés, viennent aussi nous caresser dans le sens du poil. Ma foi, c'est facile mais pourquoi pas...




On est un peu plus agacé par ces vieux acteurs qui se croient ultra cools et surjouent à fond la vieillesse. Je pense à Tom Waits et Danny Glover, les deux comparses de notre braqueur en chef : ils sont vraiment pénibles à voir, baragouinant chacune de leurs répliques et en rajoutant des caisses dans tous leurs tristes mouvements. Vous êtes au bout du rouleau les mecs, ok, on l'a compris... Tu peux dérider ton front, Danny, et retirer tes lunettes à triple-foyer. Range ton menton et relâche un peu la mâchoire, Tom, tu te fais du mal... On ne doute pas une seconde qu'ils pètent la forme en coulisse et qu'ils devaient enchaîner les blagues salaces entre deux verres de scotch. Les scènes avec Sissy Spacek sont autrement plus réussies, le petit jeu de séduction qui se met en place entre elle et Redford n'est pas déplaisant à suivre.




En réalité, c'est quand il s'éloigne de Robert Redford et le perd trop longtemps de vue que David Lowery se plante, retombe dans ses travers et sa lourdeur plombante. Le personnage de flic obstiné campé par Casey Affleck est assez raté. On a déjà vu ça environ mille fois et Affleck a l'air bien trop préoccupé par son style, avec sa petite moustache, sa coupe de cheveux millimétrée et ses chemises à carreaux cintrées. Un look trop calculé qui porte à lui seul tout le poids de la reconstitution maniaque des seventies. Les scènes consacrées à la vie familiale de ce bon flic, à ses mignons gosses, à sa femme aimante, toujours là pour le réconforter, sont les trous noirs du film ; elles nous rappellent ce que Lowery a commis par le passé. Heureusement, cela ne doit constituer que 20% de l'ensemble...




A la fin du film, le récit des évasions successives de ce vieux braqueur, sous la forme de courtes vignettes datées et localisées, donne l'impression d'être un curieux résumé de la carrière de Robert Redford. C'est ce que l'on préférera retenir de The Old Man and The Gun : un petit film plutôt pas si mal fagoté qui manque de souffle et d'envergure pour prétendre à autre chose, mais demeure un assez bel hommage à un acteur qui avait bien mérité une porte de sortie taillée sur mesures.


The Old Man and the Gun de David Lowery avec Robert Redford, Casey Affleck et Sissy Spacek (2018)

20 janvier 2019

Le Caravage

De façon générale, j'ai beaucoup de sympathie pour Alain Cavalier, qui fait partie de nos grands réalisateurs. Mais là, j'avoue, j'ai eu du mal à m'accrocher. D'abord je dois dire que je n'aime pas beaucoup les biopics... J'ai du mal avec les acteurs ou actrices grimés pendant 8 plombes chaque jour de tournage pour finalement ne pas ressembler à la personnalité mise en avant, et s'efforçant de cabotiner à qui mieux mieux pour attraper un tic ou un accent dont tout le monde se fout. Mais là, je dois dire, l'idée de faire interpréter Michelangelo Merisi da Caravaggio, dit Le Caravage, par un cheval, c'était pour le moins cavalier ! J'espère que vous avez la vanne (inédite à ma connaissance). Le Caravage est par ailleurs audacieux dans la forme : film muet où le cheval est de tous les plans, sans qu'il soit jamais question d'un pinceau, d'un tube de gouache ou d'une toile ; et je ne parle pas de la reconstitution historique en huis-clos, où la Rome du début du XVIIème est contenue dans une écurie !


 Alain Cavalier rend ici un hommage vibrant au Twister de son maître à penser, Jan de Bont.

Mais surtout, je ne vois pas beaucoup d'autres biopics plus audacieux dans le choix de l'interprète... Hormis peut-être le I'm not there de Todd Haynes, qui hésitait entre six comédiens et comédiennes pour interpréter le célèbre rockeur Neil Young, mais qui n'a pas hésité longtemps, puisqu'il les a tous engagés. Ou peut-être La Journée de la Juppe : il fallait oser embaucher Isabelle Adjani pour prêter ses traits certes bouffis mais encore délicats à Alain Juppé, maire de Bordeaux depuis la création de la ville. D'ailleurs je voudrais mettre un coup de projecteur sur Alain Juppé. Ce n'est pas une expression. J'aimerais réellement lui mettre un coup de projecteur.


Le Caravage d'Alain Cavalier avec un cheval (2015)

17 janvier 2019

Les Prédateurs

Je ne m'attendais pas à tomber un jour sous le charme d'un film de Tony Scott ! Et pourtant... Depuis longtemps attiré par The Hunger (connu par chez nous sous le titre Les Prédateurs), du fait de son statut d’œuvre culte et de son trio d'acteurs étonnant, je m'y suis enfin risqué et, si les premières minutes m'ont fait craindre de rester sur la touche, j'ai ensuite été progressivement envoûté par ce film de vampires atypique qui nous propose une belle relecture du mythe. Catherine Deneuve y incarne Miriam, une vampire immortelle vivant en couple depuis quelques centaines d'années avec John, joué par David Bowie. Ce dernier se voit vieillir à vitesse grand V, sa jeunesse éternelle lui filant entre les doigts, en même temps, semble-t-il, que l'amour que lui porte Miriam. C'est alors que le couple se rapproche d'une scientifique, campée par Susan Sarandon, dont les études portent justement sur le vieillissement, et qui va taper dans l’œil de Miriam.






Ce n'est pas pour son scénario d'une grande simplicité que le film séduit, mais par son atmosphère très travaillée, ses acteurs si intelligemment employés et sa façon habile d'aborder les grands thèmes liés aux vampires (immortalité, homosexualité, dépendance et compagnie), en pleine résonance avec son époque (le virus du sida était découvert en 1983), encore et toujours d'actualité. Si les premières minutes peuvent décontenancer, elles annoncent pourtant bien la couleur avec ce montage alterné assez brutal entre une prestation live du groupe de rock gothique anglais Bauhaus, jouant un morceau intitulé Bela Lugosi's Dead lourd de sens, et la soirée de prédateurs du couple Bowie/Deneuve, de sortie en boîte pour s'adonner à son festin sanglant hebdomadaire. La séduction érotique précède la mise à mort soudaine de leurs invités, le tout entrecoupé d'images du chanteur de Bauhaus gesticulant derrière une grille. Intrigant...






Tony Scott nous montre dès le départ qu'il ne s'embarrasse pas du folklore classique des vampires. Son duo ne craint pas spécialement le soleil, l'ail ou les crucifix mais semble préférer la vie nocturne, l'oisiveté et le luxe, se baladant dans des accoutrements particulièrement chics et enchaînant les clopes dans des poses bien étudiées (ce qui peut d'abord gonfler un peu, avant que cette habitude se fasse moins voyante). Catherine Deneuve et David Bowie nagent en plein spleen dans leur vaste demeure, un immeuble new-yorkais rempli de reliques de leur si riche et lointain passé. Tony Scott installe efficacement le décor en nous livrant quelques jolis plans crépusculaire de New York et en filmant ses acteurs comme des ombres mystérieuses et hors du temps, qui hantent ce cadre urbain et contemporain sans y trouver leur place, condamnées à la vie éternelle et à l'errance décalée.






Mouvements d'appareils au cordeau, clairs obscurs qui découpent les profils de personnages éclairés par une lumière diffuse, montage parfois quasi subliminal avec ses inserts symboliques, rideaux qui volent au vent et lâchés de colombes blanches... A priori, le style outrancier adopté par Tony Scott, dont on sait qu'il vient de la pub et qu'il enchaînera ensuite les blockbusters de bien plus mauvais goût, pourrait nous épuiser. Au contraire, il parvient ici à faire brillamment corps avec son sujet et à nous captiver grâce à son rythme quasi hypnotique. Le cinéaste britannique nous enveloppe dans une ambiance fascinante au goût évident de reviens-y qui explique sans doute en grande partie la réputation très enviable du film. Projeté hors compétition à Cannes en 1983 (sûrement pour embellir le tapis rouge en invitant ses stars), The Hunger reçut un accueil plus que mitigé à sa sortie mais a toujours pu compter sur des ardents défenseurs que je peux désormais aisément comprendre.






Tony Scott exploite avec beaucoup d'intelligence l'image attendue de ses trois acteurs dont l'alchimie ne manque d'ailleurs pas d'étonner. La beauté classique et froide de Catherine Deneuve sied parfaitement à la vampire immortelle qu'elle est censée incarner. Ses traits gracieux, délicats et supérieurs, son allure impeccable dans ses tenues élégantes et stylisées, son anglais monocorde et bizarre, etc, tout cela fait d'elle un vampire crédible. On croit immédiatement à la fascination qu'elle exerce chez Susan Sarandon et ses autres interlocuteurs (comme le flic de passage, à l'allure assez étrange lui-aussi puisqu'il s'agit de Dan Hedaya - dans le rayon des autres apparitions furtives qui participent, à leur hauteur, à la renommée du film, on remarquera aussi Willem Dafoe en zonard désireux d'utiliser la cabine téléphonique que squatte Sarandon).






David Bowie est impeccable dans le rôle de son compagnon : de façon assez surprenante, la star est rapidement mise hors jeu par les deux femmes attirées l'une par l'autre, et le film joue avec une ironie amère sur le rapport particulier que l'artiste multi-facettes a toujours entretenu avec son image. La scène où, dans la salle d'attente de l'hôpital, son personnage vieillit et dépérit littéralement en une après-midi, est particulièrement saisissante (les maquillages sont d'ailleurs très réussis). Enfin, Susan Sarandon, pour son look androgyne, à la fois très eighties et moderne, et pour sa présence sensuelle, paraît elle aussi idéalement choisie. Sa fameuse scène d'amour avec Catherine Deneuve ne constitue plus, aujourd'hui, l'acmé du film mais fonctionne encore joliment et s'apprécie surtout grâce au temps de séduction qui l'a précédé.






Malgré les années, The Hunger apparaît encore aujourd'hui comme une relecture vraiment intéressante du mythe et il faut bien constater que peu de cinéastes sont parvenus à le moderniser avec autant de bonheur depuis. Une autre réussite du réalisateur est de savoir s'amuser avec les éléments traditionnels vampiriques (reflets dans le miroir, pouvoir de séduction ou lien télépathique) pour des effets troublants, pleinement respectueux du genre. La première rencontre entre Miriam et la scientifique est fugace mais correspond à l'un des meilleurs moments du film, saisissant parfaitement l'attraction exercée par la vampire sur sa proie. Toujours dans l'air du temps, The Hunger met à l'honneur les femmes et nous montre même une homosexualité triomphante. La mise en scène osée de Tony Scott, qui tombera par la suite dans de tristes travers et qui flirte déjà volontiers ici avec le kitsch et le clip, produit quelques très beaux moments et donne une vraie singularité à une oeuvre néanmoins homogène. En bref, le genre de "film culte" dont on comprend tout à fait qu'il puisse avoir sa petite chapelle de fans hardcore. En ce qui me concerne, j'ai même déjà envie de m'y risquer de nouveau, maintenant que je sais à quoi m'attendre, pour vérifier si le charme opérera encore. 


Les Prédateurs (The Hunger) de Tony Scott avec Catherine Deneuve, Susan Sarandon et David Bowie (1983)

13 janvier 2019

Le Mort-Vivant

Au début des années 70, Bob Clark était sur un nuage, un bien sombre nuage, et il nous a envoyé deux éclairs horrifiques dont le retentissement a mis du temps à se faire entendre. Black Christmas est un classique du cinéma d'horreur, à jamais condamné à demeurer dans l'ombre de titres plus connus qu'il a inspirés, notamment le Halloween de John Carpenter. Sorti la même année que Black Christmas, en 1974, Le Mort-Vivant (connu outre-Atlantique sous les titres de Dead of Night ou Deathdream) est une autre pépite du genre et il est encore nécessaire d'inciter aujourd'hui à sa redécouverte. Alors que sa famille vient tout juste d'être informée de sa mort par l'armée, Andy (Richard Backus), un jeune appelé, revient du Vietnam et rentre enfin chez lui. Hélas, la joie des retrouvailles sera de bien courte durée face au comportement étrange d'un jeune homme méconnaissable, qui ne parle quasiment pas, ne mange plus, mais est tout simplement là, de retour, par sa présence fantomatique et dérangeante.





Dès les premières secondes, très bref mais efficace aperçu pré-générique de la guerre au Vietnam, le film de Bob Clark surprend par son ambiance sinistre et son image lugubre. C'est ensuite son ton, si difficile à cerner, qui nous intrigue. Le réalisateur canadien, qui a également œuvré dans le registre de la comédie potache, insiste sur le bonheur des parents d'Andy et de sa sœur, au moment où celui-ci réapparaît, pourtant particulièrement inquiétant, dans la maison familiale. Les rires s'éternisent, la mère, obnubilée par son amour pour son fils, explose de joie. Tout cela contraste terriblement avec l'allure funèbre d'un Andy dont on se doute déjà qu'il a semé un mort sur son passage, le pauvre routier qui l'a pris en stop, lui qui a désormais besoin de sang pour ne pas être rattrapé par la putréfaction et retourner à l'état de cadavre. Quelque part entre le fantôme, le mort-vivant et le vampire, Andy est un personnage assez bouleversant qui dégage un mal-être profond rappelant directement la difficulté du retour au pays pour les vétérans de la guerre. Ses réactions imprévisibles et violentes évoquent inévitablement les troubles post-traumatiques des soldats, ces accès de violence soudains dû à des réminiscences brutales de ce qu'ils ont vécu sur le front.





Pour incarner les parents d'Andy, Bob Clark a reconstitué le couple du Faces de John Cassavetes en faisant appel à Lynn Carlin et John Marley. La première est une mère quasiment hystérique, aveuglée par l'amour qu'elle porte à un fils dont elle a appelé le retour par moult prières, au point de nier sa transformation et de faire comme si de rien n'était. Elle porte en elle le deuil impossible d'une mère qui a perdu bien trop tôt son fils parti à la guerre, refusant d'accepter la réalité. Le père, joué par John Marley (un visage connu des cinéphiles puisqu'il est le producteur qui se réveille avec une tête de cheval dans son lit dans Le Parrain), semble quant à lui porter sur ses épaules tout le poids de la culpabilité des aînés. On comprend qu'il est lui-même un vétéran de la Deuxième Guerre et l'on sent qu'il n'est pas étranger à l'engagement de son fils sous les drapeaux. Modestement et de façon très habile, bien aidé en cela par d'excellents acteurs, Bob Clark parvient ainsi à charger son film en non-dits dérangeants et lourds de sens, abordant très frontalement le thème de la mauvaise conscience américaine.





En exploitant avec un tel talent la fameuse idée du "soldant revenant de la guerre transformé en zombie", notamment reprise depuis avec beaucoup moins de finesse par Joe Dante dans un épisode de Masters of Horror, et en s'écartant intelligemment de la mythologie classique qui entoure la figure du mort-vivant, Bob Clark nous livre un film véritablement marquant, à la hauteur des autres grands titres chargés en contestation politique et en satire sociale du cinéma fantastique américain des années 70. L'atmosphère glauque et le personnage d'Andy, à la fois victime et monstre malgré lui, font penser au Martin de George A. Romero, qui de son côté nous dressait le portrait d'un vampire atypique, également empli d'une profonde tristesse. Les deux films ont d'ailleurs bénéficié des talents de maquilleur du grand Tom Savini, qui a participé à faire d'Andy et Martin des créatures à la fois effrayantes et pitoyables, dans tous les cas inoubliables pour le spectateur qui les a vues.





La dernière scène du film de Bob Clark, lors de laquelle Andy, prenant la fuite, cerné par la police, rampe dans le cimetière en direction de la pierre tombale qu'il a, plus tôt dans le film, gravée de son nom de ses propres mains, pour se mettre en terre sous celle-ci, tout cela sous les yeux de sa mère éplorée qui accompagne son fils jusque dans ses derniers instants et finit par prononcer une ultime phrase tragique ("Au moins, Andy est à la maison. Beaucoup de garçons ne le sont pas"), achève de rendre Le Mort-Vivant particulièrement mémorable. 


Le Mort-Vivant (Dead of Night) de Bob Clark avec Richard Backus, Lynn Carlin et John Marley (1974)

7 janvier 2019

Summer of 84

Après Super 8, Stranger Things, It et j'en passe, voici une nouvelle production américaine qui tente de surfer sur la nostalgie des spectateurs pour les années 80. On y suit donc une petite bande de teenagers habitant une banlieue pavillonnaire à la recherche d'un serial killer qui sévit dans la région. L'un des ados est convaincu qu'il s'agit de son voisin, un type a priori clean sous tous rapports, flic de profession, mais peut-être trop clean pour être honnête, justement. Pendant plus d'une heure, on assiste donc à l'enquête des quatre ados, qui sillonnent la banlieue à vélo et examinent de près les habitudes de leur mystérieux voisin. Les jeunes personnages ne sont pas désagréables, mais ils sont encore une fois très stéréotypés avec l'intello binoclard de la bande (Cory Gruter-Andrew), le rebelle aux mèches folles et vêtu de noir (Judah Lewis), le gros moche boutonneux (Caleb Emery) et enfin le plus "normal" de tous (Graham Verchere), sans signe distinctif, qui est évidemment celui que nous collons aux basques et auquel nous sommes invités à nous identifier.





Les jeunes acteurs ne sont pas mauvais, on a rien à leur reprocher. Nous trouvons leurs personnages d'abord plutôt attachants avant de se foutre royalement de leur petite enquête à mesure que le film se désagrège sous nos yeux et perd toute sorte d'intérêt. Car Summer of 84 ne réserve aucune surprise, je dis bien AUCUNE (à moins que la surprise soit justement qu'il n'y en ait pas...). Il s'avère terriblement paresseux et échoue au bout du compte sur tous les tableaux. Le film n'est ni drôle, ni effrayant, ni particulièrement divertissant ou captivant, son principal problème étant que le suspense ne fonctionne tout bonnement jamais. Quand le scénario finit de se dérouler, on est seulement étonné par sa vacuité totale et sa pauvreté. En outre, il faut bien reconnaître que l'acteur choisi pour camper le voisin, Rich Sommer, n'est pas inquiétant pour un sou...





Summer of 84 pourrait trouver son salut dans le portrait de ces gamins minés par le divorce de leurs parents : dans la petite bande, deux sont directement concernés et, de manière générale, les rapports parentaux ne nous sont jamais montrés sous un jour très reluisant. Hélas, on ne fait qu'effleurer ce sujet, relégué à l'arrière-plan, largement insuffisant pour déboucher sur quoi que ce soit d'un peu intéressant ou émouvant. Summer of 84 est un film qui ne provoque rien. C'est presque un bel exploit en soi. On ne doute pas, on ne tremble pas, on ne rigole pas ; on s'en fout, nous n'y croyons pas. La pseudo bombasse blonde du quartier (Tiera Skovbye) se met à flirter avec le jeune héros dont elle était jadis la baby-sitter, celui-ci ressemble à un schtroumpf et se fait même griller en train de l'espionner aux jumelles depuis sa fenêtre : on n'adhère pas une seconde. Ça ne marche pas. De la même façon, le film n'agace pas vraiment. Il laisse à vrai dire totalement indifférent. A part peut-être à la fin, où il parvient à nous exaspérer.





Il faut cependant avouer que ce film n'est pas désagréable à l’œil, ils s'y sont mis à trois pour le réaliser et ils y ont apporté un certain soin. Ils ont évidemment pensé à une BO à base de synthétiseurs tout à fait dans l'air du temps. Y'a pas à dire : l'emballage est soigné. Il s'agit du deuxième long métrage d'un trio de cinéastes québécois, François Simard, Anouk Whissell et Yoann-Karl Whissell, qui œuvrent depuis plus de 10 ans de concert sous le pseudonyme de RKSS (comme RoadKill SuperStar...), inventant des courts métrages, des fausses bandes annonces, etc. Tout leur imaginaire semble tourner autour de cette nostalgie pour les eighties et le cinéma de genre. On espère qu'ils arriveront à en faire quelque chose de plus remarquable un jour, car ils ne sont pas complètement dénués de talent, mais pour l'instant : rien à signaler, passez votre chemin. Summer of 84, c'est 100 minutes parties en fumé. Dans le même esprit, on recommandera plutôt Super Dark Times qui lui aussi sent bon les 80s, avec sa bande d'ados à vélo impliqués dans un drame sordide, pour un résultat nettement plus original et marquant. 


Summer of 84 de RKSS avec Graham Verchere, Judah Lewis et Caleb Emery (2018)