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28 février 2011

100 Dollars pour un shérif

J'ai finalement vu le 100 Dollars pour un shérif d'Henry Hathaway. Et à mon goût il s'avère largement meilleur que True grit, son successeur réalisé par les frères Coen, que j'ai précédemment critiqué sur ces pages (je vous recommande la lecture de l'article en question avant de vous lancer dans celui-ci, car ils sont directement liés). Je n'ai toujours pas lu le roman de Charles Portis doublement adapté en 1970 et en 2011, donc j'ignore si les deux films se veulent de scrupuleuses adaptations à la lettre du texte d'origine, toujours est-il que celui des Coen reprend pratiquement exactement le déroulement narratif d'Hathaway, scène par scène, ainsi que ses dialogues, à la virgule près (hormis pour deux séquences concernant le personnage du Texas Ranger et pour quelques gags secondaires). On peut donc très légitimement parler de remake, n'en déplaise à nos grincheux compères. Cependant les deux films demeurent bien différents. Ils partagent quelques défauts, comme certaines longueurs (notamment une extrême lenteur pour lancer l'action proprement dite du film), et un appesantissement certain par le biais de trop longs bavardages. En revanche ces deux œuvres ne partagent pas vraiment les mêmes qualités.




En effet j'ai trouvé l'original d'Hathaway beaucoup plus beau que son remake, que cette beauté en passe par la mise en scène, dans la séquence de pendaison par exemple, ou plus simplement par ce qui se voit directement à l'écran, à savoir les grands espaces de l'Ouest américain, sublimes, que les frères Coen ne filment jamais. A ce titre l'original nous arrive comme une bouffée d'air frais si on le découvre après son morne remake. Le film d'Hathaway est plus beau mais encore beaucoup plus complet, plus intéressant, plus intelligent aussi. Les personnages sont certes moins directement savoureux (encore faut-il apprécier les gros traits dessinés à la truelle de ceux des frères Coen), mais ils sont aussi largement plus riches et plus denses. C'est vrai pour l'héroïne, Mattie Ross, interprétée par Kim Darby dans le film de 1970, qui bien qu'intrépide et farouche n'en est pas moins juvénile, fragile et innocente. Elle s'avère beaucoup plus convaincante et touchante que l'insupportable Haille Steinfeld avec sa tête à claque de première de la classe qui traverse le film des Coen en récitant des dialogues qu'elle articule au maximum pour mieux les déshumaniser, le tout en forçant un accent qui devient vite épuisant. C'est vrai aussi des seconds rôles, comme l'homme qui se fait trancher les doigts puis abattre dans la cabane, interprété dans le film d'Hathaway par un très jeune Dennis Hopper qui donne du corps à cet éphémère personnage - à noter que le rôle de Ned Pepper repris par Barry Pepper était au départ incarné par un fringuant Robert Duvall, autre acteur en herbe et future figure emblématique du cinéma des années 70. Pour en revenir à cette scène dans la cabane, je dois avouer que j'avais pris cette brève débauche de violence pour une signature des Coen, il n'en est rien, même si au lieu de prendre une balle dans le dos le second truand se fait exploser la joue dans la version de 2011.




Mais je cesse toute digression et je raccroche ici les wagons de ma modeste démonstration : la suprématie des caractères d'Hathaway est surtout vraie pour le personnage de Cogburn, beaucoup moins cabotin sous les traits de l'infatigable John Wayne, plus ambigu aussi, comme dans cette scène où il compare les malfrats à de simples rats qu'il faudrait exterminer. Une scène franchement drôle d'ailleurs, qui ne figure pas dans le remake des Coen, comme la plupart des gags et des bonnes répliques du film original, le plus souvent pris en charge par John Wayne. Les Coen ont cru bon d'effacer l'humour déjà présent pour le remplacer par le leur, et malheureusement l'issue du match est sans appel, le film d'Hathaway gagne à plate couture. Il n'est certes qu'un sobre western un peu trop long et d'un classicisme assez plan-plan, mais il n'en est pas moins un très bon film dont le remake fait pâle figure, qui n'a pas su en gommer les défauts et lui en a insufflé de nouveaux, bien plus dommageables.


100 Dollars pour un shérif d'Henry Hathaway avec John Wayne, Kim Darby, Dennis Hopper et Robert Duvall (1970)

27 février 2011

Chasse à l'homme

Ce film de Fritz Lang fait partie des classiques qui ressortent au cinéma en ce mois de février 2011. C'est à cette occasion que j'ai pu découvrir cette œuvre parmi les premières que l'immense cinéaste allemand a réalisées après son exil en Amérique. Sa fuite vers le pays de la liberté fut motivée par la proposition que lui avait faite Goebbels de diriger le cinéma de propagande du parti Nazi. C'est en réaction à cette offre diabolique, et avant même l'entrée en guerre des États-Unis, que Lang tourne Man Hunt en 1941, thriller politique à charge contre le nazisme qui résonne comme une exhortation à l'engagement de l'Amérique dans la guerre. L'histoire du film, qu'un panneau introductif présente comme une fable initialement parue dans les journaux et qui fit grand bruit, est celle du Capitaine anglais Thorndyke (Walter Pidgeon), célèbre chasseur de fauves, qui, en 1939, à la veille de la guerre, tient Hitler au bout de sa lunette. L'homme se contente d'abord d'appuyer sur la gâchette d'un fusil qui n'est pas chargé, tel un chasseur sportif refusant de tuer mais satisfait d'avoir remporté sa traque. Et puis finalement, l'occasion faisant le larron, Thorndyke charge son arme et s'apprête à faire feu lorsqu'une sentinelle s'empare de lui.





L'officier allemand Quive Smith (Georges Sanders), chargé d'interroger Thorndyke après que ses hommes l'ont passé à tabac, et lui-même grand chasseur, propose à son prisonnier de le libérer sans contrainte s'il accepte de signer un document attestant qu'il a bel et bien essayé de tuer le Führer et que cette tentative d'assassinat était commanditée par le gouvernement anglais. Un tel aveu permettrait à l'Allemagne de faire porter le chapeau de cette tentative de meurtre à l'Angleterre pour une déclaration de guerre aussitôt justifiée. Mais Thorndyke, droit dans ses bottes bien que mis à rude épreuve, refuse l'offre de l'Allemagne, à l'image du cinéaste qui le met en scène. Lang semble alors se permettre quelque scénographie bien osée pour son époque et pour un tel sujet. Au cours du débat emporté qui oppose les deux chasseurs et officiers, un plan, assez long et plutôt insistant, surprend. Un plan très composé qui représente Quive Smith, filmé en plan américain et penché en avant vers l'ombre projetée au sol de son prisonnier, hors-champ, assis et avachi. Il semble alors assez manifeste que le manche du sabre de l'officier allemand, porté à la ceinture, représente un sexe en érection tutoyant l'ombre du visage éreinté de son adversaire anglais, victime d'une tentative de viol psychologique. Ou quand un souffle de symbolisme hitchcockien (on pense à l'ombre projetée de Gregory Peck et de son rasoir tenu à hauteur de ceinture dans Spellbound) s'empare de Lang.




Pour en revenir à l'histoire : refusant obstinément de coopérer, Thorndyke finit par réussir à s'échapper après une chute vertigineuse et une course poursuite haletante dans la forêt. Ou quand le chasseur devient chassé, poursuivi par une meute de chiens hurlants qui se substituent à leurs maîtres grâce aux prodiges de la mise en scène. A bord d'un bateau à destination de Londres, Thorndyke est aidé par un enfant espiègle et courageux, interprété par Rody McDowall, le futur Cornelius de La Planète des singes ici âgé de 13 ans, dont le personnage est si attachant qu'on s'attendrait à le voir accompagner le héros jusqu'à la fin du long métrage.





Mais il n'en est rien et Thorndyke ayant débarqué à Londres, le gamin généreux est vite remplacé par un autre personnage, Jenny, une ravissante jeune femme anglaise affublée d'un terrible accent cockney et douée d'une gouaille à tout rompre, interprétée par l'adorable Joan Bennett, qui devait ensuite devenir une égérie de Lang et tourner pour lui dans trois autres films, dont le génial La Femme au portrait. Se liant d'amitié, sinon plus, avec Jenny, Thorndyke échappe à ses poursuivants nazis qui quant à eux trouvent de l'aide dans un Londres infesté de ressortissants allemands. On retrouvera d'ailleurs le sentiment d'assister à un thriller d'Hithcock à l'occasion de plusieurs séquences de poursuite dans les bas-fonds londoniens, notamment dans la scène du métro, où un John Carradine quant à lui tout droit échappé de La Chevauchée fantastique de Ford poursuit notre héros. Cette séquence permet à Lang d'installer un motif récurrent du film, repris de ce fameux plan sur Hitler piégé dans le viseur d'un fusil à lunette : à trois reprises, quand il s'agira de tuer un ennemi nazi, cette idée du viseur reviendra pour mieux désigner le Mal, ce nazisme qui ne concernait que trop peu les américains de son temps et que Lang attaque violemment, l'accusant frontalement et fantasmant sa fin.




Après tout un jeu de course-poursuite, Thorndyke croit être parvenu à se faire oublier, mais Quive Smith met la main sur lui et le piège dans la grotte où il croyait avoir trouvé refuge. Fritz Lang refuse alors de faire dans le classique happy ending (et que ceux qui voudraient découvrir le film évitent de lire ce qui va immédiatement suivre), puisque l'officier allemand apprend à sa proie que Jenny, la petite anglaise pleine de vie qu'il commençait à aimer, est morte tuée par ses sbires. Via ce cruel revirement de dernière minute, ce crime survenu lors d'une ellipse mais bien réel néanmoins, à l'image des tueries commises en Europe, loin des regards américains, Lang affirme et répète aux consciences de son pays d'accueil qu'il entend bien dénoncer des assassins sans scrupules. A la fin du film et la guerre ayant éclaté, après avoir tué Quive Smith d'une flèche tirée dans la tête grâce à un arc dernier cri fabriqué sur le pouce avec les lattes de son lit de troglodyte, Thorndyke apparaît sautant en parachute sur Berlin, son fusil sniper fièrement porté sur la poitrine, porté par l'envie d'en découdre de nouveau avec la cible de toutes les cibles.




Chasse à l'homme, souvent considéré comme un "mineur" de Fritz Lang, n'en est pas moins un sacré film. Le scénario aurait facilement pu se révéler médiocre entre d'autres mains, mais Lang en fait un excellent film grâce à son inénarrable talent de metteur en scène. La séquence de duel finale, opposant les deux chasseurs qu'une paroi de roche sépare, devient mémorable parce que Fritz Lang crée un espace tel que nous ne l'oublierons pas. Quant au plan final, je n'ose imaginer l'effet qu'il put avoir à la sortie du film, réalisé rappelons-le en 1941. Voir le héros parachuté sur l'Allemagne nazie avec son fusil à lunette pendu au cou pour affronter de nouveau Hitler, et cette fois-ci avec la ferme intention d'en débarrasser le monde, a dû faire un sacré effet sur le spectateur de l'époque, pris du désir de croire en cette fable et d'espérer le succès d'un tel libérateur. Je dis "croire en cette fable" car ce film, loin de toute basse propagande, est un thriller qui revendique une grande dimension fictionnelle en même temps qu'il est un film engagé et engageant.


Chasse à l'homme de Fritz Lang avec Walter Pidgeon, Joan Bennett, Georges Sanders, John Carradine et Rody McDowall (1941)

26 février 2011

Never let me go

Never let me go est le nouveau film de Mark Romanek, un réalisateur américain peu prolifique et plus connu pour ses nombreux clips remarqués (dont Closer de Nine Inch Nails). C’est à lui que l’on doit Photo Obsession, un sympathique thriller où un Robin Williams transfiguré, aux abois et plus inquiétant que jamais, incarnait un psychopathe accro du polaroid qui s’en prenait à une petite famille trop tranquille. Ayant apprécié ce film, j’étais curieux de découvrir le nouveau rejeton de Romanek qui s’est cette fois-ci attaqué à l’adaptation d’un bouquin dystopique de Kazuo Ishiguro apparemment très apprécié, sorti en 2005 dans son pays et un peu plus tard en France sous le titre Auprès de moi toujours. J’avais également envie de voir ce film du fait de son pitch mystérieux. L’histoire démarre dans l’Angleterre des années 50, nous suivons trois enfants d’un pensionnat où, dès leur plus jeune âge, nous leur apprenons qu’ils sont de simples clones avec une espérance de vie très limitée puisque leur existence est seulement destinée à donner des organes à l'ensemble de la population dans le cadre d'une organisation gouvernementale.


L'un de mes cousins issus de germain est le sosie parfait d'Andrew Garfield, sauf qu'il a presque 50 piges, travaille chez Bouygues et a appelé sa fille Sebulba

Le film est découpé en trois parties, comme le livre j’imagine. La première se déroule donc pendant l’enfance de ces trois personnages ; la seconde, durant la fin de leur adolescence et leur passage à l'âge adulte. La troisième et dernière partie correspond à celle à partir de laquelle notre trio est enfin séparé, et où chacun devient soit un « accompagnateur » soit un « donneur ». Un « donneur », je présume que vous aurez deviné ce que c’est, inutile de vous faire un dessin... Quant à un « accompagnateur », c’est quelqu’un d’un peu privilégié qui peut vivre légèrement plus longtemps parce qu’il a été choisi pour aider les donneurs à être « utiles » jusqu’au bout, en leur permettant d’effectuer le nombre maximal de dons tout en les accompagnant dans leur souffrance passive et jusqu’à leur mort inévitable. Glauque de chez glauque, tout ça, en effet… Mais le film est pourtant intriguant dans le sens où il est d’une certaine légèreté et n'est pas spécialement plombant malgré l’histoire très cafardeuse qu’il nous raconte. Il se laisse facilement regarder, tout intrigués que nous sommes face à ces destins tragiques qui nous sont décrits en détails et face à ce monde injuste qui nous est quant à lui dépeint tout en zones d’ombres, de façon très partielle. Devant le film, on n’a donc aucun mal à croire que le bouquin de base doit être intéressant et sans doute très chouette. Mais pour ce qui est du film à proprement parler, c’est plus difficile à dire… S’il n’est pas mauvais, il manque à l'évidence quelque chose. Il y a déjà un manque de rythme évident, mais il y a d'autres choses que je ne saurai étrangement pas précisément décrire qui font de ce film une légère déception ; et si on regarde tout ça sans jamais souffrir, on a tout de même bien du mal à véritablement se passionner pour ce qui se déroule à l’écran, et notamment pour la romance contrariée assez lourdingue qui nous est contée.


Les jeunes ont le droit de se balader dans la campagne anglaise à condition de porter des bottes

En réalité, s’il y a bien une chose qui brille tout particulièrement dans ce film, c’est son actrice principale : Carey Mulligan. Certes, je la trouve plutôt jolie, mais ça n’est pas là où je veux en venir et je tenterai pour une fois d'être un peu plus original que ça, car ça n’est pas seulement son charme singulier, aussi discret qu'éclatant, qui est tout à fait frappant dans Never let me go. L’actrice apparaît ici parfaitement choisie. Il y a quelque chose d’assez fascinant qui se dégage de son visage sans âge, à la fois presque enfantin et proche de la vieillarde typiquement anglaise. Elle est idéale dans ce rôle où, à moins de trente piges, elle semble avoir connu toutes les peines du monde, et être déjà, de fait, à la fin de sa vie. La jeune actrice anglaise porte littéralement le film sur ses frêles épaules, alors qu'elle n'est pourtant que la troisième étoile d'un casting de choix, puisque l'on trouve à ses côté Keira Knightley, qu'on ne présente plus, et Andrew Garfield, au sommet de sa gloire naissante depuis son rôle dans The Social Network et futur Spider-Man. Si ces derniers ne font pas tache et sont également très bien choisis, ils sont quelque peu éclipsés par Carey Mulligan. C'est bel et bien elle qui nous captive et nous permet de suivre ce film de bout en bout. De là à dire qu'elle tient même auprès du spectateur son rôle d'accompagnateur, il n'y a qu'un pas... Un film finalement assez peu mémorable, dont la plus belle idée réside dans le regard intense et doux, désespéré et innocent, de son actrice principale pour qui l'avenir, contrairement à son personnage, s'annonce des plus radieux.


Never let me go de Mark Romanek avec Carey Mulligan, Andrew Garfield et Keira Knightley (2011)

24 février 2011

Bienvenue Mister Chance

J’aime les films d’Hal Ashby. Et ce n’est pas une sorte de snobisme déplacé qui provoquerait chez moi une volonté d’affirmer fièrement mon goût pour l’œuvre de ce cinéaste américain plutôt oublié des années 70. On lui préfère en effet bien d’autres cinéastes de cette époque, qu'il me serait bien laborieux de citer mais que vous connaissez tous, et en comparaison, Hal Ashby apparaît comme un réalisateur au talent et à l'importance quelque peu méprisés. Non, j’aime ses films, tout simplement. Et évidemment, je m’imagine très loin d’être le seul. A vrai dire, Hal Ashby a même plutôt l'air d'être à la mode chez toute une frange d'acteurs et réalisateurs se réclamant d'appartenir à un certain cinéma "indépendant" américain. Personnellement, je trouve ses films souvent beaux, drôles, émouvants et toujours intelligents. A part, en tout cas, et tous marqués par la même sensibilité. Je vous ai déjà parlé de The Last Detail, qui est sans doute mon préféré, et je vais à présent vous dire quelques mots de Bienvenue Mister Chance, peut-être son film le plus connu, que j’ai regardé très récemment, et qui ne déroge pas à la règle.




Hal Ashby nous raconte ici l’histoire d’un homme naïf et simple (benêt, pourrait-on quasiment dire) qui a vécu toute sa vie retiré du monde, passant son temps à prendre soin d’un jardin et, surtout, à regarder la télévision. Cet homme nommé Chance, incarné par Peter Sellers, est obligé de quitter sa petite bulle suite à la mort de son patron, le propriétaire de la maison dans laquelle il résidait paisiblement. Un petit accident malencontreux l’amène ensuite à être accueilli au domicile d’un vieux businessman influent aux portes de la mort (Melvyn Douglas) et de sa charmante femme d’au moins 50 ans sa cadette (Shirley MacLaine). Le premier, devant faire face à la maladie, trouve en lui une source d’apaisement en ces dernières heures de souffrance, et la seconde, peut-être en manque d'amour, lui trouve progressivement un charme assez irrésistible. Dans leur immense demeure où il est invité à rester indéfiniment, Chance va fréquenter les plus hautes sphères du pouvoir et même rencontrer le Président des États-Unis, dont le vieil homme malade est un proche conseiller. L’attitude toujours calme et sereine de Chance va passer pour une sagesse à toute épreuve acquise suite aux présumés malheurs qu’il aurait traversés, en réalité nés de malentendus qu’il ne prend même pas la peine de rectifier. Toujours tiré à quatre épingles et d'une allure très sérieuse, Chance verra ses rares paroles être prises pour autant d’oracles rassurants, de proverbes lumineux et de métaphores éclairées, alors qu’il ne fait que parler posément de son savoir en jardinage.


C'est bien une télécommande que Peter Sellers, les yeux rivés sur son écran, tient si fermement dans ses mains, restant insensible aux charmes de Shirley MacLaine

Quelques lectures rapides effectuées sur internet m’ont permis de constater que Bienvenue Mister Chance est très souvent rapproché du Forrest Gump de Robert Zemeckis. Le seul point commun qu’ont ces deux films est qu’ils mettent en scène un personnage principal au QI anormalement bas qui va, plus ou moins accidentellement, passer pour un héros de la nation. Un point commun certes apparemment de taille, mais finalement assez superficiel puisqu’au-delà de ce simple état de fait, les films n’ont pratiquement rien à voir. D’autres lectures m’ont également appris qu’Hal Ashby faisait de son personnage de Chance l’équivalent d’un Dieu ou au moins d’un saint, notamment parce que le dernier plan du film nous montre un Peter Sellers semblant marcher sur l’eau. Mais c’est là faire preuve d’une certaine étroitesse d’esprit et complètement ignorer ce qu’Hal Ashby paraît nous démontrer pendant tout son film. Le cinéaste, que l’on a peut-être connu plus inspiré, plus relâché, semble ici dresser le portrait apeurant d’une Amérique définitivement sortie des Trente Glorieuses, en pleine récession économique, dont le Président est un homme puant et sûr de lui qui ne supporte pas de se faire voler la vedette. L’état du pays est si désespéré que sa population en vient à se raccrocher aux phrases faussement sibyllines diffusées par la télévision d’un personnage rapidement poussé sous les feux de la rampe, dont seules l’inconscience et la naïveté lui permettent d’être tout à fait heureux. Peter Sellers, extraordinaire dans l’un de ses derniers rôles, incarne en effet le seul personnage complètement content du film. Je ne dis pas « épanoui », car le mot serait bien trop fort pour ce personnage unique en son genre qui véhicule également une certaine tristesse, une douce mélancolie portée par son étrange légèreté et soulignée par la musique d’Erik Satie qui l’accompagne régulièrement.


Ne suffit-il pas de savoir serrer les mains et de bien passer à la télé pour entamer une belle carrière politique ?

Revenons sur la prestation de Peter Sellers. L’acteur est à l’origine du film puisque c’est lui qui effectua les efforts pour obtenir les droits du livre dont il est l’adaptation et c’est lui qui présenta directement le projet à Hal Ashby. Peter Sellers trouve ici un rôle particulièrement significatif lui permettant de démontrer tous ses talents d’acteur dramatique sérieux. Lorsque l’on regarde le film, il nous arrive d’attendre que l’acteur se fasse comique, les occasions ne manquant pas pour qu’il vienne perturber le bon déroulement d’une émission télé, d’un repas mondain ou d’une rencontre de prestige. Mais cela ne survient jamais, car Peter Sellers donne à son personnage une réelle existence, une vraie crédibilité et ce, même quand il prononce bien malgré lui une ligne de dialogue effectivement drôle. Je pense par exemple au gag dans l’ascenseur, où son personnage fait des remarques idiotes uniquement provoquées par son extrême ignorance. L’acteur semble porter un masque de placidité, ou bien s’être enfin défait de son masque comique, lui qui fut si souvent condamné à faire rire, à l’exubérance.


Petit aperçu de la dernière scène du film

La mise en scène de Hal Ashby est, comme je l’ai dit, rarement surprenante. Ainsi, le cinéaste ne rappelle que de façon très exceptionnelle la fantaisie qui habite en permanence un film comme Harold et Maude, et ce notamment lors de la première sortie en ville de Chance, qui se fait sur le fameux morceau de Richard Strauss auparavant immortalisé par le 2001 de Stanley Kubrick. On dirait que Hal Ashby s’est fixé de très platement filmer son histoire et, surtout, son personnage incroyable, probablement pour être, d'une certaine façon, à son image et mieux capter ou renforcer les sentiments que celui-ci dégage. Le cinéaste conserve néanmoins tout son talent et ne manque pas d’atteindre une certaine poésie. Une poésie qui atteint son point culminant lors de ce fameux plan final, effectivement équivoque, où l’on voit donc Chance avancer sur un étang, s’en étonner puis parvenir à enfoncer son parapluie à côté de lui, tandis qu’est prononcé la phrase « Life is a state of mind », les derniers mots du vieil homme que la maladie a vaincu. Porté par la chance ou par sa sainteté, on ne sait pas, le personnage pouvant très bien évoluer sur une jetée submergée autant qu’il peut réellement marcher sur l’eau. Toujours est-il que le générique de fin débute par la phrase « A story of chance », avant de défiler devant le bêtisier d’une scène coupée au montage, histoire de nous rappeler, quand même, tout le talent comique de Peter Sellers. Selon moi, le film d’Hal Ashby semble plutôt tourner en dérision et critiquer assez sévèrement la société américaine et la tournure qu'elle prend alors, en cette fin des années 70, avec un humour assez grave et caustique. Une société dont le besoin d’être rassuré est si fort qu’elle est capable de considérer les propos d’un simple d’esprit comme autant de prédictions lumineuses et de mener au pouvoir ce même individu, tel que nous le suggère la dernière scène. La fin, cette ultime image, est peut-être là pour enfoncer le clou, en nous montrant en un seul plan la double-image de cet homme-enfant profondément innocent, à la fois perçu comme l'équivalent d'un saint bienfaisant et qui est aussi un simple d'esprit seulement porté par une chance hors-norme. Un personnage qui se contente d'être là, Being there étant le titre original. Bienvenue Mister Chance est dans tous les cas un bien beau film, et surtout le portrait d'un personnage inoubliable.


Bienvenue Mister Chance de Hal Ashby avec Peter Sellers, Shirley MacLaine, Melvyn Douglas et Jack Warden (1979)

23 février 2011

Gainsbourg (vie héroïque)

Ce matin je me lève, j'ouvre mon placard, dis-donc mon pote sur qui que je tombe ? L'amant de ma femme ! Je lui dis : "Dis-donc mon pote qu'est-ce que tu fous là ?". Il me répond : "Je fais comme toi, je baise ta femme". Non blague à part ce matin je me lève, et je me mets à chanter : "Rien ne t'arrête, quand tu commenceeeeeees, si tu savais comme j'ai ennnnnvieeee d'un peuuuu de sileeeeeeence". Je chantais ces paroles d'une chanson que je ne connais même pas, je chantais ça en louchant, et cette saloperie de virus qui s'emparait de moi venait peut-être du film que j'avais maté la veille au soir, le Gainsbourg (vie héroïque) de Joann Sfar. Joann Sfar, parlons-en. Ce type est un dessinateur de bédé qui a un melon gros comme ça. Il gribouille dans un style hideux qui se veut unique et il n'en peut plus de trouver ça génial. Rien ne lui fait peur. Même pas l'idée de réaliser un long métrage venu de nulle part, un film de deux heures et dix minutes, car sa mégalomanie n'a pas de limite, le biopic d'une icône nationale, rien que ça. Dans ce film on apprend ce qu'on savait déjà, à savoir que Serge Gainsbourg a voulu être peintre avant de se lancer dans la variétoche. Aussi Sfar lui prête son propre coup de crayon, s'alléguant ainsi le génie incommensurable qu'il attribue au chanteur à la tronche de choux. Sfar le considère à ce point comme un surdoué absolument génial qu'il le filme enfant déblatérant comme un adulte cynique et prodigieusement éclairé. Or ce modèle d'intelligence et de génie artistique voit son imaginaire confondu à celui de Joann Sfar dans une (auto)biographie exécrable. Car la chose ne s'arrête pas là, d'un bout à l'autre du film Gainsbourg est visité par son double, Gainsbarre, dessiné à la palette graphique, représenté à l'image par les croquis minables de Sfar tout en dessins animés. Et c'est d'un crispant... 
 
 
C'est entre autres pour ça que j'aimerais truffer Joann Sfar de pruneaux
 
Ce film ridicule, qui s'ouvre sur la mention ô combien ronflante : "Un conte de Joann Sfar", est donc une suite de sketches bruyants et désolants, mal filmés, qui nous racontent bêtement le parcours de Gainsbourg et qui parviennent à nous rendre l'artiste inintéressant au possible, voire détestable. Pour couronner chaque étape de cette fable biographique de mes deux, autant d'exercices pathétiques d'imitation. Eric Elmosnino est sûrement remarquable dans sa façon d'imiter le monstre sacré, n'empêche que les imitateurs m'ont toujours flingué... Partant d'une vague ressemblance avec Gainsbourg, ce triste perroquet paré de fausses grandes oreilles grotesques imite la diction du chanteur, ses gestes... Passionnant. Laetitia Casta s'en tire plutôt pas mal en Brigitte Bardot, faut dire qu'elle partage naturellement ses gros nichons, mais ça n'est jamais qu'une autre actrice qui joue à la célébrité, et ce que nous regardons comme des cons c'est Casta qui s'amuse, voilà ce qu'on mate, on mate une paire de nichons qui joue à en être une autre, on mate pas un personnage. Il n'y a aucun personnage dans ce navet. 
 
 
Casta semble prendre autant de plaisir que Bardot à se trimballer les nibards en vrac
 
Je m'en prends un peu violemment à Casta alors que c'est sans doute celle qui le mérite le moins. Que dire de cette potiche d'Anna Mouglalis qui pose en robe Chanel et qui clope comme un putois pour aggraver sa voix de baryton, et qui fait du Anna Mouglalis pour interpréter Juliette Gréco ; que dire de feue Lucie Gordon qui reprend scolairement l'accent de Jane Birkin et qu'on a pourtant du mal à identifier comme telle vu qu'elle est à peu près aussi lisse et jolie que Birkin était ingrate et singulière ; que dire surtout du triste Philippe Katerine dans la peau de Boris Vian... Et c'est sans parler de celle que j'appellerais la cerise sur le gâteau, Sara Forestier, qui nous fait un numéro de catafalque humain lorsqu'elle tente vainement d'imiter France Gall en chantant insupportablement mal et en hurlant comme une trépanée avec son immense gueule grande ouverte et vue sur ses amygdales démoniaques... C'est le numéro d'actrice le plus lamentable que j'ai jamais vu. Jouer ça au premier degré et trouver ça chouette, ça me bute. 
 
 
France Gall avait de la classe, non ?
 
J'ai failli crever devant les élucubrations de Sfar sur la vie de Gainsbourg et devant ce spectacle horrible d'acteurs poisseux et d'actrices nues, tous et toutes plongés avec conviction et passion dans leurs risibles exercices d'imitation. Le pire c'est que le film nous aguiche et joue sur notre côté vicelard en accumulant platement les multiples histoires de cul impliquant Gainsbourg et toutes les célébrités de l'époque (Bardot, Gréco, Brassens, Birkin, etc.). On a le sentiment de lire un Oops animé et on attend niaisement de voir la prochaine victime du grand Gainsbourg et d'avoir un aperçu de ses parties fines avec telle ou telle star en décolleté. J'ai fini le film en vitesse accélérée puis j'ai regardé Tamara Drewe. Je cherchais une idée pour conclure cette critique en chantant dans ma tête "Who let the dogs out, wouf wouf wouf", et ça me faisait penser à Frank, dans MIIB, dans la scène où il chante cette chanson. Idem, je repensais à la scène où il chante "I will Survive". Pour moi ce sont ces scènes mythiques qui font de M2IB un meilleur film que M1IB.
 
 
Gainsbourg (vie héroïque) de Joann Sfar avec Eric Elmosnino, Laetitia Casta, Anna Mouglalis, Sara Forestier et Philippe Katerine (2010)

22 février 2011

True Grit

Bien que peu client du cinéma des frères Coen et malgré ma répugnance avérée pour la plupart de leurs films (plus mitigée en ce qui concerne leur précédent opus, A serious man), j'étais curieux de découvrir leur premier western. L'histoire se déroule en 1870, juste après la guerre de Sécession, sur l'ultime frontière de l'Ouest américain. Mattie Ross, une jeune fille de 14 ans, veut venger la mort de son père. Pour retrouver son assassin, elle fait appel au cabochard Marshall Cogburn et à un original Texas Ranger. True Grit est le remake d'un film d'Henry Hathaway sorti en 1969, 100 dollars pour un shérif, avec John Wayne dans le rôle principal (repris aujourd'hui par Jeff Bridges), qui remporta pour sa prestation le premier et seul Oscar de sa longue carrière (que ne lui reprendra pas aujourd'hui son successeur). Jeff Bridges reprend le rôle de Wayne au même âge : 61 piges derrière la cravate et autant d'enfants sans père disséminés dans le pays. Les frères Coen se défendent cependant d'avoir signé un pur remake du film d'Hathaway et préfèrent dire qu'ils ont réalisé une "nouvelle adaptation" du roman de Charles Portis. Ils ont en tout cas fièrement et courageusement signé leur attestation d'originalité en plaçant le bandeau sur l'œil droit de Jeff Bridges alors qu'il recouvrait l'œil gauche de John Wayne dans le film original... On n'ira pas les contrarier. Le film ne donne pas vraiment envie d'en savoir davantage sur ses origines, et c'est dommage car le classique d'Hathaway était quant à lui tout à fait digne d'intérêt. Il faut dire que l'histoire telle qu'elle nous est présentée par les Coen ne fait pas bien rêver, et que la mise en scène ne vient jamais rehausser sa portée. Le classicisme (mais il faudrait plutôt parler ici d'une sorte de gentil académisme) de la réalisation des Coen s'inscrirait presque dans le sillon du cinéma d'Henry Hathaway, parent pauvre de John Ford tout de même beaucoup plus doué que nos contemporains siamois. Hathaway a réalisé plus d'une soixantaine de films entre 1932 et 1974, cumulant parfois entre deux et quatre réalisations dans la même année en bon travailleur acharné. A tourner un film sans importance par an, les Coen deviennent quant à eux des faiseurs peu inspirés.



Rien à dire sur la mise en scène transparente donc. Certes les acteurs sont plutôt sympathiques à suivre, même s'ils incarnent de purs clichés vivants (et en dépit du regret que l'on éprouve à l'idée que la petite Hailee Steinfeld sera l'Hilary Swank de demain), mais ça ne suffit décidément pas. Car il n'y a pas grand chose à se mettre sous la dent avec cette histoire ultra conventionnelle, portée par des protagonistes volontairement stéréotypés, que le film met quarante minutes à nous présenter alors que nous les connaissions absolument par cœur avant même de les découvrir à l'image, uniquement grâce au descriptions faites par les personnages secondaires avant leur apparition. Aucune envie non plus d'interpréter les pauvres rouages de ce récit, de dire la dualité du personnage de Cogburn, rustre alcoolique, à la fois héros et raté, tueur de sang froid sans scrupules ni parole et père de substitution au grand cœur. Pas de temps à perdre non plus en palabres au sujet de cette héroïne qui est une enfant surdouée avide de vengeance, bien décidée à rendre justice elle-même, et que le sort punira tout de même de cette basse velléité de châtiment. Pas davantage besoin de s'étendre sur l'inénarrable peinture de la fin d'une époque et de la disparition d'un certain type de cow-boys solitaires bourrés à craquer de "vrai cran" (ce qui aurait dû devenir le titre français), mais qui nous foutent littéralement à cran...



En vérité, avant de voir le film et même après, au-delà du problème des manques artistiques ou scénaristiques, on pouvait et on peut légitimement se demander si le nouveau bébé des frères Webster Webster et Coen (retrouvant le Jeff Bridges de leur meilleure comédie The Big Lebowski), est une potacherie bourrée de cet humour noir qui leur est cher, ou s'il s'agit au contraire pour eux (tout en renouant avec le Josh Brolin du beaucoup plus sérieux No country for old men), de réaliser un film réflexif prompt à interroger un genre vieux comme le monde et son état en 2011. Réponse : ils n'ont pas choisi. Ils ont fait un peu de tout ça, sans amalgamer les tons ni les genres. On a donc droit à des scènes de comédie qui ne font jamais rire, juxtaposées à des séquences plus sérieuses où l'on s'ennuie franchement tout autant. Les gags, comme les personnages, les situations, les événements, bref comme pratiquement tout dans le film, sont prévisibles, attendus, et chaque étape du long métrage se déroule comme prévu, sans surprise, sans finesse, sans intéresser tant soit peu le spectateur, bras croisés et mine défaite devant ce sobre spectacle. On va d'un bout à l'autre des deux heures que dure le film sans maugréer mais sans jamais au grand jamais être passionné. On est là devant un western plat et déjà vu cent fois et on se demande quel est le but de ces cinéastes tant aimés du grand public, quel est leur sujet profond ou leur projet véritable. Au fond, à quoi bon ? On ne retient qu'une scène, et encore en faisant un effort surhumain pour la graver en soi, celle du pendu que la jeune fille doit aller décrocher de sa branche à une dizaine de mètres du sol. Le gag final de cette scène ne fait pas rire, mais l'image de ce corps pendu si loin au-dessus du sol est étonnante, originale. Pour le reste c'est du western convenu qui n'a d'autre recul qu'un humour nul et d'autre ambition qu'une suite de facilités sans nom.



Voir ce film au cinéma, en avant-première et dans une salle comble, m'a appris qu'il vaudrait parfois mieux rester chez soi. Je devrais éviter d'aller voir sur grand écran ces œuvres de cinéastes adulés par un public nombreux, qui se rend dans les multiplexes en état d'extase, absolument acquis à la cause de réalisateurs qu'il admire religieusement, mu par une volonté inconditionnelle de rire à cet humour noir dont on leur a dit qu'il était de toute façon irrésistible. Entendre la salle éclater de rire devant telle scène éculée et médiocre qui présente l'héroïne agacée de partager le lit d'une vieille femme qui ronfle peut pousser le spectateur non-averti à décompenser dans son fauteuil. Idem devant telle autre séquence, absolument pas comique et peu vraisemblablement tournée à cet effet, qui décrit le racisme anti-indien de l'époque avec un natif bâillonné avant d'avoir eu le temps de s'exprimer à la foule venue le voir pendre, séquence qui annonce l'exclusion des indiens de ce film pourtant voué à parcourir leur territoire devenu no man's land, et qui symbolise leur disparition déjà d'un pays où ils étaient d'office relégués au plus petit commerce de macchabées. Même problème devant cette déferlante de violence où des doigts sont tranchés et une tête fusillée... Ah ah ah. Remarquez je les envie presque, eux qui s'esclaffent et se pissent dessus à la moindre scène ambigüe, dans le doute. Pour ma part je suis resté muet face à un film pas vraiment mauvais mais sacrément décevant.

Nota bene : Après avoir écrit cette critique, je me suis attaqué à l'original par Henry Hathaway : 100 Dollars pour un shérif, que j'ai beaucoup plus apprécié.


True grit de Joel et Ethan Coen avec Jeff Bridges, Matt Damon, Hailee Steinfeld, Josh Brolin et Bary Pepper (2011)

20 février 2011

Sex Friends

Le blog prend un petit essor pas négligeable, chaque jour le record de visites est battu et c'est la blogosphère toute entière qui tremble comme une feuille. Un tel engouement des lecteurs engendre des obligations : "à grand pouvoir, grandes responsabilités" comme dit Spiderman. Ces responsabilités comprennent la nécessité de se rendre chaque jour dans les salles de cinéma en empruntant les issues de secours afin de découvrir sur le vif toutes les nouvelles sorties les plus attendues du grand public et de les critiquer le plus tôt possible. Il faut coller à l'actualité, être dans le feu de l'action, ne rien louper. C'est pourquoi je me suis senti obligé, au péril de ma vie, en évitant les vigiles les plus tenaces et les plus sournois de l'UGC, d'aller voir sur grand écran Sex Friends, sorti mercredi dernier. Je vous en parle à chaud, je suis encore sous le choc. Le génie de ses deux comédiens-stars m'a pris à la gorge. Si elle était un feu, Portman serait le Grand incendie de Londres qui a permis d'éradiquer la peste dans toute l'Angleterre. A ses côtés Kutcher est à lui tout seul une pompe à incendie, un tsunami géant, l'ouragan Katrina, une déferlante d'eau salée et glacée pour éteindre jusqu'à la moindre escarbille incandescente.


C'est pas spécialement passionnant ce que j'ai à dire sur ce film du coup. Portman a officiellement déclaré il y a quelques années que jamais elle ne jouerait dans un film "à la Jennifer Love Hewitt". Ce film est donc la preuve qu'elle ne tient pas ses promesses. Inutile donc de me fatiguer à vous parler de ce film en bien ou en mal, tout le monde s'en bat. Vous croyez vraiment que je suis allé mater ça au cinéma ? Regardez-moi bien dans l'œil ! J'attendrai le dvd-rip, comme tout le monde. Je voulais juste en causer parce qu'il vient de sortir et que ça fait toujours bien de causer des dernières parutions, des dernières saloperies.




Et aussi parce qu'il y a une affiche grandeur nature placardée contre un mur sur le chemin qui me ramène du boulot tous les soirs. Alors à chaque fois que je passe par là je me retrouve nez à nez avec les pieds des deux comédiens grossis dix fois et qui me toisent sur papier glacé en haute définition. En tant que foot fetish, mon sang ne fait qu'un tour devant ces pieds. Je suis complètement jeté et je raffole de tout ce qui est pieds, arpions, nougats, pompes, panaris, et autres pattes. Or le spectacle offert par cette affiche sublime des godasses de Portman et Kutcher est un modèle du genre. Bravo.


Sex friends d'Ivan Reitman avec Natalie Portman et Ashton Kutcher (2011)

19 février 2011

The Messenger

The Messenger est un énième film américain sur la guerre en Irak, cette fois-ci vécue depuis l'intérieur, par deux soldats chargés d'aller informer les familles de la mort de leur proche. Ces deux soldats sont incarnés par Ben Foster, un acteur à gueule de rat que l'on voit de plus en plus dans des premiers rôles alors que son faciès repoussant l'avait jusque-là cantonné aux personnages de traîtres et de méchants en tout genre, et Woody Harrelson, qui nous sort donc un grand numéro d'acteur, dans son rôle de vieux soldat sans cœur qui en a vu d'autres mais qui se découvre de nouvelles sensibilités aux côtés de son jeune loup moins aguerri. Ben Foster est le fils illégitime de Jodie Foster et de Splinter le maître-rat des tortues ninja. Il arrive à s'envoyer les pires salopes parce qu'il a acquis, grâce à son père et à ses frères de lait Leonardo, Raphael, Michelangelo et Donatello une parfaite connaissance du monde underground. A son tableau de chasse, Kirsten Dunst, Kristen Stewart et Ellen Page, ce qui lui a valu un "Limite !" de la part de son père quand il a été mis au courant, vu la juvénilité de ces deux dernières conquêtes, imaginez un rat de taille humaine vous tancer car vous franchissez la ligne jaune du détournement de mineur...




Pour en revenir au film, il paraît bien long, mais il se laisse tout de même regarder. Ce qu'il y a de plus captivant, ce sont les histoires que l'on devine à peine lorsque nos deux personnages vont annoncer les sales nouvelles chez les familles qui viennent de perdre l'un des leurs. Toutes ces scènes où l'on rentre à peine chez elles, dans leur intimité, pour en ressortir aussitôt. Hélas, ces moments sont quasi systématiquement filmés caméra au poing, avec petits mouvements parfois assez disgracieux pour capter la tristesse de ces familles endeuillées, et c'est assez dommage... A part ça, ce que vit le jeune soldat campé par Ben Foster, tiraillé entre une première meuf dont il était amoureux qui va se marier avec un autre et une seconde meuf moche dont il a annoncé la mort de son gars et qui voit en lui une source de réconfort, on s'en cogne pas mal. Du coup je l'ai maté d'un oeil en vitesse lente parce que je matais Les Petits mouchoirs de l'autre œil en vitesse rapide sur mon netbook premier cri ! Et pourtant, j'en viens à dire que c'est pas trop mal. Je l'ai pas vu en vitesse réelle, et je dis que c'est pas mal ! C'est dire où en est mon indulgence envers les gros mélos hollywoodiens...


The Messenger d'Oren Moverman avec Ben Foster, Woody Harrelson et Jena Malone (2009)

18 février 2011

L'Arnacoeur

Votre fille sort avec un sale type ? Votre sœur s'est enlisée dans une relation passionnelle destructrice avec un acteur porno ? Votre tante est mariée depuis 50 ans à votre Tonton Scefo qui est un vrai connard ? Votre mère s'est entichée d'un fan d'O.J. Simpson ? Aujourd'hui, il existe une solution radicale, elle s'appelle Alex. Son métier : briseur de couple professionnel. Sa méthode : un dentier d'Orang-outan à faire craquer tous les zlips du monde. Sa filmographie : tous les films de Cédric Klapisch et tous ceux de Tony Gatlif. En effet le séducteur en question n'est autre que Romain Duris, et Vanessa Paradis est celle que Duris doit délivrer de son époux idéal, lourdement payé pour ce faire par le père de la dame (que tous les personnages du film n'arrêtent pas d'appeler "la belle", avec parfois la variante "bonne"), grassement payé donc, le Duris, par le père de cette beauté divine qui veut se débarrasser de son futur gendre pour des raisons dont, croyez-moi, tout le monde se fout à mort.


La scène qui m'a fait rêver d'être un énorme gros coiffé d'un bonnet en plein été et pendu à son nokia.

Notre séducteur à la manque s'y refuse d'abord, son éthique lui dictant de ne briser que les couples malheureux afin de libérer les femmes de leur carcan conjugal et de maris minables. Apparemment seules les femmes souffrent de mauvais mariages, c'est bon à savoir. Or il se trouve que Vanessa Paradis a la chance hors-du-commun de vivre le grand amour avec un bellâtre bourré aux as, très appréciable puisque rasé de près et souvent absent, qui l'aime profondément. Duris finit néanmoins par accepter le gros chèque signé du père de Vanessa Paradis pour briser ce couple idyllique car il a besoin d'argent rapport à une ridicule histoire parallèle de malfrats, qui sert de macguffin ultra dispensable à cette triste comédie. Donc tout le scénario va consister à nous faire suivre les péripéties de Romain Duris, enfoncé jusqu'au cou dans sa mission visant à foutre la merde dans un couple de rêve qui n'a rien demandé. Ceci dit on sent bien, assez rapidement, que Paradis n'est pas complètement heureuse dans ce ménage. Pas d'exception à la règle, la femme est triste en couple si elle ne vit pas avec Romain Duris, c'est la leçon du film et du cinéma français depuis 10 ans. Pendant tout le "métrage" on croit deviner que le futur époux de Paradis est en réalité un bel enfoiré, un type louche, une plaie qui cache son jeu sous le fric, un sourire bright et des costars. Eh bien en fait non, c'est simplement qu'il est trop parfait, trop lisse, trop amoureux, que sais-je... Et Paradis finira par tout plaquer pour s'en aller coincer les chicots désordonnés de Duris entre ses propres dents du bonheur, même si ce dernier lui a menti à chaque instant, même s'il arbore d'un bout à l'autre du film des cheveux huileux ou dégoulinants, y compris par temps sec, et même si son personnage a tout l'air d'un vrai débile, histoire de s'éclater dans la vie avec un marsupial hystérique. Encore un film, donc, qui donne de la figure du mari une image obligatoirement désastreuse.


L'actrice préférée des français à côté de Vanessa Paradis.

N'empêche que c'est Noguerra qui donne lieu à la seule scène à peu près marrante du film. Duris engrange toutes les infos qu'il trouve sur Paradis pour tâcher de les mettre à profit histoire de la séduire : elle aime honteusement Georges Michael, elle kiffe Dirty Dancing (LE film préféré de toute femme), et elle n'a plus de sensibilité dans l'épaule gauche depuis un accident de skate (!). Du coup lors d'un repas au restaurant où il hésite sur le menu entre l'âne (Paradis) et le cochon (Noguerra), Duris fait exprès de se renverser de la soupe brûlante sur une guibole qu'il a préalablement protégée pour ensuite déblatérer qu'il n'a rien ressenti car il n'a plus de sensibilité dans cette jambe depuis une chute en rollers (?), ce à quoi Paradis s'empresse de répondre : "Ça alors coïncidence ! Il se trouve que justement j'ai moi-même l'épaule à blanc depuis que je me suis galtée avec mon skateboard". Trivias, correspondances, rapprochement, coup de foudre à Nothing Hill. Mais Noguerra, qui a décidé d'intervenir dans ce dialogue, demande alors à Duris : "Si je te plante un coutelas dans le muscle tu ne sentiras rien ?" Duris acquiesce et l'autre lui plante alors de toutes ses forces 5cm de fourchette dans la mauvaise cuisse. Duris hurle de douleur en la traitant de connasse, et c'est bien la seule fois qu'il prononce une parole à laquelle on adhère. Aussitôt Noguerra réitère l'expérience dans la bonne jambe. Normal. Quoi de plus logique que d'embrocher la première personne rencontrée qui se trouve être paraplégique et donc insensible, ou de déboîter le caisson à quelqu'un qui affirme avoir perdu sa sensibilité dans la joue à cause d'une sieste prolongée avec la tête calée contre l'angle d'une table. Forcément si quelqu'un me dit avoir perdu sa sensibilité dans le bras je vais m'empresser de le lui coincer dans un broyeur à ordures avant de lui trancher carrément la patte, pour voir si c'est vrai. Chouette scène donc. Mais le reste...


Duris qui ne peut pas s'empêcher de se faire remarquer en déféquant sur le dress code.

Pour le reste on ne se marre jamais devant cette comédie d'outre-tombe. Le plus tragique c'est qu'ils ont réuni François Damiens et Julie Ferrier, un duo "comique", pour ça... duo qui tombe à l'eau comme c'est pas permis et qui, acteurs comme personnages, se contente de servir la soupe au duo de stars en faisant un peu peine à voir. Quant à l'aspect romance du bordel... Comment ne pas avoir envie de gerber devant les facéties de Romain "Jigsaw Puzzle" Duris pour séduire cette duchesse interprétée par Vanessa "Far from heaven" Paradis ? Il faut voir Duris interpréter le type fan de musique classique qui va au concert dans un costume blanc trouvé à la Foir'Fouille du coin et qui passe une heure et demi à écouter un morceau de Chopin en mimant très sérieusement (bien que très mal) tous les gestes du pianiste dans le vide, giflant quasiment ses voisins de fauteuils quand les notes partent dans les graves ou dans les aigus. Il faut voir ça. Mais pour assister à ça, à ce génie dramatique, à cette saloperie, il faut aussi endurer le pire couple du cinéma français s'efforçant d'imiter - et ô combien mochement - la scène de danse finale de Dirty Dancing dans une comédie romantique qui s'inspire en tous points des pires films américains actuels et qui pour ce faire cite et pompe douloureusement et directement de drôles de classiques d'outre-atlantique pour un résultat purement macabre. Quel spectacle... Et les critiques et journalistes de tous horizons qui se félicitent qu'une comédie romantique française contemporaine parvienne enfin à ressembler à une comédie romantique américaine contemporaine... comme si on n'en voyait pas déjà assez, et comme si c'était un modèle à suivre.


L'Arnacoeur de Pascal Chaumeil avec Romain Duris, Vanessa Paradis, François Damiens, Helena Noguerra et Julie Ferrier (2010)

17 février 2011

Captifs

Il y a une idée dans ce film. Une petite idée, certes, mais c'est déjà ça. Vous êtes-vous déjà allongé sur la banquette arrière d'une bagnole, pour vous reposer tout en vous laissant bercer par le bruit du moteur et par un soleil venant régulièrement caresser vos paupières au rythme de ses apparitions aléatoires ? Sans doute. Tout le monde a dû faire ça, surtout quand on est gosse, j'imagine. Cette situation offre un réel réconfort, c'est un moment où l'on se sent en général fort bien et où on en vient parfois jusqu’à espérer que le voyage ne se termine pas de si tôt. Sauf si on a facilement mal au cœur en bagnole parce que là, c'est pas la position la plus stable, bien entendu. Eh bien dans Captifs, le dénommé Yann Gozlan met très platement en image cette situation, qui évidemment précède ici le drame, l'horreur. Zoé Félix est une infirmière au sein (qu'elle a tout petits mais très fermes) d'une équipe humanitaire en mission dans les Balkans. Elle traîne en compagnie de deux tocards-trimards-queutards qui, entre eux, échangent quelques dialogues assez fous. Parmi eux, Arié Elmaleh, le frère des comiques Gad et Fid. Lui aussi est comique, puisqu'il demande à son collègue "T'étais au Darfour toi ? C'était chaud là-bas, pas faux ?". Si c'est une improvisation, on ne lui en veut pas. Mais si l'auteur de ce film a réellement écrit ça dans son scénario, c'est assez osé. Faut l'écrire, une saloperie pareille. Et faut surtout oser la dire. Mais bien évidemment, dans la bouche d'un acteur de la trempe d'Arié Elmaleh, vous vous doutez bien que ça passe comme une lettre à la poste... Quelques minutes plus tard, nous nous retrouvons donc en compagnie de notre trio de zigotos en bagnole, et c'est là que déboule sans qu'on s'y attende une idée.




La fine équipe traverse des paysages que je situerai plutôt dans les Vosges du Nord et certainement pas dans les Balkans, bien que certaines parties des Vosges du Nord fassent effectivement penser sans forcer au Kosovo. Zoé Félix est à l'arrière accoudée aux sièges avants, tandis que nos deux compères aux dialogues terribles débattent sur le fameux thème "Zidane ou Platini, lequel est le meilleur joueur de foot français de l'Histoire ?". Les deux acteurs ont réellement l'air très impliqué, le jeune Arié Elmaleh défendant Zidane becs et ongles, tandis que son plus âgé interlocuteur rappelle les statistiques enviables de Platoche, véritable serial buteur que le natif de la Castellane n'était pas. En fait, je précise qu’ils n'évoluaient pas exactement au même poste. On pourrait dire que Zizou était presque un 8 et demi alors que Platoche, c'était plus du 9 et demi. Le mec de la génération Zidane qu'on peut comparer à Platini, c'est Djorkaeff, et là y a pas photo : Youri est au-dessus. Bref, tout ça pour dire qu’on compare pas les torchons et les serviettes. Moi j'avais 12 ans en 1998, donc vous imaginez bien vers qui se porte ma préférence, c'est à dire son pote Duga, trop sous-estimé, technicien hors-pair et actuellement commentateur de génie à la manque sur Canal+. A voir échanger nos deux personnages avec virulence et animosité, on se dit que les deux individus, certainement animés d'une passion bien réelle pour le ballon rond, pourraient continuer pendant des heures, et que peut-être le script n'en révélait pas tant. Car ensuite, le débat s’oriente sur les gardiens de but de l’EdF avec la grande question que tout le monde s'est posée : fallait-il maintenir Fabulous Fab dans les cages en 2006 ? Question à laquelle l’Histoire s’est chargée de répondre positivement à deux reprises en nous amenant d'abord jusqu’en finale de la Coupe du Monde, une compétition où le divin chauve nous a sauvé une ou deux fois, et en nous ridiculisant ensuite lors de l’Euro 2008, où son successeur et concurrent d’hier Greg Coupet s’est contenté de mater les ballons filer dans ses filets, tout en gardant sur son visage de pornstar son légendaire sourire. Greg' Coupet est un fameux goal de merde, mais je le trouve "à craquer", j'avoue. Bref.




C'est donc à ce moment-là que, las et abattue, Zoé Félix décide d’enfiler ses boules quiès et de s'allonger à l'arrière, pour passer le reste du trajet au calme. Yann Gozlan, au sommet de son art, nous gratifie alors d'une série de champ-contrechamp d'une efficacité redoutable. Plan serré sur la tronche détendue de Zoé Félix, dont les paupières sont mi-closes. Plan sur ce qu'elle regarde avec insouciance : le feuillage défilant et le soleil apparaissant puis disparaissant derrière les arbres en bordure de la route. Champ-contrechamp, champ-contrechamp, champ-contrechamp, on n’en peut plus, champ-contrechamp, quand est-ce que ça s’arrête ta race, champ-contrechamp. CONTRECHAMP ! Le soleil a disparu, le feuillage se fige : la bagnole n’avance plus, et alors que nous sommes encore plongés dans le silence imparfait vécu par Zoé Félix, un point rouge vient naviguer sur sa tronche pour menacer de lui faire un troisième œil. C’est le tournant du film, l’élément perturbateur de cette histoire à la con : Zoé Félix et ses deux collègues sont pris d’assaut par une bande organisée de yougoslaves de mauvais poil et armés jusqu’aux dents. La scène pourrait être plus réussie si le personnage de Zoé Félix, enfin sorti de sa léthargie, ne se mettait pas à commenter en détails ses moindre faits et gestes. Alors qu’elle est priée de bien vouloir sortir de la bagnole par un yougo cagoulé à l’accent vosgien mal dissimulé, Zoé Félix commente ainsi la situation : « Je me fige, soyez rassurés, je ne suis pas armée, je lève les mains en l’air, je suis tenue captive, ça y’est, vous m’avez capturée, c’est le début du film, nous sommes captifs ». De mon côté, j'ai choisi de m'arrêter là, et je ne suis pas allé plus loin. Y’avait du foot à la télé : Arsenal-Barça, sur Canal+, présenté par Zizou. C’était fameux. Même en crypté j’ai pris mon pied.


Captifs de Yann Gozlan avec Zoé Félix et Arié Elmaleh (2010)

16 février 2011

Copie conforme

Au sommet de mon classement des meilleurs films de 2010 je n'ai eu aucune difficulté à placer le film d'Abbas Kiarostami. Beaucoup ont cherché à déceler la vérité dans ce récit, ou leur propre vérité. Si ceux-là ont trouvé quelque satisfaction dans une tentative de résolution personnelle de l'énigme posée par le film, très bien. Mais la seule vérité qui compte à mes yeux c'est celle du pouvoir de l'art cinématographique qui est au principe même de l'œuvre. Je me fiche personnellement de savoir si le couple filmé en est un vrai qui fait d'abord semblant de se rencontrer ou si c'en est un faux qui feint de s'être aimé. Je l'ignore et je ne me pose pas vraiment la question. Je me la suis posée en découvrant le film, surtout au moment fascinant du basculement dans le café de la mamma italienne, mais très vite et à jamais la question s'est effacée au bénéfice d'une sidération.




Sidération devant une actrice d'abord, Juliette Binoche, au faîte de son talent, car il faut bien en parler et dire combien la comédienne impressionne par son travail, son aisance, sa vitalité. Devant la mise en scène de Kiarostami surtout, au service d'une idée remarquablement simple, pour un art du récit pas si répandu. Excusez la dithyrambe mais un film pareil m'y contraint. C'est un film si enthousiasmant et si riche à la fois, qui procède d'une liberté totale et qui en laisse autant au spectateur. C'est aussi un film sur l'art, sur la question de la copie et de la reprise, qui s'inscrit sans détour dans l'héritage du Voyage en Italie de Rossellini, à la suite du Mépris de Godard et d'Un Couple parfait de Nobuhiro Suwa. Le renversement au cœur du film rappelle aussi celui qui ouvre mystérieusement Pierrot le fou, quand Pierrot-Ferdinand (Jean-Paul Belmondo) et Marianne (Anna Karina) passent subitement du statut de parfaits inconnus l'un pour l'autre à celui d'anciens amants réunis par hasard après cinq ans de séparation, sans que l'on soit sûr de la véritable nature de leur relation, la rencontre ouvrant le film pouvant tout aussi bien réunir des partenaires de toujours que de nouveaux amants partis à l'aventure au hasard d'un jeu de rôle aussi sincère qu'éprouvant, totalement engageant pour les protagonistes comme pour le spectateur. Les personnages de Godard changeaient de relation et de vie au détour d'une conversation poétique dans une voiture dont le pare-brise reflétait des lumières rouges et bleues (image tant et tant reprise et imitée), comme se reflètent le ciel et les bâtiments de Florence sur le pare-brise hypnotique de la voiture dans laquelle Juliette Binoche emmène William Shimell au début de Copie Conforme. Le film s'élève d'autant plus facilement qu'il prend appui sur un héritage.




De la première séquence dans la salle de conférence, jusqu'à la dernière dans le petit hôtel marital, en passant par le trajet en voiture, inévitable chez Kiarostami, la visite au musée, la fameuse séquence centrale dans le petit café, le dialogue avec Jean-Claude Carrière autour de la statue, mais encore la dispute lors du repas au restaurant, mitoyen d'un mariage, d'un bout à l'autre le film est comme porté par une grâce un peu miraculeuse. Point d'hermétisme ou de lourdeur du dispositif méta-discursif, aucune entrave aux enthousiasmes conjugués du cinéaste, des comédiens et du spectateur. Car non content d'être intelligent, le film se veut léger et touchant, comme lors de cette scène où, alors qu'un homme providentiel (Jean-Claude Carrière donc) rencontré par hasard vient de conseiller au personnage principal du film de poser délicatement sa main sur l'épaule de sa femme au détour d'une promenade, l'évocation de cette représentation se réalise soudain et subrepticement à l'image au moment où les protagonistes passent derrière un arbre. C'est un film qui ne donne pas de réponses, se laissant plutôt porter par son propre mouvement qui fait rejaillir la beauté essentielle, la puissance d'un art du cinéma dont on aurait failli oublier à quel point il est aussi simple que précieux.


Copie conforme d'Abbas Kiarostami avec Juliette Binoche, William Shimell et Jean-Claude Carrière (2010)

14 février 2011

Dogfight

San Francisco, 1963. Le jeune Eddie Birdlace (River Phoenix) s’apprête à vivre sa dernière nuit avant son départ pour le Vietnam. Le groupe de marines auquel il est rattaché organise une soirée où se tiendra un drôle de concours nommé « Dogfight » qui consiste à récompenser celui qui aura amené la fille jugée comme étant la plus moche. C’est comme ça qu’Eddie est amené à rencontrer Rose (Lili Taylor), une jeune fille timide et solitaire, aspirant à devenir une chanteuse folk, dont le physique peu facile correspond effectivement au profil recherché pour la soirée. Ce film réalisé en 1991 par Nancy Savoca se présente d’abord comme une simple romance rendue particulièrement agréable à suivre grâce au charme assez rare de l'ensemble des personnages en présence. Le regretté River Phoenix campe avec brio un jeune garçon de 18 ans au caractère bien trempé, mais un peu buté et englué dans son petit univers très masculin. Sa rencontre avec Rose, une jeune fille idéaliste et un peu naïve, enfermée dans des rêves entretenues par ses idoles (Joan Baez, Bob Dylan, Woody Guthrie, etc), le confronte à une autre vision des choses qui ne le laissera pas insensible. Lili Taylor est également parfaite dans son rôle, elle qui n’a clairement pas un visage correspondant aux critères habituels de beauté, mais qui ne manque pas pour autant de dégager un certain charme et qui parvient même à nous séduire lorsqu’elle se met à pousser la chansonnette, avec sa voix si douce simplement accompagnée par un timide jeu de guitare ou de piano. On suit donc avec un réel plaisir la petite aventure de ce couple d’une nuit, filmée très simplement mais avec une application sincère par Nancy Savoca, qui n’a visiblement pas tourné grand chose depuis. Les passages inévitables du scénario, comme le moment où Rose se rendra compte de la raison pour laquelle elle a initialement été abordée par Eddie puis les excuses et explications qui s’en suivent, parviennent miraculeusement à éviter une lourdeur que l’on pouvait légitimement redouter et tout fonctionne étonnamment bien. Alors que le temps semble se dilater et cette nuit devoir ne jamais finir, le film donne l’impression de passer à toute vitesse. Tandis que nous nous attachons encore davantage à notre couple vedette se promenant et échangeant dans un San Fancisco au look encore très fifties, l’accent est mis sur leur manque d’expérience et leur innocence commune. Nous suivons également via de brèves scènes souvent amusantes les divagations de la bande de potes qu’Eddie a temporairement abandonnée. Eux aussi constituent trois personnages très joliment dépeints, qui ne manquent pas de nous faire décrocher quelques sourires et même un vrai éclat de rire lors d’une scène de tatouage particulièrement savoureuse.




Mais c’est grâce à sa dernière partie, contenue dans son quart d’heure final, que Dogfight prend une toute autre envergure. Cette nuit où tout semblait figé dans le temps finit par s’achever, et dès l’aube, Eddie doit quitter Rose, puis nous le voyons prendre ses jambes à son cou pour ne pas manquer le départ des troupes pour le Vietnam. Je croyais alors qu’il s’agissait du dernier plan du film, en me disant qu’il pouvait très bien nous quitter là, nous laissant imaginer la suite. Mais ça n’est pas le cas, et Dogfight choisit d’aller plus loin. Le film, très léger jusque-là, s’alourdit brusquement et prend alors tout son sens. Le temps du film est soudainement haché, accéléré. La guerre du Vietnam, que l’on traverse comme un éclair lors d’une scène aussi brève qu’efficace et brutale, apparaît comme un cauchemar à oublier au plus vite. Notre héros se réveille d'ailleurs transfiguré puis découvre la ville de San Francisco métamorphosée et l’accueil très divers qui lui est réservé. On devine que ses trois amis n'ont pas survécu à la guerre et qu'ils y sont tombés comme des mouches, bien triste sort pour ceux qui se faisaient surnommer les « bees » (abeilles) en raison de leurs patronymes se commençant tous par la lettre B et qui en avaient donc chacun une tatouée sur le bras. Eddie n'a plus qu'à rejoindre Rose pour retrouver une petite source de réconfort et peut-être tenter de renouer avec une époque définitivement abolie dont elle est la dernière relique. Dans cette dernière partie, Nancy Savoca réussit le plus difficile et fait de son œuvre modeste beaucoup plus que la petite romance qu'elle prétend longtemps être. On sait que plus rien ne sera comme avant, et pas seulement pour notre personnage principal. Le générique de fin défile sur les notes de Sunflower river blues de John Fahey, une mélodie qui nous conforte dans la drôle d'impression empreinte de douce nostalgie laissée par ce très beau film que je vous invite vivement à redécouvrir.


Dogfight de Nancy Savoca avec River Phoenix et Lili Taylor (1991)