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31 mars 2014

Les Envoûtés

Je pensais mettre la main sur une pépite méconnue du cinéma d'horreur des années 80. Je me suis trompé. Attention, ce film n'a rien de honteux, mais on comprend aisément pourquoi il est plus ou moins tombé dans l'oubli. Et pourtant, ça commence plutôt bien ! Scène d'ouverture : Martin Sheen fait son jogging dans un abominable survêt' gris qui lui va comme un gant. L'acteur a la classe malgré tout. Un petit camion distributeur de lait le dépasse et c'est le véhicule que la caméra se met alors à suivre. Celui-ci circule dans les rues plutôt chics d'un quartier résidentiel de Minneapolis. Une brique de lait est déposée sur un perron. Immédiatement, nous sommes intrigués. Quel rôle va jouer cette maudite brique de lait ? Pourquoi insister là-dessus ? Et quand retrouverons-nous Martin Sheen ? C'était bien Martin Sheen, hein ? La scène se poursuit...




Martin Sheen est de retour. On est désormais sûr que c'est lui. Il y a peu d'acteurs, n'atteignant guère le mètre 70, qui disposent d'une telle classe. On reconnait bien son allure d'éternel adolescent, sa parenté chicanos, sa démarche chaloupée. Il est là et bien là, à l'aise dans ses baskets, dans son rôle, dans son survêt hideux, aucun doute là-dessus. La brique de lait l'attendait sur le pas de la porte de sa maisonnée. Il monte le perron, la saisit, rentre chez lui, embrasse sa femme, puis range la brique dans le frigo, s'essuie le front et donne une taloche à son môme. C'est l'heure du petit-déjeuner. Sa femme, simplement vêtue d'un peignoir de bain, prépare des toasts pour le gamin, âgé de 8 ou 9 ans et plus occupé à jouer aux petites voitures. Gros plan sur le bouton "marche/arrêt" de la cafetière, d'où l'on croit voir surgir une petite étincelle... Pourquoi !? On l'ignore encore.




Après avoir échangé quelques banalités avec sa femme, Martin Sheen rouvre nonchalamment le frigo pour s'enfiler une rasade de jus d'orange au goulot. Il gêne sa femme, qui souhaite s'emparer du beurre. Résultat : la brique de lait, posée en équilibre sur le plus haut compartiment du frigo, s'écrase sur le carrelage et le liquide se répand. Rien de grave. Le couple prend cet incident à la rigolade et Martin Sheen se met même à éponger le sol avec ses vieilles chaussettes. "Laisse-moi faire et va vite te doucher, tu sens plutôt fort" lui dit alors gentiment son épouse, toute rouquine et toute fraîche, tandis qu'elle nettoie le sol, pieds nus. En bon mari, Martin Sheen s'exécute, il file sous la douche. C'est un beau dimanche de printemps. Tout le monde a l'air de bonne humeur. Une chouette journée s'annonce. On s'attendrait presque à entendre Martin Sheen chantonner sous la douche. Mais il faudrait être bien naïf... Car dès les premières secondes du film plane une tension sourde...




Retour dans la cuisine. Alors que la maman insiste pour que Kevin vienne avaler son bol de céréales en train de se ramollir, la cafetière se met à émettre un curieux grésillement. Ni une ni deux, la jolie rousse choisit d'éteindre l'appareil. zzzzZZZZzzzz ! Ses pieds reposant nus dans la flaque de lait, son corps va alors recevoir une décharge électrique mortelle. Une décharge si forte que la pauvre femme sera incapable de décoller son doigt du bouton. Figée, foudroyée, morte sur le coup et sous le regard impuissant de son fils, terrassé lui aussi à la vue de cet affreux spectacle. Alerté par les lumières vacillantes de la salle de bains, Martin Sheen sort de la douche en toute hâte. En découvrant sa femme pétrifiée dans la cuisine, prenant aussi de plein fouet l'odeur de son corps brûlé et découvrant la mine peu réjouie de son fils, l'acteur nous livre alors l'une de ses spécialités : yeux plus exorbités que jamais, regard totalement affolé, grimace assez osée mais maitrisée à 100%, il joue la panique comme personne. C'est sur l'image de ce visage halluciné que se termine donc cette terrible et foudroyante introduction.




A ce moment-là, on est dedans, et on pense tenir un sacré film. Cette ouverture fait l'effet d'une douche froide. Elle pourrait être ridicule. Elle ne l'est pas du tout. Elle est simplement d'une redoutable efficacité. On sent qu'un cinéaste au savoir-faire incontestable se tient derrière la caméra. Il s'agit de John Schlesinger, plus connu pour avoir réalisé Macadam Cowboy et Marathon Man. On se souvient de quelques moments particulièrement tendus dans Marathon Man, comme par exemple la fameuse scène de torture où les dents de Dustin Hoffman étaient sérieusement menacées par un Laurence Olivier habité, eh bien quelques passages des Envoûtés sont un peu du même acabit. Hélas, ils sont trop rares et un peu perdus dans un scénario qui peine à nous captiver vraiment. Après l'introduction glaçante, une ellipse nous amène quelques mois plus tard, à New York, où Martin Sheen et son fils ont déménagé. Notre héros, psychiatre pour la police, se retrouvera mêlé à une enquête sur une série de meurtres horribles apparemment liés à des rituels vaudou. Progressivement, Martin Sheen lèvera le voile sur une secte aux ramifications plus complexes et profondes qu'il ne le croyait...




On sent l'inspiration de John Schlesinger trop intermittente. Après un départ canon, son film peine à trouver son rythme et on finit même par s'ennuyer. L'histoire, qui mêle sorcellerie, rituels vaudou et sectes secrètes au sein de la Grosse Pomme, est pourtant très séduisante sur le papier, mais le mélange ne donne pas le résultat escompté. Le film flirte tantôt avec le thriller parano tantôt avec l'horreur sectaire mais n'excelle sur aucun tableau. Reste quelques éclairs de génie, réellement terrifiants, qui donnent au film tout son intérêt. Je pense à cette scène où la nouvelle compagne de Martin Sheen, victime du sort d'un sorcier, voit sa joue enfler, gonfler, et d'où finit par sortir une nuée d'insectes. C'est franchement dérangeant. Inutile de ne pas spécialement apprécier la compagnie des insectes pour être dégouté par cette scène. Et puis il y a cet autre moment, a priori anodin mais qui est pour moi le sommet du film. La terreur y naît d'une trouvaille de mise en scène aussi simple que démoniaque. Alors qu'ils s'apprêtent à participer à un rite impliquant un sacrifice humain, un groupe de personnes sort tout bêtement d'un ascenseur, parmi lesquelles ledit sorcier, au physique très inquiétant. Le groupe passe alors devant la caméra et il se termine par le sorcier, un peu en retrait, dont le regard toujours fixe, comme possédé, croise alors le notre lors d'un regard-caméra furtif mais sacrément vicelard. A ce moment-là, on pense être passé à côté de ce qui aurait pu être un sacré film... Un sacré film...


Les Envoûtés de John Schlesinger avec Martin Sheen, Helen Shaver, Robert Loggia, Harley Cross et  Janet-Laine Green (1987)

28 mars 2014

La Vie rêvée de Walter Mitty

Après plus de quatre ans de blogging ciné on commence à avoir une petite expérience et à reconnaître de loin les critiques qu'on aura un mal fou à coucher sur papier glacé. Elles peuvent concerner des films qui nous ont touchés au plus profond, émus jusqu'aux tréfonds, ces films plus qu'aimés, ces moments charnières dans nos existences de cinéphiles, de Lady Chatterley à La Vie d'Adèle en passant par L’Épouvantail, qui a une résonance toute particulière dans notre parcours commun. Mais cela concerne aussi l'autre extrémité de la chaîne alimentaire du cinévore, ces films qui scient les jambes, qui lacèrent le cœur tout en nouant l'estomac et en prenant à la gorge, ces longs métrages qui nous font emmagasiner un trop plein de haine avec lequel on ne parvient à vivre qu'en optant pour le déni, pour le black-out volontaire. L'exemple-limite, jusqu'ici, c'est Inception. D'autres ont posé le même problème, comme Les Petits mouchoirs, qui nous a fait annuler quelques retrouvailles amicales, afin d'éviter que la simple question de le critiquer revienne sur la table pour la millième fois. Et puis un jour, on a trouvé l'angle... La vie rêvée de Walter Mitty rejoint aujourd'hui Les Petits Choirmous dans la catégorie de ces films épouvantables qui auraient pu rester intraités, être enfouis à tout jamais dans nos entrailles, nous remuer l'estomac jusque sur nos lits de morts (où nous nous voyons déjà levant une main tremblotante en murmurant "Caneeeeeet" dans un dernier râle, ou, pourquoi pas, "Stilleeeeeeer").




Mais contrairement à l'horreur de Canet, La Vie rêvée de Walter Mitty bénéficie malgré lui d'une critique à chaud. La réaction dans l'instant, au sortir de la projo, favorise l'expulsion de ces critiques plus qu'acerbes : écrire tout de suite, aussitôt sorti de l'enfer, du trauma, pour témoigner. Si on laisse passer cette impulsion, si on rate le coche dit de "l'éruption de haine", ça peut ne jamais revenir. C'est typiquement ce que nous avons eu la chance de faire pour Polisse, Dark Knight Rises ou Amour. A chaque fois, on est rentrés du ciné comme Taz le diable de Tasmanie, en mode toupie humaine. Incapables de pioncer, secoués de spasmes terrifiants, la tension grimpée à 12 (sachant que d'habitude on est réputés "calmes", nos tensions respectives voltigeant plutôt entre 2 et 3), nous n'avions pas d'autre choix que de pulvériser le clavier dans un torrent de mots peut-être mal fagotés mais salvateurs. Soyons honnêtes, il existe aussi des films qui longtemps après cette éruption vitale et douloureuse, cet accouchement par forceps, peuvent encore provoquer quelques répliques sismiques : des jours plus tard (et vaut mieux que ce soit le week-end quand on est salarié et qu'on a un "statut social"...), on se voit soudain propulsé hors de son lit comme par un défibrillateur invisible, et on constate que nos ongles ont poussé de six bons centimètres d'un coup, que nos poils ont doublé de volume et sont hérissés, tous nos nerfs sont contractés, notre mâchoire se met à tirer, sans oublier la grosse gaule nuptiale qui couronne le tout, le genre d'érection qui pourrait satisfaire un troupeau de brebis entier et qui fout mal à l'aise notre compagne ordinaire, réveillée en sursaut, et qui demande : "Mais qu'est-ce qui t'arrive aujourd'hui ? Tu m'avais caché ce truc. Pourquoi ça fume à ce point ?" Il faut aussi avouer qu'à chaque fois que cela nous est arrivé, nous avons découvert, en allant prendre l'air, poussés dehors par un réflexe animal, que c'était toujours des soirs de pleine lune. Du coup on est peut-être juste deux loup-garous.




Bref, revenons sur le cas Walter Mitty. Faire la liste des scènes qui nous donnent des envies de meurtres sauvages est impensable. On parle de ce genre de meurtres qui pourraient retourner le bide du plus rôdé des profilers à la retraite du FBI, confronté chaque jour de sa chienne de vie aux pires ordures de cette terre, obligé d'avouer devant notre forfait, en larmes : "Ça je l'avais peu vu ! Ce souci du détail-là, ce perfectionnisme dans la charcuterie fine, j'avais pas fait encore. Ces mecs ont dû jouer dix heures avec le cadavre, alors que la victime est forcément morte au bout de cinq minutes maxi vu la façon dont ils ont commencé leur affaire, vu comment ils ont entamé le dialogue..." C'est pile poil ce qu'on aimerait pouvoir faire dire à un type comme Fox Mulder, cet homme persuadé que la vie est ailleurs et qui s'est fait tatouer "Believe" sur la cheville (histoire que même en tongs aux Bahamas il puisse se rappeler que la vie n'est putain de pas que là), quand on endure les facéties d'un Ben Stiller en mode Zlatan mais sans jambes. Imaginez Francis Llacer qui la ramènerait comme Christiano Ronaldo. Stiller se filme pendant des heures sur un skate, à la Tony Hawk, les bras en croix, couché dans les virages sur une route norvégienne sinueuse, caressant l'asphalte la paume ouverte, le sourire jusqu'aux feuilles. Ou jouant au foot chez les Mongols, en compagnie d'un Sean Penn plus laid que jamais, fier de débiter le plus sérieusement du monde des répliques qui, placées dans la bouche de Will Ferrell, deviendraient des sommets d'humour, le tout sur fond de coucher de soleil tapageur et de chansons pop élégiaques qui donnent envie de maudire tous les autistes impliqués dans cette horreur filmique. Mais c'est bien Ben Stiller le coupable, lui dont le nom occupe seul l'affiche et dont la tronche imbitable sur-occupe chaque parcelle de plan de ce long métrage gerbant. Le pire est atteint quand l'un de ses vis-à-vis, un second rôle avec qui il dîne au resto après son retour du Pérou, l'un des pays où notre héros a "commencé à vivre" (...), lui avoue en pleine extase qu'il ressemble à un "Indiana Jones qui pourrait aussi être le chanteur des Strokes"… Ce spectacle laisse sans voix.




Cette publicité éhontée de soi-même rappelle les plus belles heures du règne de Staline, à ceci près que le veule Ben Stiller est son propre Mikhaïl Tchiaoureli. En bon opportuniste et en pure enflure, Stiller surfe sur la génération facebook qui aime à s'auto-congratuler, à résumer sa propre vie rêvée en quelques lignes indigentes griffonnées sur un carnet de chez Ben et soi-disant mignonnes à croquer, qui se régale de faire tourner ses petits films de voyages super cool tournés à la 1ère personne du singulier, de poster ses polaroids misérables témoignant de trips existentiels égoïstes à la mords-moi-le-noeud et prétendant que la vraie vie commence forcément sur une planche à roulette ou sous un parachute dans un pays étranger, cette génération friande d'égotrips risibles bâtis sur de fausses rencontres et composés de très gros zooms à la chaîne sur l'auteur fait sujet, prompt aux plus pathétiques autocélébrations. La Vie rêvée de Walter Mitty est peut-être le premier selfie de deux heures (une heure trois quarts en fait, on nous assène une fois de plus un générique de dingue qui dure bien ses dix minutes) avec des millions de dollars de budget. Au final, toutes ces aventures grotesques que vit le personnage ne l'amènent qu'à rentrer chez lui pour séduire enfin sa voisine de pallier, et heureusement, parce que sans ça on aurait vu Ben Stiller finir en ciseaux, en train de s'auto-pomper dans un finale rocambolesque et rebutant quoique parfaitement cohérent.




Quand le film se termine, phénomène étrange, on se surprend à faire défiler TumblR avec pour tag "Ben Stiller", zieutant des millions de photographies de ce zonard qu'on vient de subir la mort dans l'âme pendant deux plombes dans un authentique film de propagande mis en scène comme la dernière pub Google, donc en tous points ignoble. Et puis on finit par se rendre compte qu'on est en train de prendre un mauvais pli, et qu'on se met à méchamment ressembler à ces vigilantes dont la famille a été carbonisée par un taré et qui passent des jours entiers à regarder le visage de leur ennemi juré sur quelques clichés fatigués d'être manipulés, pour être sûrs de parfaitement photographier la tronche de l'enflure en question, histoire de pas le rater le jour où ça se présentera. On ferme lentement sa tablette dans un "clap" définitif, avec un nouveau but dans la vie, le regard dans le vide. On se rend compte alors que l'on distingue parfaitement tous les objets qui nous entourent alors qu'on est assis dans le noir complet, que l'on parvient à sentir la moindre odeur à plusieurs kilomètres à la ronde, et notamment celle du Kébab de la rue Saint-Jérôme qui nous a fait tant de "jours de foot", et que les poils sur notre torse ne forment plus un simple V bien taillé à la pince à épiler mais un putain d'abécédaire de Deleuze complet. Soudain la tête nous tourne, on perçoit un manque d'afflux sanguin en direction de notre cerveau, car la moitié au moins de notre sang est dirigée vers une zone plus basse de l'anatomie humaine, plus sensible, prête à réagir comme une soupape de cocotte minute. Encore un mauvais soir de pleine lune à passer...


La Vie rêvée de Walter Mitty de Ben Stiller, avec Ben Stiller, à la gloire de Ben Stiller (2014)

26 mars 2014

Her

Ça par exemple… Si je m’attendais à aimer le dernier film de Spike Jonze… Force est d'avouer qu'une armée d'a priori négatifs m'ont assailli à l'approche de ce fameux Her, signé de la main du réalisateur d'une centaine de clips et, tout dernièrement, de Max et les Maximonstres. Scénariste plein de bonnes idées mais pénible et besogneux (à l’instar du célèbre Dans la peau de John Malkovich, film parti sur de bonnes bases dont il n’a su que faire), au style visuel pompier et lassant, Jonze ne partait pas d'un bon pied, encore moins à la vue de cette affiche ô combien inquiétante. Et pourtant le film est une bonne, une vraie surprise. D'abord parce que le cinéaste cesse de jouer la carte de l'épate ou de la séduction et peint un futur terriblement proche de notre présent, sans emphase, sans esthétisme criard, dépourvu de toute quête d’inventivité échevelée, de tout coup de manche narratif, et loin de tout goût affiché pour un "visuel" excessif. Spike Jonze a lui-même écrit son scénario et se libère ainsi de la lourde patte Kaufman, auteur de Synecdoche New-York et scénariste non seulement de Dans la peau de John Malkovich mais aussi d'Adaptation, l'autre long métrage de Jonze. Charlie Kaufman a également commis, pour Michel Gondry, autre clipeur professionnel adepte du tout-visuel, le script d’Eternal Sunshine of the Spotless Mind. Et l'on pouvait craindre que Her se rapproche de ce cru de la filmographie de Gondry, récit aussi mignon que mélancolique d'une histoire d'amour vouée à l'échec mais recommencée ad vitam æternam par deux paumés dépressifs et adorables...




Mais Her vole bien au-dessus de tout ça en refusant d'être un pot pourri de petites idées bricolées, de séduire son petit monde avec force détails mignonnets, en mettant au rebut toute mise en clip superficielle et toute velléité de livrer son petit délire cheap pseudo ravissant. Optant en fin de compte pour une simplicité absolue et pour un discours tout en finesse, Jonze parvient enfin à mettre l'émotion au premier plan. Il filme un futur qui est déjà au présent, poussant notre quotidien à peine plus loin qu'il ne va déjà et, ce faisant, il réalise l'un des films les plus intéressants de ces dernières années sur des questions aussi cruciales et d'actualité que le problème de l'individualisme et de la solitude de l'homme moderne, celui de la communication virtuelle, de la dépersonnalisation émotionnelle, de la mise en gérance des histoires personnelles ou du développement des intelligences artificielles. Sans asséner de réponses toutes tracées, et sans tirer de plans sur la comète, Spike Jonze avance des hypothèses non seulement originales mais terriblement convaincantes : et si, au fond, les nouvelles technologiques de communication, au lieu de révolutionner absolument le destin du genre humain, ne faisaient que rejouer son drame profond, l'échec amoureux, en l'accentuant sans véritablement le dénaturer ? Et si les robots, doués de personnalité et d’une authentique capacité au sentiment, venaient à tomber amoureux des hommes, et réciproquement, au lieu de vouloir les soumettre et les abattre, comme, pour vulgariser leur propos, dans 2001 l’Odyssée de l’espace ou Terminator ? Et si l'intelligence artificielle, au lieu de prendre le contrôle du monde et de vouloir asservir ses propres créateurs (pour quoi faire au juste ?), comme l'ont prophétisé tant de films, se mettait simplement à évoluer à une telle allure et de façon si indépendante que l'homme n'aurait plus rien à lui apporter, que l'humain la désintéresserait totalement et qu'elle finirait par mettre un terme à tout rapport avec lui pour fuir dans un ailleurs inventé par elle ?




Toutes ces hypothèses sont à vrai dire fascinantes, et la force de Spike Jonze est de les poser sans se croire obligé, une fois n’est pas coutume, d’extrapoler, d’exagérer, de pousser chaque idée à son paroxysme avec l’air de celui qui a tout compris et à qui on ne la fait pas : ces hypothèses sont simples et Jonze les traite avec toute la simplicité qu’elles réclament. Le cinéaste nous donne ainsi à penser les données du monde tel qu'il est, ou tel qu'il va vraisemblablement devenir, sans refermer aucune porte et en évitant les lieux communs, surprenant constamment son spectateur. Qui ne s'attend pas à ce que Samantha (Scarlett Johansson), le système d'exploitation dont Theodore (Joaquin Phoenix) tombe amoureux, se mette, par jalousie, à parasiter la vie de son installateur, à prendre le contrôle de son existence en utilisant toutes ses données intimes accessibles et en court-circuitant ses relations en toute discrétion ? Il n'en est rien. Au contraire, lorsque Samantha se permet un droit d'ingérence dans la vie de son protégé et amant, écrivain public de lettres intimes pour particuliers, c'est dans le but d'obtenir la publication en volume tant espérée de ses plus belles missives virtuelles. Savoir qu'elle est capable de cette initiative suffit à nous laisser imaginer le pire, la prise de contrôle tyrannique de la vie humaine par une machine, sans que le scénario ait à s'y astreindre. On pouvait aussi s'attendre à ce que la relation de Samantha et de Theodore ne soit pas aussi exclusive que le jeune homme l'espérait. Cette attente est pour le coup confirmée mais, loin de s'abaisser à un retournement de situation banal et désespérant (Theodore surprenant par exemple un ami ou collègue en plein ébat virtuel avec sa dulcinée artificielle), Spike Jonze va au plus simple et pourtant au moins attendu : Theodore constate le détachement de sa maîtresse, lui demande s’il n’est pas le seul, elle lui dit la vérité, que Theodore écoute tout en observant ces dizaines d’individus qui se croisent dans le métro et qui parlent, comme lui, à une voix sans corps, peut-être à la même...




C’est parce que cette situation est connue de tout un chacun que Jonze parvient à nous toucher, parce que le numérique, le virtuel, l’artificiel, ne font qu’augmenter horriblement le nombre des dialogues potentiels, sentimentaux ou non, entretenus de concert par l’être aimé avec d’autres que l’amoureux délaissé. Loin de jongler au petit bonheur la chance avec des idées, des concepts ou autres théories plus ou moins farfelues, comme il l’a fait par le passé, le cinéaste observe avec une sincérité et une forme de respect, d’amour, disons-le, cet humain qui jadis lui servait de jouet. Jonze filme, sans esbroufe, sans en faire de sympathiques freaks, pivots d’une satire pontifiante ou mesquine, un homme et son corps, l’excellent Joaquin Phoenix (Her lui doit beaucoup), il filme une femme, artificielle ou pas, en tout cas sa voix, celle (parfois irritante il est vrai) de Scarlett Johansson, soit des sujets au centre d’une histoire, et non de simples rouages dans une quelconque démonstration. On pense finalement moins à Michel Gondry qu’à James Gray, celui de Two Lovers. Joaquin Phoenix nous gratifie d’ailleurs une nouvelle fois de sa déjà célèbre danse solitaire, aussi drôle qu’émouvante, exécutée pour la première fois en boîte de nuit, en 2008, pour séduire Gwyneth Paltrow. Cette danse et ce film, Two Lovers, sublime et plus important qu’on ne croit, ont donc déjà fait des petits. Outre Her, le récent Tonnerre de Guillaume Brac leur emprunte beaucoup (Vincent Macaigne rejouant la danse de Joaquin Phoenix pour séduire la belle Solène Rigot), et ces trois films sont au fond liés, au-delà de leurs sujets et des figures qu’ils mettent en scène, par la qualité pas si commune de leur regard porté sur l’humain.


Her de Spike Jonze avec Joaquin Phoenix, Scarlett Johansson, Amy Adams, Rooney Mara et Olivia Wilde (2014)

24 mars 2014

Ne te retourne pas

Faut-il être au fond du trou pour lancer un film pareil. Il y aurait une thèse à écrire sur l'état dans lequel on se trouve quand on appuie sur "Play" pour lancer un film comme ça. Sauf pour ceux qui l'ont fait en croyant avoir téléchargé Don't look now de Nicholas Roeg. Tous les autres sont des fumiers et nous en faisons partie ! L'idée de ce film ? Réunir Bellucci et Marceau. Les deux actrices partagent la particularité de cumuler une bonne vingtaine d'années de fantasmes masculins nourris, soit quarante piges de désir inassouvis et plus rarement effleurés, comme par Bertrand Tavernier qui, rappelons-le, avait un regard tout ce qu'il y a de plus normal avant de tourner La Fille de D'Artagnan (pur souvenir de cinéma). Sur le tournage de ce film, le cinéaste français s'est littéralement fracturé les yeux. Qui ne se souvient pas de cette scène où Sophie Marceau retire le haut (sa chemise explose, plus précisément) sous les yeux encombrés de son père incarné par un Philippe Noiret plus ripoux que jamais ? Après cette séquence, vue au cinéma à la sortie du film, sur écran géant, nous étions nombreux à avoir besoin de changer de caleçon !


A chaque coup de clap de Bertrand Tavernier (dont les mirettes commencèrent à cet instant précis à zieuter dans tous les sens), l'acteur ci-dessus, qui à la réflexion n'est pas peut-être pas Philippe Noiret, passait en une fraction de seconde de la position couchée, yeux mi-clos, à la position raidie, arborant les billes les plus exorbitées du monde, celles du clebs de Tex Avery.

Lycéenne au Lycée Henri IV (un assez bon bahut, l'équivalent de la Mosson à Montpellier ou du collège La Reynerie à Toulouse), Marina de Van, la réalisatrice de cette rognure filmique, a ensuite fait la Fémis, avant d'enchaîner les scénarios pour François Ozon (Sous le sable et surtout 8 femmes, qu'elle qualifie de "personal favorite") et Pascal Bonitzer (Je pense à vous). Et puis la voilà propulsée cinéaste, et la jeune femme fait parler d'elle avec ce thriller français (chose assez rare il est vrai) qui se fait fort de réunir deux actrices célébrissimes dans un coup médiatique de grande ampleur. Le film est irregardable, on le sait au bout de quelques secondes, mais il enfonce le clou dans une scène d'un ridicule inimaginable, où Marina de Van a le toupet d'insérer son propre faciès au cœur d'un morphing hideux entre les visages de Sophie Marceau et Monica Bellucci, comme si l'association miraculeuse de ces deux stars internationales à la plastique appréciée depuis la pointe de la Patagonie jusqu'en Terre Adélie devait aboutir à Marina de Vans. L'actrice-scénariste-réalisatrice veut bien sûr placer là un clin d’œil du genre "Emma Bovary, c'est oim", mais, ce faisant, elle se présente comme le chaînon manquant entre la madone méditerranéenne aux formes faramineuses et le charme bien "à la française" de Sophie Marceau, faite égérie de William Wallace par un Mel Gibson plutôt à l'affût sur ces coups-là. Marina de Vanne à deux balles prétend partager un peu de l'ADN de ces deux bombastics, simply fantastics. Let me laugh.


Entre l'idéal italien et l'élégance française : Beetlejuice.

Rappelons que ce film fut sélectionné hors-compétition à Cannes en 2009. Merci Thierry Frémaux. Cette projection cannoise, où le film reçut un accueil congelé, fut vécue comme un cauchemar par Marina de Van qui, une chance pour elle, n'a pas assisté à la projection sur notre canapé, dont elle ne se serait certainement pas remise. Toujours est-il que la réalisatrice poursuit son petit bonhomme de chemin puisqu'elle vient de sortir Dark Touch, titre anglais dont on sent bien qu'il a été trouvé par une francophone à la ramasse. Un autre long métrage irregardable à l'actif de De Van, dont la date de sortie aurait dû rester "prochainement" jusqu'en 2030 au bas mot.


Ne te retourne pas de Marina De Van avec Sophie Marceau et Monica Bellucci (2009)

22 mars 2014

La Vie des autres

Sich mit Dem Geschmack von anderen nicht zu irren, greift das Meisterwerk, ohne über Jabac zu lachen aka Jaoui und Bacri, Das Leben von anderen ist ein richtiger historischer film. Man sagte wirklich, daß man, um deutsche Grenzen herauszunehmen, im langen historischen film auf der wand von Berlin machen muß (Remember Good Bye Lenin! und ganz kürzlich der Barbara scheißende über). Und lang ist das nicht wenig zu sagen, ein wenig zu lang, wie zu langsam... Das ist fast ein dokumentarfilm auf deutschen schauspielern, einen deutschen Film zu drehen. Den scénar in der Buchhandlung nicht eben des Luxus zu veröffentlichen, der gesehen ist, das ist das einzige Interesse eines auf dem niveau sonst gelegten filmes Nullpunkt des Kinos. Aber das sieht sich hein aus, das ist, dennoch historisch interessierend. Félix das war sein zweites mal, und seine zweite siesta vor diesem film deutschen (nichts hängt ab). Für mich war das eine Premiere und die Letzte. Ich lasse Sie. Ich habe Lust auf einen sunday da.•



 Et maintenant la VF :

A ne pas confondre avec Le Goût des autres, le chef-d’œuvre pince-sans-putain-de-rire de Jabac, aka Jaoui et Bacri, La Vie des autres est un film historique correct. On dirait que pour sortir des frontières allemandes il faut faire dans le long film historique sur le mur de Berlin (remember Good bye Lenin! et tout récemment le über chiant Barbara). Et long c'est pas peu dire, un peu trop long, combien trop lent... C'est presque un documentaire sur des acteurs allemands en train de tourner un film allemand. Publier le scénar' en librairie c'était pas du luxe, vu que c'est le seul intérêt d'un film par ailleurs situé au niveau zéro de la cinématographie. Mais ça se regarde notez bien, c'est quand même intéressant historiquement. Félix c'était sa deuxième fois, et sa seconde sieste devant ce film allemand (il ne tient rien). Pour moi c'était une première et la dernière. Je vous laisse. J'ai envie d'un sunday.


La Vie des autres de Florian Henckel Von Donnersmarck avec Thomas Thieme et Martina Gedeck (2007)

19 mars 2014

Carrie, la vengeance

Bien que n'ayant aucun attachement particulier à l'original signé John Boorman avec ses fameux splitscreens et ses références permanentes au maître du suspense, aka Kubrick, sans oublier sa scène fétiche dite du "crucifix dans l'anus", nous avons fini une soirée devant cette énième resucée infâme, dont le working title était "Remake #00094857383221". Pour ceux qui ignorent encore l'histoire de Carrie : dans la petite ville de Castle Rock (Ontario), la jeune Carrie, qui a grandi sous les chicken wings d'une mère poule, subit la petite blague de trop de la part de ses camarades de classe, assez taquins. Elle se rend alors compte qu'un surplus d'adrénaline provoque chez elle des dons de télékinésie et de psychothérapie. De fil en aiguille, la mère croyante de Carrie tricote des pulls à sa fille, mais ça ne suffit plus à calmer les sautes d'humeur de la lycéenne qui, lors du bal de fin d'année, et après une ultime farce de ses camarades enjoués, finit par se venger de tous dans un bain de sang démesuré.


Julianne Moore, que diable es-tu venue faire dans cette galère ? Nathalie Kosciusko-Morizet était faite pour le rôle !

Cette histoire, qui dégénère à vue d’œil et dresse un portrait au vitriol de l'adolescence américaine, est sortie du plumeau du King. John Boorman l'a adaptée au cinéma pour pasticher, à la sauce post-moderne et dadaïste, son modèle de toujours, le célèbre "Kub". Kimberley Peirce quant à lui l'a reprise pour nous servir une soupe à la grimace cinématographique, une bouillabaisse filmique dépourvue du moindre intérêt, dont la seule tentative - actualiser l'humiliation en la faisant passer par les écrans de téléphones portables et autres écrans géants du traditionnel bal de fin d'année, et en profiter pour suggérer la mise en abyme écranique générale du merdier (Kub via Boorman via Pierce) - se solde par un échec cuisant. Récemment on a cloué au mur un type qui s'est amusé à torturer un chat innocent. Rappelons aux parigots et aux cons en général que ce fameux animal torturé, Toxic le chat, lancé en l'air contre des parpaings dans des vidéos qui ont fait le tour du web, n'est pas un cas isolé. Quinze fois par minute en moyenne (source IPSOS), d'autres chats du même acabit meurent sous les coups d'enfants désœuvrés de proche banlieue ou des campagnes les plus reculées. Parfois même il advient que des chats de bonne famille meurent intoxiqués après avoir simplement gobé le poisson rouge aux yeux globuleux qui, faute d'apports nutritionnels journaliers, surnageait depuis une paye à la surface de l'aquarium familial. 


Chloë Grace Moretz a été désignée Scream Queen grâce à Kimberley Peirce, quant à elle depuis longtemps consacrée Screen Gouine.

C'est précisément la tragédie qui est arrivée au chat d'un ami à nous, appelé "Henri portrait d'un sérial killer" (c'était le nom de son chat, pas le sien !). Son bestiau de compagnie a vu là une aubaine incroyable de bouffer du poisson pour la première fois de sa vie, et en prime ça tombait un vendredi. Le greffe n'a pas eu son week-end... Il est mort en un éclair. L'animal a eu ce soubresaut qu'ont les félins à chaque déglutition, sauf que ce spasme fut aussi celui de sa mort. A peine passée la glotte, le poisson's poison l'a laissé pour mort. Mais ce qu'on a reproché au bourreau de youtube, ce jeune homme qui, comme tant d'autres, a décapsulé un chat, mais qui a eu l'idée de le faire devant sa webcam pour devenir une star, et ce dont le monde entier s'est ému dans un bel élan collectif (chacun ses sources d'indignation...), c'est que la chose ait été filmée et montrée. Or, si l'on applique la jurisprudence "Toxic le chat", le Carrie, la vengeance de Kimberley Peirce, étant précisément un objet filmé, mérite lui aussi l'opprobre et la crucifixion.


Carrie, la vengeance de Kimberley Peirce avec Chloé Grace Moretz et Julianne Moore (2013)

16 mars 2014

Sens unique

Un officier de marine (Costner) est chargé d’enquêter sur le meurtre d’une femme (Young) dont il était l’amant. Il s’aperçoit progressivement que tous les indices qu’il découvre le désignent comme le coupable idéal. En effet, c'est Gene (Hackman), le véritable meurtrier, qui met en place un faisceau de preuves pour accuser Kevin (Costner) du meurtre et, cerise sur le gâteau, en faire un traître au service de l'Union (Soviétique). Nous sommes en pleine Guerre (Froide) et un climat de suspicion règne chez les haut gradés. Ce film nous apprend qu'on ne peut pas faire confiance en ses amis.

En cinq petites minutes de film, on a vu autant de rapports bucco-bucco, bucco-mammaires et bucco-génitaux que dans l'ensemble des films américains sortis depuis début 2010. Kevin Costner est beau et svelte. Il ressemble à mon frère Glue 3. Gene Hackman joue l'enfoiré qu'il a été condamné à jouer à partir du début des années 80 et ce jusqu'à la fin de sa carrière. Face à eux, prête à réaliser toutes les prouesses physiques qu'ils pourraient exiger, voici Sean Young, à l'époque en haut de l'affiche, grande actrice qui n'a malheureusement pas d'équivalent de nos jours. On l'aurait préférée en brune, nous l'apprécions quand même avec son indéfinissable couleur de cheveux poivre et sel et blonds fauves.


Deux acteurs au top du top de leur forme dans les années 80 et qui n'ont pas leurs équivalents de nos jours.

Dans ce film, Kevin Costner a la particularité de porter des habits trop courts, en alternance le pantalon ou le chemisier. Durant un dialogue décisif pour la résolution de l'intrigue lors duquel il est à la limite du pétage des plombs, Kevin Costner, la jambe pliée sur le coin de la table basse, laisse apparaître jusqu'à la partie supérieure de son mollet. Pour info, la costumière n'a pas été nominée aux Oscars. Opportuniste, l'acteur saisit alors l'occasion pour nous rappeler qu'il a failli devenir un joueur de baseball professionnel avant d'opter pour une carrière à Hollywood, en pointant du doigt le saillant muscle gastrocnémien qui tend les fibres de sa chaussette rouge.


Gene Hackman, au top durant toute sa carrière, héros et anti-héros dans les années 70, ordure notoire à partir des années 80, "celui qui a su s'arrêter à temps" dixit Clint Eastwood.

Kevin Costner joue un marin et c'est peut-être pour cela qu'ils ont décidé de faire en sorte qu'il ait toujours l'air de sortir de la douche, les cheveux mouillés, de l'eau dégoulinant sur les fringues. Heureusement, cet acteur a une telle prestance que quel que soit l'état de son cuir chevelu, son charme ne se brise jamais. La magie opère encore lorsqu'on nous dévoile le torse de la star. Ah, qu'elle était loin la mode des acteurs imberbes ! Kevin Costner nous montre en effet dans cette scène d'anthologie pourquoi il avait été choisi comme figurant dans le film Gorilles dans la brume. Quel torse velu ! Quelle pilosité ! A faire tomber n'importe quelle femelle chimpanzé. 


Légère comme une plume, gracieuse comme une ballerine, Sean Young réalise dans cette scène qu'elle a une opportunité en or de réaliser le coït tant espéré avec celui qui à l'époque était en tête des sondages de popularité tant chez les femmes que chez les hommes.

Durant les trois premiers quarts d'heure de ce film, on voit Kevin Costner simuler plusieurs fois des rapports sexuels avec Sean Young. A moins que ça ne soit pas simulé... A l'époque, les gens osaient et savaient attirer le chaland. Quid de cette virée totalement gratuite en bateau où Sean Young porte un t-shirt blanc et fin qui ne laisse aucune place à l'imagination ? Au bout d'une heure de film, on se rend compte que c'est un thriller érotique digne des meilleurs Hollywood Nights. Roger Donaldson signait son premier et avant-dernier succès public. Un film à sens unique dans lequel Kevin Costner nage en eaux troubles parmi les requins, les mines antipersonnel et les pièges à loups. 


Une scène et un t-shirt qui resteront gravés dans les esprits de tous ceux qui auront eu la chance d'avoir vu ce film !

Une scène, je dirai même un plan, a retenu notre attention. C'est une scène de dialogue tout à fait banale entre un responsable de la CIA et l'un de ses subordonnés. Tout en discutant avec son subordonné, le responsable se lève face à son interlocuteur et dans le champ contre-champ qui en découle, le plan démoniaque apparaît, le réalisateur décide à ce moment-là de faire un plan "léonien" d'avant-garde. En amorce, légèrement flou en bord de champ, un gland rougi sort résolument du costume bleu électrique de son propriétaire, tandis que le subordonné, stoïque, fait mine de ne se rendre compte de rien. Ce plan-là aurait mérité mille éloges, mais il semble que nous sommes les seuls à l'avoir repéré. 


Sens unique de Roger Donaldson avec Kevin Costner, Gene Hackman, Will Patton et Sean Young (1987)

13 mars 2014

Amer

On en ressort pas mal amer, même si ce jeu de mots sent l'amer-de. La belle affiche du film donne envie d'y jeter un œil curieux, c'est vrai. Les japonais disent que ce qui compte le plus dans un cadeau, c'est l'emballage. Mais dans le cas de Hélène Cattet et Bruno Forzani, les réalisateurs de ce film, il s'agit plutôt d'empaqueter un gigantesque estron débordant de fatuité et de maniérisme dans le plus beau papier qui soit avant de le déposer sur le paillasson de notre cinéphilie, d'y foutre le feu et de sonner à notre porte pour qu'on s'en foute plein les Kickers (ou plein les Zign, selon le goût vestimentaire de chacun, selon l'équipementier qui sponsorise vos guenilles). Ce film franco-belge, sorti en 2010 et très vite remarqué à Montréal, Malaga, Gérardmer, bref, dans quelques festivals de cinéma de genre, a quand même fini 19ème dans le Top 20 établi par Quentin Tarantino cette année-là, et c'est sa plus haute distinction, bien qu'à nos yeux elle ne vaille pas tripette, tout au contraire...



http://ilaose.blogspot.com/2008/05/coffee-and-cigarettes.html

Chacun de ces photogrammes résume le film dont il est tiré, mais l'un d'eux n'est pas tiré d'Amer et n'a donc rien à foutre là. Si vous ne trouvez pas, cliquez sur l'image centrale...

Amer a tout pour taper dans l'oeil d'un public cible dont Tarantino est finalement un porte-drapeau potentiel. Dès le générique, tout en splitscreen et boosté par le rythme infernal d'un cantique hideux mixant les Goblin d'Argento (avec ces sons stridents qui leur sont propres) à la basse ronronnante des bandes originales de John Carpenter, le tout sous la forme d'un jet d'urine sonore qui nous traverse les oreilles sans discontinuer et sans laisser la moindre trace (c'est tout de même fort), le couple de réalisateurs nous assure que le soin maniaco-dépressif porté au "style" parfaitement superficiel et ultra-référentiel de leur film ne se limitera pas à l'affiche. On tient là l'essence même de leur art. C'est un cinéma basé sur une lourdeur à toute épreuve, et dont les auteurs récitent, en bons cancres, leur catalogue du mauvais goût devenu bon. On a l'impression de voir le premier film de gens fraîchement sortis de leur école de cinéma, gonflés à bloc par un prof fana des giallos qui leur a répété qu'ils avaient une patte et qui a validé à lui seul tous leurs semestres compensés malgré de piètres capacités cognitives. On sent bien que Hélène Cattet et Bruno Forzani ont chiadé chaque effet visuel et sonore de leur film, et c'est déjà pas mal, mais on ne peut pas s'empêcher de trouver ça bien laid et surtout terriblement vain. On se croirait définitivement devant un essai de fin d'année diffusé dans l'amphi B de Paul Verlaine, caffi de fumeurs de oinjs et de "bloqueurs anars" paumés. Quitte à regarder un film rendant hommage aux giallos, autant voir le récent Berberian Sound Studio, loin d'être entièrement réussi mais autrement plus humble, plus louable et plus regardable surtout. Hier est sorti le nouveau film du duo, manifestement en larmes face à la mort cérébrale du maître Argento, il s'intitule L'étrange couleur des larmes de ton corps et semble exactement du même tonneau. Espérons le contraire.


Amer de Hélène Cattet et Bruno Forzani avec Cassandra Forêt, Charlotte Eugène-Guibbaud et Marie Bos (2010)

10 mars 2014

Un Jour sans fin

Nous avons l'immense plaisir aujourd'hui d'accueillir ce cher Hamsterjovial, qui nous a déjà régalés, à maintes reprises, de ses commentaires enjoués (son nom l'indique) et toujours éclairés, et qui désormais nous fait carrément l'honneur d'un article entier, et pas des moindres, vous le verrez, sur Un Jour sans fin, le meilleur film du regretté Harold Ramis, acteur, producteur, réalisateur et scénariste américain décédé le 24 février dernier. Nous ne sommes pas prêts d'oublier le visage d'Harold, éternellement fixé parmi ceux de Bill Murray, Dan Ayrkoyd, Ernie Hudson, Sigourney Weaver et Rick Moranis, en tête d'affiche du génial S.O.S. Fantômes. En tant que cinéaste, l'homme n'a certes pas toujours brillé (on n'en dira pas plus sur L'an 1 : des débuts difficiles, comédie de sinistre mémoire), mais a donc aussi su tourner un film aussi remarquable que celui auquel notre invité du jour s'apprête à rendre hommage : 




Rémi et Félix m'ont invité à écrire à propos de Un jour sans fin, et je les en remercie vivement. D'emblée, pourtant, le doute m'assaille : que dire de plus au sujet d'un film dont les vertiges narratifs, temporels, existentiels, moraux et spirituels ont déjà été décortiqués en tous sens ? J'encours le ridicule de répéter ce qui, cent fois, fut énoncé ailleurs. En accord avec le titre de ce blog, osons toutefois le comique de répétition ! Un jour sans fin y invite, puisque lui-­même l'érige en principe de film. C'est d'ailleurs là, peut-être, sa force première : prendre un des lieux communs du territoire comique, et l'étendre aux dimensions d'un film entier. Cette répétition généralisée situe Un jour sans fin à l'intersection de la comédie et du tragique, celui d'un quotidien humain conçu comme éternel retour, et évite ainsi la complaisance cafardeuse à laquelle une telle vision de l'existence pourrait donner lieu. En témoigne cet extrait du dialogue entre Phil Connors, l'infatué présentateur météo condamné à revivre indéfiniment la même journée dans une bourgade de Pennsylvanie au nom impossible (Punxsutawney), et l'un des habitants de celle-­ci : « Vous feriez quoi si vous étiez coincé quelque part et si chaque jour était exactement le même, quoi que vous fassiez ? — Ça résume bien les choses, en ce qui me concerne. » (Apparemment, ce croisement entre comédie et tragique existentiel aurait entraîné la rupture définitive entre le réalisateur de Un jour sans fin, Harold Ramis, et Bill Murray, l'interprète du personnage de Phil Connors, pourtant complices de longue date. Leur désaccord serait dû au fait que le premier voulait accentuer le côté comique du film, et le second son côté « fable philosophique ».)


La classe américaine selon Phil Connors. 
(Remarque : Bill Murray ressemble furieusement à Yves Calvi.)

Le sentiment accablant de la répétition quotidienne est sans doute une des sources d'une maladie devenue tristement banale : la dépression. Un jour sans fin est, à ma connaissance, un des rares films qui offre une description convaincante de celle-­ci ; à ce titre, je ne trouve à lui comparer que certains moments de Jean Grémillon, de Visconti, de Cassavetes et de Hitchcock — celui du Faux coupable et de Vertigo. La force de Ramis (comme de Blake Edwards, quelquefois), c'est d'avoir su lui trouver une expression comique. Deux autres de ses films, Mafia Blues et Multiplicity, évoquent également la dépression, ou le burning out, de façon singulière et parfois hilarante. Qui n'a vu Phil Connors affalé en pyjama dans le salon de son bed and breakfast propret, saladier de pop-corn et bouteille de Jack Daniel's sous la main, épatant une assemblée de vieillards en répondant aux questions d'une émission de Jeopardy qu'il a dû visionner quelques centaines de fois, qui n'a pas vu cette scène, dis-je, ne saurait parler que légèrement de la détresse humaine. Bill Murray est d'ailleurs tellement bon en dépressif que, par la suite, il s'est un peu enfermé dans cet emploi, chez des cinéastes moins inspirés (Sofia Coppola, Wes Anderson, Jim Jarmusch).


Dans la série des suicides de Phil, l'irruption devant un camion : souvenir tragi-comique de La Mort aux trousses.

Dans Un jour sans fin, il n'y a qu'un pas de la dépression atmosphérique à la dépression morale, de même qu'entre le temps qu'il fait (Phil est coincé à Punxsutawney à cause d'une tempête de neige que, bien que météorologue, il n'avait pas prévue) et le temps qui passe. L'évidence et la simplicité avec lesquelles ces analogies s'imposent à l'esprit du spectateur participent pour beaucoup du plaisir que le film suscite. L'équivalence que Un jour sans fin établit entre le fait d'être bloqué dans le temps (revivre la même journée, encore et encore) et celui d'être bloqué dans l'espace (ne pas pouvoir quitter un patelin de province) force également le respect, et en fait l'un des films les plus tranquillement théoriques que je connaisse : qui d'autre que Ramis a su, sans cuistrerie aucune, donner corps à l'idée du cinéma comme assemblage de blocs d'espace-­temps ? (Réponse : Buster Keaton.) Au regard d'une telle réussite, le reproche qu'on pourrait faire à Un jour sans fin, à savoir son manque de « style visuel » notable, a autant d'importance qu'un pet sur une toile cirée. Et quand on voit ce que devient, dans le cinéma américain, le « style visuel » — Malick, Tarantino, Del Toro, Wes Anderson, Nolan, Winding Refn, Cuaron —, on sait gré à Un jour sans fin de sa salutaire modestie.


Bill Murray vient d'apprendre que Tarantino ne tiendra pas sa promesse d'arrêter de tourner après son dixième film.

A l'intention des obsédés de « spécificité cinématographique », il faut ajouter que Un jour sans fin intègre à sa fiction la part non négligeable, et pourtant occultée dans la plupart des films, qu'occupe la répétition dans le processus cinématographique : répétition des acteurs, des prises des vues ratées et recommencées. C'est surtout évident dans la séquence où Phil et Rita, sa productrice, dînent au restaurant. Appliquant la méthode d'apprentissage par « essai et échec », Phil profite de la boucle temporelle dans laquelle il est pris pour glaner toujours plus d'informations à propos de Rita (son apéritif préféré, ses centres d'intérêt, etc.), à seule fin de la séduire en lui faisant croire qu'ils ont tout en commun. À mesure que se répètent les mêmes phases de la même soirée, un soupçon amusé point chez le spectateur : serait-­il en train d'assister au bout-­à-­bout de l'ensemble des prises effectuées lors du tournage de cette séquence ? Ce n'est bien sûr qu'une impression (à y réfléchir, on devine que chacun des fragments de montage qui, à l'écran, passe pour une prise parmi d'autres d'un même plan a dû en réalité être lui-­même l'objet de plusieurs prises au tournage, jusqu'à atteindre l'illusion de perfection dans la répétition), mais cette allusion à une dimension habituellement cachée contribue à la singularité de l'expérience que propose Un jour sans fin. Je ne connais qu'un autre film qui intègre structurellement cette répétition constitutive du cinéma : le diptyque indien de Fritz Lang, Le Tigre du Bengale / Le Tombeau hindou, dont le second volet est une répétition quasi systématique (et fascinante) des situations, des lieux et des trajectoires du premier.


Séraphin Lampion existe, je l'ai rencontré à Punxsutawney.

Un jour sans fin relève de ce que les américains appellent le what if film. Le plus célèbre des films de ce type, c'est La vie est belle, de Frank Capra : et si il vous était donné de voir le monde tel qu'il serait si vous n'aviez jamais existé ? L'éventualité qu'explore le what if film est en général inexplicable rationnellement, et l'une des qualités de Un jour sans fin tient à la paisible autorité avec laquelle il amène le spectateur à accepter d'emblée le déclenchement de la boucle temporelle dont Phil Connors devient le prisonnier. De même qu'on ne sait pas pourquoi les oiseaux attaquent les hommes dans le film de Hitchcock, la raison pour laquelle Phil se met à revivre la même journée ne nous est pas donnée (même si, dans les deux cas, on peut se faire une opinion). Sorti cinq ans après Un jour sans fin, la faiblesse de Pleasantville réside à ce niveau : l'arbitraire du transfert de deux adolescents de 1998 dans une série télévisée des années 1950 y est à la fois trop et pas assez justifié.


Un jour sans fin est un festival de micro-­grimaces de la part de Bill Murray, qu'il s'agit de ne pas rater. 
Micro-­grimace n°1 : « Je voudrais être n'importe où ailleurs. »

Le film de Ramis lorgne sans doute consciemment vers celui de Capra : on y retrouve le drame existentiel d'être coincé dans un patelin aux horizons restreints, l'ambiance neigeuse, le « monde alternatif », l'aspiration à une autre vie moins monotone, etc. Mais plus encore qu'à La vie est belle, Un jour sans fin peut faire penser au Brigadoon de Vincente Minnelli, bien que ce dernier film soit pour sa part un sommet de flamboyance visuelle. Je me souviens du ravissement qui fut le mien (le genre de réaction qui fait passer le cinéphile pour un fêlé) lorsque le parallèle entre ces deux films me fut confirmé par la présence, au générique final de Un jour sans fin, de la chanson-­phare du film de Minnelli : Almost Like Being in Love, dans sa reprise par Nat King Cole. Heureusement, Un jour sans fin ne tombe pas dans la référence musicale gratuitement exhibée (là aussi, on est à des années-lumière de Scorsese, de Tarantino ou de Wes Anderson), car ce morceau a alors une autre fonction. En cette fin d'un film qui, comme son titre français l'indique, était virtuellement sans fin, il constitue l'envers, à occurrence unique, d'une chanson répétée jusqu'à la nausée : I Got You Babe de Sonny and Cher, dont le retour à chaque réveil de Phil Connors résume efficacement l'idée d'enfer sur terre.


Micro-­grimace n°2 : « Qu'est-­ce que c'est que ces bouseux ?! »

Dans Brigadoon, deux New-­Yorkais de 1954 tombent par hasard, lors d'une partie de chasse en Écosse, sur un village qui vit comme au XVIIIe siècle. Trois cents ans plus tôt, l'endroit s'est placé sous un charme qui lui a permis d'échapper à la marche du temps. Depuis lors, Brigadoon et ses habitants disparaissent de la surface du monde, plongés dans un sommeil dont ils ne sortent qu'une fois par siècle et pour une seule journée, avant de s'évanouir de nouveau pour cent ans dans les limbes. Entre Brigadoon et Un jour sans fin, le piétinement temporel s'avère finalement similaire : revivre à l'infini le même jour ou ne vivre qu'un jour tous les cent ans, cela revient à peu près au même. De plus, les deux films rappellent que tout idéal de confinement villageois, loin des foules déchaînées, s'exerce au détriment d'une minorité d'exclus de cet idéal, qui en sont aussi prisonniers. Chez Minnelli, il s'agit du jeune homme qui voudrait fuir Brigadoon et qui est sacrifié sur l'autel du rêve de ses concitoyens (si un seul d'entre eux quitte le village, celui-­ci disparaît à jamais). Chez Ramis, le rebut de la communauté douillette de Punxsutawney est le vieux mendiant que Phil Connors croise chaque matin, qui semble n'être au départ qu'une silhouette comique mais dont on découvre tardivement le tragique destin quotidien, jusqu'alors resté hors champ.


Micro-­grimace n°3 : « Faisons mine d'apprécier cet apéritif infect. »

A l'occasion de la mort récente, à cinq jours d'intervalles, de Harold Ramis puis d'Alain Resnais, sans doute a-­t-­on rappelé (j'ai la flemme de vérifier) que Un jour sans fin est sorti la même année que le diptyque Smoking / No Smoking, et que les deux films ont pas mal de choses en commun. Je doute en revanche (mais peut-­être me trompé-­je) qu'on ait relevé la proximité de ces deux films avec un troisième, également sorti en 1993 : L'Arbre, le maire et la médiathèque, d'Éric Rohmer. Un jour sans fin obéit au principe du what if film, Smoking / No Smoking à celui de l'alternative (ou bien... ou bien...), et L'Arbre, le maire et la médiathèque s'organise selon « sept hasards », dont le premier est ainsi formulé : « Si, à la veille des élections régionales de mars 92, la majorité présidentielle n'était pas devenue une minorité...» Ce sont des variations sur le binaire et le divers, le hasard et le programmé, le libre arbitre et la prédestination, le tout dans un contexte villageois. Hypothèse : lorsque des films comme La vie est belle et Brigadoon associaient incertitude existentielle, peur de la modernité et esprit de clocher, ils exprimaient le doute qui pesait sur l'organisation villageoise au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, alors que l'Amérique devenait le leader d'une mondialisation économique qui ne disait pas encore son nom. En 1993, il ne peut plus s'agir de la même inquiétude. On est alors à l'aube de l'avènement communicationnel de ce fameux « village global » que Serge Daney, avant sa mort un an plus tôt, commenta sur son versant médiatique. Les réseaux informatiques et téléphoniques pointent le bout de leur nez auprès du grand public, telle la marmotte de Punxsutawney émergeant de son terrier. Dans les fables des trois R (Ramis, Resnais, Rohmer) sorties cette même année, il est possible de percevoir, a posteriori, le pressentiment d'un monde où les communautés réelles et partielles, avec leur cortège de petites horreurs et d'émouvantes beautés, seront supplantées par des communautés virtuelles et globales ; d'un monde où le binaire et la programmation prendront force de loi (mais où les « marges » seront susceptibles d'avoir plus de pouvoir — fût-­il soft — qu'au village des anciens temps) ; d'un monde, enfin, où le cinéma, déjà passablement affaibli, aura de moins en moins d'importance dans la vie quotidienne. Mais ceci est une autre histoire, la nôtre, celle du meilleur des mondes dans lequel nous évoluons chaque jour, au regard duquel l'enfer quotidien que subit Phil Connors a quelque chose de — oui, rafraîchissant


Un jour sans fin (Groundhog Day) de Harold Ramis avec Bill Murray, Andie MacDowell, Chris Elliott et Stephen Tobolowsky (1993)

6 mars 2014

Réveil dans la terreur

Attention, film de dingue ! Film malade ou film de malades. Comme vous voulez. Une chose est sûre, on ne ressort pas tout à fait indemne de la vision de Wake in Fright, cet étrange film australien que l'on doit au canadien Ted Kotcheff (plus connu pour avoir réalisé le premier Rambo). Longtemps resté inédit en VHS et DVD, évidemment invisible sur petit écran, le film de Kotcheff a été redécouvert récemment, en 2009, à l'occasion de son édition en DVD et blu-ray dans une sublime version restaurée et remasterisée, et devrait même bientôt trouver distributeur en France. Il le méritait amplement ! Sa si enviable et sulfureuse réputation de chef d’œuvre obscur du cinéma australien peut désormais être mise à l'épreuve. Et, malgré le poids de celle-ci, force est de constater que nous ne sommes pas déçus, mais plutôt sonnés, abasourdis, et convaincus que ce statut de film culte n'est pour une fois pas du tout usurpé.




Wake in Fright est une oeuvre définitivement à part qui, immédiatement, parvient à nous plonger dans une ambiance poisseuse, étouffante et putride que l'on ne quittera jamais. Dès son plan d'ouverture, un lent et beau panoramique sur une immensité orange éclatante, seulement traversée par une voie de chemin de fer et écrasée par un soleil de plomb, on est scotché. Dès ses premières minutes, où l'on est introduit dans le silence complet d'une salle de classe assommée par la chaleur, attendant seulement la sonnerie libératrice qui annoncera les vacances, on est fasciné, car déjà transporté en un terrain méconnu, face à un film dont on se doute déjà qu'il sera différent, comparable à aucun autre. On y suit la lente et terrible descente aux enfers d'un jeune instituteur affecté à un bled paumé de l'outback australien qui désire profiter des vacances scolaires pour rejoindre sa petite amie à Sidney. Mais le voyage vers la grande ville n'est pas aussi simple que prévu et il ignore que ses congés seront pour lui une parenthèse cauchemardesque qui le marquera à jamais. Emporté par la douce folie barbare des individus qu'il rencontrera et noyé dans la décadence feutrée des bleds où il se paumera, le pauvre homme va progressivement sombrer, perdre tous ses repères et le moindre contact avec le monde civilisé.




On ne sait pas vraiment ce qui animait le réalisateur Ted Kotcheff quand il a tourné ce long métrage, mais en le regardant, on se dit que ça n'est pas vraiment étonnant qu'il ait été l'homme d'un seul film (même si le premier Rambo a ses ardents défenseurs et ne doit pas être associé à la bêtise et à la médiocrité de ses suites). Le cinéaste a l'air d'y avoir tout mis. Toute sa rage et tout son talent. Le film, bien qu'on ne sache jamais où il nous amène, paraît entièrement maîtrisé, du début à la fin. Les scènes s'allongent souvent anormalement, durent quelques minutes de trop, pour mieux finir par nous enivrer. Le rythme décontenance totalement. Le style sec et précis de Kotcheff semble déterminé par une motivation inhabituelle. On alterne les scènes de débauche démentes faites de rencontres insolites avec des moments plus calmes où la raison reprend temporairement le dessus, et avec elle un nouveau dynamisme, toujours très éphémère. Le film paraît coincé dans un surplace déconcertant, sans logique apparente. Nous sommes malmenés comme le personnage principal, qui passe du désespoir le plus complet à l'euphorie totale, et replonge dès qu'il semble remonter la pente. Le plus haut niveau de bizarrerie est atteint lors de cette scène hallucinante de chasse aux kangourous, où les pauvres bestioles se révoltent quand les chasseurs décident de s'en prendre à elles mano à mano pour honorer quelque pari ridicule. On regarde tout ça les yeux grands ouverts, terrassé. Après ça, vous ne regarderez plus jamais nos amis sautillants de la même façon, je vous le garantis...




Wake in Fright est un titre inclassable, que l'on peut peut-être situer quelque part entre Delivrance, Massacre à la tronçonneuse et Apocalypse Now, mais tout cela est bien vague et n'éclaire en rien. C'est un vrai trip à la puissance toujours intacte qui exige des nerfs solides et dont le réalisme sordide ne manquera pas de vous atteindre profondément. C'est une œuvre d'une rare fureur signée par un réalisateur alors touché par la grâce ou la folie et également portée par des acteurs habités, à commencer par le grand Donald Pleasance tout bonnement génial dans le rôle d'un personnage qui apparaît d'abord comme l'unique refuge civilisé au milieu de la sauvagerie ambiante mais qui se révèlera finalement être le plus cinglé de tous. Doublement salué au festival de Cannes, une première fois, en compétition, en 1971, où il reçut un accueil très favorable, et une deuxième fois sous l'impulsion de Martin Scorsese, fan absolu du film, dans le cadre de Cannes Classic à l'occasion de sa restauration, Wake in Fright est une œuvre unique en son genre qu'il est grand temps d'intégrer une bonne fois pour toutes au panthéon des films les plus fous et bizarres jamais produits.


Réveil dans la terreur (Wake in Fright) de Ted Kotcheff avec Gary Bond, Donald Pleasance, Chips Rafferty, Sylvia Kay et Jack Thompson (1971)

4 mars 2014

12 Years a Slave

Douze ans de malheur nous dit le titre, mais 144 minutes de pur bonheur pour le spectateur, 2h10 de grand délire. Un vrai pied. Les Oscars l'ont dit et ont signé ! On n'en attendait pas moins de Steve McQueen qui, après Lincoln et Django Unchained, s'inscrit dans la vague des films de plus de deux heures sortis sous Obama et se donnant pour mission de rouvrir les cicatrices pour mieux, in fine, panser les plaies. Solomonde Northrup est un homme noir libre capturé et réduit en esclavage pour douze ans. Notre homme (incarné par Chiwetel Ejiofor), non content d'être enferré et forcé à trimer dans les champs de coton, est affublé du surnom de "Platt". Il passe par toutes les péripéties de la vie d'esclave, et McQueen nous place face à quelques scènes coups de poing : le héros pendu à une branche d'arbre et ne touchant le sol que du bout des pieds dans une scène interminable ; le même contraint par son maître à fouetter jusqu'à l'os une de ses amies, etc. McQueen, un peu moins pontifiant que d'habitude avec ce sujet plus gros que lui, n'en reste pas moins un discoureur sans finesse, toujours plus ou moins pile poil là où on l'attendait. On a d'ailleurs évidemment droit à ce qu'on attendait le plus dans tout ça : un regard-caméra poignant (dans une scène entièrement consacrée à cela), de ceux qui en disent long et nous mettent face à nos responsabilités.




Mais ce regard n'est pas la seule chose appuyée dans ces 2h10 de scènes édifiantes destinées à passer en boucle sur les écrans de tous les cours d'histoire du monde. La séquence du fouet, pour y revenir, se clôt quand la jeune victime, interprétée par l'oscarisée Lupita Nyong'o, s'écroule, épuisée, sur le piquet auquel elle était attachée, lâchant le ridicule petit morceau de savon qu'elle était partie chercher dans le domaine voisin et qui lui a valu cette horrible punition. Le cinéaste fait alors un panoramique descendant vers ce petit morceau de savon blanc tombé dans la terre, symbole de la pureté souillée de la jeune esclave, de sa dignité bafouée. Ce passage, au symbolisme légèrement surfait et déplacé, donne uniquement envie de revoir L'Impératrice Yang Kwei-Fei de Kenji Mizoguchi, avec son lent travelling avant en plongée dans les pas de l'impératrice sur le point d'être pendue, et qui abandonne ses bijoux puis ses souliers sur le chemin de la potence. On est loin d'une telle poésie avec la volonté de signifiance déterminée et la lourde insistance de sieur McQueen, moins cinéaste que discoureur, dont l’œuvre tend définitivement vers le film scolaire ultra lisible façon La Couleur pourpre de Spielberg.




Comme souvent dans ces cas-là, le cinéaste adapte une histoire vraie. Et comme souvent, il choisit un "destin" comme disent les annonceurs, l'histoire hors-normes d'un personnage atypique. On se retrouve donc avec, pour héros, un homme libre, propre sur lui, éduqué, bon mari et bon père, habile violoniste en prime, qui est victime d'une injustice au carré (réduit en esclavage d'une part, première injustice, mais le "méritant" encore moins qu'un autre puisque lui est né libre, n'a rien à foutre là, et a été victime d'une tromperie ignoble, deuxième injustice), et qui s'en est sorti pour ensuite mener un combat exemplaire contre l'esclavage et écrire un livre intitulé, on vous le donne en mille : 12 years a slave. Il est assez triste au fond que McQueen n'ait pas écrit une histoire, inventée de toute pièce, pour faire le portrait d'un esclave banal, non pas d'un cas si spécifique qui atténue paradoxalement l'injustice subie par tous les autres de par la nature double de celle qui l'accable. Cette échelle des souffrances que crée le film est d'autant plus gênante que bien paradoxale (au fond Northrup est au moins né libre, et le retournera, son calvaire personnel, déjà atroce, n'ayant duré "que" 12 ans, contrairement à celui de tous ces noirs nés et morts enchaînés). Le cinéaste a sans doute eu tort de penser qu'il fallait au public contemporain un pôle d'identification bien confortable (le héros est au départ "comme nous", c'est-à-dire un homme libre) pour se laisser sensibiliser à la question de la traite négrière et s'émouvoir du sort des esclaves.




En outre cette histoire vraie paraît sinon fausse du moins écrite par un scénariste besogneux : tout arrive comme prévu, et on prédit chaque événement sans effort. L'arrivée impromptue de Brad Pitt dans la dernière demi-heure étant la cerise sur le gâteau. Le bellâtre débarque avec ses longs cheveux blonds et son collier de barbe grisonnant, déblatérant dans cet accent du sud qu'il nous inflige maintenant régulièrement et qui empire à chaque fois. Il a produit le film et s'y est octroyé le putain de beau rôle, celui du deus ex machina, de l'homme sans attaches, du voyageur progressiste et visionnaire, qui plie l'affaire du film d'une petite lettre envoyée en recommandé à qui de droit. C'est cool, Brad, mais les gens t'aiment bien en général, rassure-toi, inutile de t'acheter une belle image dans un film comme celui-ci, ça ne te grandit pas des masses...


12 Years a Slave de Steve McQueen avec Chiwetel Ejiofor, Michael Fassbender, Benedict Cumberbatch et Brad Pitt (2014)