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30 juin 2018

Sans un bruit

2020. La Terre a été envahie par des créatures aveugles aux dents acérées et aux oreilles particulièrement sensibles et dégueulasses. Le seul moyen de survivre : ne pas faire de bruit. C'est ce à quoi s'emploie une petite famille américaine qui essaie de vivre tant bien que mal au milieu de prédateurs guettant leurs moindres sons. Voici le pitch rabougri du troisième long métrage en tant que réalisateur (et acteur principal) de John Krasinski, qui s'essaie donc au film d'horreur, lui qui nous avait jusque-là habitué à un registre plus léger voire comique. On pouvait légitimement s'interroger sur la capacité de l'apprenti cinéaste à nous faire peur, et nous sommes malheureusement assez vite fixés. Si son film a rencontré un tel succès outre-Atlantique, c'est tout simplement parce que son "concept", pourtant très mal exploité, en fait sans doute un excellent accompagnement pour pop-corn. Sous ses airs de petite production modeste, A Quiet Place est un blockbuster mal déguisé, produit par Michael Bay, grand ami d'un Krasinski au melon impressionnant.




John Krasinski montre une nouvelle fois toutes ses limites à la réalisation, en enchaînant les jump scares (un comble pour un film qui fait mine de miser sur le silence !) et en échouant systématiquement à mettre en valeur ses deux ou trois avortons d'idées, même lorsque celles-ci auraient pu, visuellement, aboutir à quelque chose d'intéressant. Je pense par exemple à cette scène péniblement construite en montage alterné où l'un des gosses de la petite famille Blunt/Krasinski allume des feux d'artifice pour divertir des bestioles qui sont sur le point de ne faire qu'une bouchée de la maman. A l'image, ça ne donne strictement rien, et même pour les oreilles, ça n'apporte aucun plaisir, le fameux sifflement puis l'explosion du feu d'artifice passant à l'as et ne jouant guère de rôle pour entretenir le suspense. C'est étonnant. L'acteur-réalisateur s'avère incapable de créer quoi que ce soit par l'image, par la mise en scène, il n'arrive jamais à développer une ambiance singulière et tendue, dans un contexte post-apocalyptique archi rebattu à l'originalité nulle (A Quiet Place aurait toutefois fait un meilleur Cloverfield que Cloverfield Paradox, admettons-le !).




Entre les mains d'un vrai cinéaste, peut-être aurait-on pu kiffer. Mais il aurait également fallu revoir un scénario paresseux et lourdingue qui perd énormément de temps (alors que tout ça n'est pas bien long : 80 petites minutes avant le générique final, un produit malin et parfaitement calibré, je vous dis !) à tresser des lauriers au père de famille, héros parfait et irréprochable, interprété, je vous le donne en mille, par notre acteur-réalisateur aux chevilles décidément bien enflées. John Krasinski s'attribue une nouvelle fois le beau rôle, se filmant, barbu et imposant, le regard aux aguets, la mine inquiète, comme s'il était un grand héros de film d'action, capable de redoubler d'ingéniosité quand il le faut et enclin au sacrifice au moment fatidique pour sauver les siens, lors de l'instant le plus ridicule du film entier. Il fait de lui-même le père irréprochable et le mari idéal, aimant ses enfants, sa femme, consacrant tout son temps à les protéger, s'improvisant même oto-rhino afin de mettre au point un appareil auditif pour sa fille sourde, potassant pour cela des ouvrages scientifiques sur l'oreille humaine... Quel homme ! Emily Blunt, sa femme à la ville comme à l'écran, n'est là que pour servir la soupe ou mettre tout le monde en danger (quelle idée, aussi, de tomber enceinte dans un tel contexte, pour un accouchement sans un bruit forcément risqué...). Le film est également farci de grosses incohérences sur lesquelles nous passerions volontiers si l'ensemble était réellement agréable à suivre.




Alors que son pitch l'invitait à être silencieux, subtil et intelligent, A Quiet Place n'est que lourdeur, bêtise et vacarme. Tout est surligné au stabylo, à l'image de ce tableau blanc dans l'atelier de Mr Krasinski où celui-ci note au velleda, sur deux colonnes distinctes, ses grands mots d'ordres ("Survivre", "Ne pas faire de bruit"...) et des infos sur les aliens ("Aveugles", "Très méchants"), entourant trois fois le mot "weakness" ("point faible"). Car les aliens, comme tous les méchants de comic book ou autres trucs du même genre pensés pour les enfants, ont forcément UN point faible, et celui-ci s'avérera tellement débile que l'on se demande bien comment personne n'a pu le découvrir auparavant... Bref, tout est fait pour que l'on puisse tout piger même quand on a la tronche et les mains plongés dans le maïs soufflé et qu'on loupe la moitié des plans ou des dialogues miteux. On regarde tout ça mollement, vaguement tenu en haleine, en espérant que la flatulence incontrôlée d'un des gamins hideux rameute les monstres pour qu'ils ne fassent qu'une bouchée de cette famille dont on se fiche totalement. Ç’aurait été plus marrant, non ? Prière de péter en silence... Flageolets interdits ! Définitivement bon à rien, John Krasinski nous livre un film très creux et d'une pauvreté affligeante, que l'on aura vite fait d'oublier. 


Sans un bruit de John Krasinski avec John Krasinski et Emily Blunt (2018)

26 juin 2018

Atomic Blonde

Il y a de quoi être très déçu par le nouveau film de David Leitch, co-réalisateur du premier John Wick. C’est à croire que le talent était plutôt détenu par son compagnon, Chad Stahelski, quant à lui auteur d’une suite plus que satisfaisante des aventures du hitman incarné par Keanu Reeves. David Leitch a également persévéré dans la veine du film d’action « badass » aux airs assumés de bande-dessinée et de jeux vidéo, pour un résultat bien moins réussi, alors que de bons ingrédients semblaient pourtant réunis. Je fais bien sûr d’abord allusion au casting et notamment à Charlize Theron, dans la peau de la blonde atomique du titre, une agente secrète appelée à mettre la main sur une liste cruciale pour les renseignements occidentaux dans un Berlin-Est glauque et malfamé. La star au sex-appeal toujours intact et au charisme évident aurait pu incarner un nouveau personnage d’action marquant après son rôle de Furiosa dans l’excellent Mad Max : Fury Road, mais le film ne s’avère cette fois-ci pas à sa hauteur. Elle a beau se démener et se désaper plus d’une fois, ça ne suffit pas, elle paraît gesticuler dans le vide, perdue dans un scénario trop confus et tordu pour être réellement plaisant à suivre.




Ce scénario abscons échoue totalement à nous captiver et il nous perd dans ses rebondissements trop fabriqués. Il est bien le plus gros défaut d’un film qui nous propose aussi, aux côtés de sa vedette blonde et longiligne, le sempiternel défilé de tronches plus ou moins connues, parmi lesquelles John Goodman et Toby Jones, que l’on a déjà vus bien plus inspirés. Visuellement, la reconstitution du Berlin de la fin des années 80 est d’une lourdeur terrible. Histoire que l’on se sente tout à fait plongé en RDA, l’image est d’une teinte grisâtre pénible en journée tandis que, la nuit, de multiples éclairages fluos, via des néons roses et jaunes, viennent nous rappeler avec insistance que nous sommes dans les eighties, effet renforcé par une bande originale omniprésente, enchaînant des tubes pop de l’époque. C'est épuisant.




On relève simplement un peu les yeux quand une scène lesbienne s’amorce entre Charlize Theron et Sofia Boutella, avant qu’elle ne soit coupée dans la seconde. Dommage car une sorte d’électricité émanait des deux actrices, vraisemblablement désireuses d’aller plus loin et de donner un motif de satisfaction aux spectateurs les plus primaires (et largement majoritaire ici). On se réveille également lors du morceau de bravoure du film : un très long plan-séquence où l’on suit les bastons, fusillades et poursuites de l’atomique blonde, opposée à un nombre impressionnants de gros bras armés et remontés à bloc. Les coupes et les doublures, que l’on imagine réduites au minimum, ont sans doute été rendues invisibles par le numérique et on se prend plutôt au jeu, à condition d'être encore d'humeur. On pourra toutefois regretter que ce plan-séquence ne se termine pas un peu plus intelligemment. Force est de reconnaître que cette séquence produit néanmoins son petit effet, elle est même la seule, à vrai dire, à nous proposer ce que l’on était en droit d’espérer d’un tel film.


Atomic Blonde de David Leitch avec Charlize Theron, James McAvoy, John Goodman et Toby Jones (2017)

20 juin 2018

Rester vertical

Hypothèse : le titre du dernier film d'Alain Guiraudie, Rester vertical, serait une sorte de manifeste poétique. Rester vertical pour dire : choisir, aussi souvent que possible, ce qu'en linguistique structurale on nomme l'axe paradigmatique. L'élargir au maximum, en tout cas, au détriment de l'axe syntagmatique. Ne pas tant faire des phrases, discours ou narration, que jouer avec la chaîne des possibles, peut-être pas jusqu'au cadavre exquis cinématographique, mais jongler avec le virtuellement disponible, peut-être dans la veine des Cent mille milliards de poèmes de Queneau. Aller piocher dans ce qui pourrait être là. Que ce soit en matière de désir, de sexualité, de couple, d'amour. Ou simplement quand il s'agit de faire apparaître un personnage ici et maintenant, quand bien même c'est improbable, uniquement parce que c'est possible, parce que dans la "phrase" de la séquence (parallèle toujours douteux certes), on peut remplacer ce nom propre par un autre, faisant fi des distances qui séparent leurs porteurs ou de la vraisemblance qu'ils se trouvent là à tel moment donné (exemple : la scène où Jean-Louis et Yoan, qui ne se sont peut-être bien jamais croisés avant, sauvent Léo de la horde de sans-abri).




Et parfois les deux se conjuguent, disponibilité dans le lieu et l'espace et disponibilité dans le couple : Yoan est avec Marie quand Léo revient voir leur fils. Puisque l'auteur semble libre de placer n'importe quel sujet dans la phrase qu'il est en train d'écrire, pourquoi pas Yoan. Et pourquoi pas réunir Léo, son beau-père et potentiel amant Jean-Louis, et l'enfant, une famille, au milieu des loups, à la fin. C'est cette jouissance de l'axe paradigmatique, synonyme de liberté, que les journaux réfutent (à la devanture d'un tabac-presse, durant la cavale de Léo) pour faire du syntagmatique pur, du récit tout fait, une phrase, lapidaire, mensongère, qui réduit la relation de Léo et du vieux Marcel à un fait divers sordide écrit en gras pour simplifier et vendre. Alain Guiraudie, lui, l'explore au maximum pour un maximum de liberté, avec tout ce que cela peut avoir de déroutant.


Rester vertical d'Alain Guiraudie avec Damien Bonnard, India Hair, Raphaël Thierry et Laure Calamy (2016)

17 juin 2018

La Famille Hollar

La curiosité est un putain de vilain défaut ! Suite au succès étonnant du film d'horreur Sans un bruit (Without a Single Sound en vo) outre Atlantique, j'ai voulu m'intéresser à ce que John Krasinski avait réalisé auparavant. C'est ainsi que j'ai fini devant son précédent long métrage en tant que réalisateur, La Famille Hollar. Je ne sais pas ce qui m'a pris... Tous les voyants étaient au rouge, tout m'indiquait un énorme étron estampillé Sundance, j'aurais donc dû me fier à mon instinct et m'éviter un tel supplice. Hélas, la curiosité d'un blogueur ciné n'a guère de limite... Et il y avait la présence au casting de Mary Elizabeth Winstead, dont je suis la carrière de près, sans parler de ce modeste running time de 88 minutes qui me faisait les yeux doux. Je raffole en effet des films ne dépassant pas l'heure et demi. J'adore le cinoche mais faut pas pousser... Je fonçais donc tête baissée dans La Famille Hollar, prêt à m'en vouloir à mort et à prendre la raclée du siècle !


Le gars a MEW à ses pieds mais préfère mettre en cloque Anna Kendrick.

Apparemment, on appelle ça une "dramedy". On peut aussi dire que c'est de la merde, tout simplement. The Hollars contient strictement tous les ingrédients de ces saloperies "indie". Il en sort des dizaines chaque année des comme ça. John Krasinski est un tocard de première mais c'est aussi un bon élève car il n'a rien oublié de la petite recette et s'applique à la suivre à la lettre. Il a pensé à tout, son produit est calibré au millimètre, on a droit à tous les poncifs. On suit donc ce grand dadais informe au sourire et au regard idiots retourner dans sa ville natale car sa maman est à l'hosto et n'en a vraisemblablement plus pour longtemps. Il retrouve ainsi sa petite famille : son père (Richard Jenkins, épouvantable), dépassé par la situation et dont l'entreprise est en faillite, et son grand frère (Sharlito Copley, pour son premier rôle sans armure), un raté qui ne s'est toujours pas remis de son divorce. Il retrouve aussi de vieilles connaissances, pour l'inévitable galerie de personnages décalés qu'il va falloir se farcir. En bref, c'est le scénario classique d'un "return home", comme on nous en a proposé des tas ces dernières années. Certains sont réussis, je pense par exemple à Lonesome Jim, mais c'est bien rare et la plupart sont comme celui-ci : ils ne valent rien.


Crève...

Car le problème, c'est évidemment qu'on a beaucoup trop vu tout ça et que c'était pourri dès le départ. John Krasinski a bien vingt ans de retard, l'équivalent d'une ère géologique pour le cinéma ricain. Garden State date de 2004. A l'époque, ça marchait du tonnerre, ça faisait le buzz et ça réussissait même à gratter quelques récompenses tout à fait injustifiées. Aujourd'hui, ça ne sort même pas en salles et le monde ne s'en porte pas plus mal. La Famille Hollar n'est sorti qu'en Russie, le 22 septembre 2016, et c'est bien là la preuve que la Guerre Froide n'est pas tout à fait terminée. Ce film laisse songeur... On se demande bien ce qui anime quelqu'un comme John Fitzgerald Krasinski. Le gars réalise peut-être là son rêve, en étant la star de son propre film ; le résultat est cette immondice infecte. Krasinski s'est en effet attribué le beau rôle puisqu'il incarne John Hollar, le fils prodige de la famille Hollar, dont le seul défaut, un léger manque de confiance en soi, n'en est pas vraiment un puisqu'il s'agit en réalité d'une trop grande humilité (celle qui l'empêche, voyez-vous, d'envoyer ses bandes dessinées merdiques à un éditeur alors qu'il a un talent fou, tout son entourage en est convaincu !...). Quand il revoit son ancienne petite-amie du lycée, MEW, celle-ci, encore accro à lui, retombe illico dans ses bras, l'agressant presque sexuellement. Non mais sans rire... John Hollar profite aussi de son passage en ville pour donner des petites leçons de vie à tout le monde, à commencer par son frère. Des baffes je vous dis !


MEW montre à son ancien petit-ami qu'elle n'a pas si mal vieilli.

J'ai immédiatement souffert. De la première à la dernière seconde, éprouvant un sentiment de haine tenace pour tous les acteurs impliqués là-dedans. Même pour Dick Jenkins ! C'est la première fois que je ressens du mépris pour Dick Jenkins que je considère comme un ami et qui d'habitude surnage même dans les pires daubes. Monsieur Krasinski a accompli ce miracle. A leurs côtés, on retrouve aussi l'abominable Anna Kendrick, la femme enceinte de notre héros national. Regardez donc le faciès de cette actrice. Moi je ne peux pas. Je suis désolé. Je sais qu'il ne faut pas s'attaquer au physique, mais la laideur du visage de cette actrice me fascinerait presque. Quand elle sourit, tout s'assombrit. Il est rare de dégager autant de bêtise et de disgrâce en dévoilant un simple râtelier de canasson. Cette femme esquinte toutes les vidéos dans lesquelles elle apparaît.


La tonte de la mère par son fils chéri donne lieu à une scène abominable... Mais Krasinski a l'air content de lui, c'est bien l'essentiel. 

Krass'inski mêle les rires et les larmes, les moments d'émotion à gerber et les scènes plus comiques qui tombent à plat, le tout rythmé par la gratte et la voix dégueulasses de Josh Ritter, un songwritter miteux au caractère "indé" au moins aussi puissant que cette abomination de film. Il faut s'enquiller ce moment terrible où les deux fils et leur con de père se mettent à chanter en chœur dans une chorégraphie timide en guise d'adieu à leur énorme mère, juste avant qu'elle passe sur le billard pour l'opération fatidique (spoiler : elle y laisse la vie et on en est RA-VIS !). Il faut s'infliger cette scène où l'affreux Krasinski sort une dernière fois sa daronne de l'hosto en la poussant à fond les ballons sur son fauteuil roulant, toujours accompagné d'une musique merdique à souhait. Des envies de meurtre... On a vraiment l'impression de revoir la dernière crotte de Zach Braff. John Krasinski lui ressemble sur bien des points, c'est encore un acteur venu de la série télé comique qui a décidé de s'en prendre frontalement au cinéma, et nous pond d'infâmes produits sans âme de l'indiewood. Bien avant Sans un bruit, Krasinski avait donc réalisé un film d'horreur bien plus effrayant sans doute... Avis aux amateurs ! En tout cas moi j'ai bien les boules devant ça.


Pas de quoi être fier, en effet.

C'est dommage car je n'avais rien contre John Krasinski jusqu'à présent. Je l'aimais plutôt bien dans The Office, nos rapports s'en étaient arrêtés là et ça m'allait très bien. J'ai vu qu'il a depuis essayé de changer de registre, de casser son image de grand glandu, de manière tout à fait ridicule. Sans un bruit doit participer à la même démarche putride. Le type est allé se sculpter un corps de catcheur pour les besoins d'un film de guerre minable signé Michael Bay, 13 Hours. Bien vu l'artiste ! Jim Halpert, héros de film d'action ? On aura tout vu... Si l'on en croit les critiques, 13 Hours n'est pas le pire de Michael Bay, ce qui n'éclaire en rien, mais ça a fait un four, et c'est tant mieux. Cela n'empêche pas John Krasinski de se vanter à longueur d'interviews d'avoir désormais un "8-pack" qui plaît drôlement à sa chérie, Emily Blunt. On est franchement contents pour eux. Pourquoi ne profitent-ils pas de la vie en n'en glandant plus une, en prenant leur distance avec le cinéma ? On leur en serait très reconnaissant. Il faut savoir s'arrêter au sommet de sa gloire, comme Platoche et Zidane !


La Famille Hollar de et avec John Krasinski (2016)

15 juin 2018

It Comes at Night

Très remarqué à sa sortie suite à une campagne promotionnelle bien menée et même présenté par la presse comme un "chef-d'oeuvre de l'horreur", c'est avec une certaine impatience que je me lançais dans It Comes at Night, le second long métrage du jeune cinéaste américain, Trey Edward Shults, dont le premier film, Krisha, avait déjà fait parler de lui outre-Atlantique mais demeure malheureusement invisible par chez nous. Le réalisateur s'aventure ici sur le terrain archi rebattu du genre post-apocalyptique, nous y suivons une petite famille cloîtrée dans une grande maison perdue dans la forêt, alors qu'une mystérieuse épidémie a ravagé le monde extérieur. L'arrivée d'une nouvelle famille va dérégler leur mécanique bien huilée. Dès les premières minutes, le film de Trey Edward Shults est un régal pour les yeux. La photographie est superbe. L'éclairage est toujours parfaitement géré, malgré la difficulté de suivre les personnages dans leurs déplacements, torche à la main, dans une maison constamment plongée dans le noir. La réalisation est elle aussi très soignée, la caméra, légère, flotte, navigue joliment et n'a aucune difficulté à nous plonger dans ce qui apparaît progressivement comme un huis clos des plus minimalistes. Les acteurs prennent également leurs rôles très au sérieux, à commencer par Joel Edgerton, avec ici des faux airs de Kurt Russell dans The Thing et très convaincant dans la peau du père dictant avec autorité la vie de toute la petite troupe.




Bref, tous les ingrédients semblent réunis pour prendre son pied et avoir effectivement affaire à une pépite du cinéma d'horreur indépendant américain, comme celui-ci nous en réserve quelques-unes chaque année, à condition d'être aux aguets. Et j'aurais adoré aller dans le sens des commentateurs les plus enthousiastes. Hélas, force est de reconnaître qu'au bout d'un moment, l'ennui dépasse très largement notre intérêt pour cette oeuvre trop aride qui ne réussit pas à nous chambouler en traitant d'une peur fondamentale, celle de l'étranger, et dont l'ambiance n'est guère assez singulière pour suffire à nous captiver. Trop de films du même acabit sont sortis sur nos écrans ces dernières années, à tel point qu'il serait même laborieux de chercher à les citer, et It Comes at Night échoue à s'en distinguer clairement. Au bout d'une heure de film, on se dit qu'il ne se passe vraiment rien. On en a marre d'assister aux cauchemars répétitifs de cet adolescent travaillé par la venue d'une femme plutôt charmante (Riley Keough), inquiet de tomber malade à son tour et soucieux du devenir de son chien qui a fui dans les bois. On s'en bat tout simplement les glaouis. Et, quand survient le générique final, on ne peut s'empêcher de se dire "Tout ça pour ça ?!". Si It Comes at Night est très joliment empaqueté, il ne renferme rien de particulièrement intéressant et nous fait un peu le même effet que le récent The Witch. Dommage. Trey Edward Shults a peut-être du talent, mais on espère qu'il aura aussi quelque chose à nous raconter la prochaine fois.


It Comes at Night de Trey Edward Shults avec Joel Edgerton, Christopher Abbott, Carmen Ejogo et Riley Keough (2017)

12 juin 2018

Scarface

Scarface est le film préféré des blaireaux. Pas seulement bien sûr, rangez vos flingues. C'est aussi, certainement, le film préféré de quelques individus respectables. Mais tous les gros blaireaux du monde s'accordent à le placer en haut de leur TOP 10, aux côtés des très bien classés Les Affranchis, Fight Club, American History X, Old Boy, Kill Bill, Inglourious Basterds et surtout The Dark Knight, mais ces deux derniers, ils ne les ont pas vus. Le gros con a du mal à rester concentré si longtemps, il a les posters dans sa chambre et le blu-ray cloué au mur dans l'entrée de son appart mais il est craintif face à la durée de certains de ces films. Il est allé au bout des Affranchis, et c'est déjà beau, mais ne lui demandez pas de s'enfiler les 9 heures du Parrain, qui reste malgré tout une référence absolue non vue. C'est d'ailleurs pour ça que le gros con adore Scarface, c'est parce qu'il n'est jamais allé au bout. Pour lui, le film raconte l’ascension miraculeuse d'un gros fumier au sommet du pouvoir et de la finance américaine. Le tocard de base a loupé la fin et la morale du film où on voit le pur blaireau qui lui sert de héros se vautrer complètement et incarner à lui tout seul la misère humaine dans un retour de flamme sans équivoque. D'ailleurs, le trajet du personnage représente assez bien celui d'Albert Pacino lui-même puisque ce film a marqué une sorte de tournant dans sa carrière. Au sommet avant d'incarner Tony Montana, Pacino n'a plus fait que cabotiner ensuite, et il a chu progressivement.




Bref Scarface est donc le film de chevet de tous les abrutis qui ne l'ont pas vu jusqu'au bout car il est trop long et qui ont pris le personnage du film en exemple, croyant que De Palma leur racontait l'histoire d'un débile parvenu à engranger des milliards et à se payer des putes et de la drogue sans jamais se faire coincer. S'ils n'avaient tenu qu'une heure de plus ils auraient compris que leur idéal est une farce. Quoique, ils n'auraient peut-être pas pigé... A l'image de Frank Ribery, dont c'est évidemment le film fétiche. En réalité, c'est le film favori de toute l'équipe de France 2010 à l'exception de Gourcuff, qui lui préférait Brokeback Mountain et passait du coup pour l'intello à abattre... Toute l'équipe deuf' a préféré rester dans le bus pour mater Scarface plutôt que d'en descendre pour chausser les crampons et monter sur le toit du monde, ce qui achève de prouver la connerie de certains supporters de ce film. Il paraît qu'après la première heure de Scarface Patrice Evra avait prévu de passer Ray à ses copains mais Stéphane Ruffier, nouveau venu dans l'équipe à l'époque, a dit non, et c'est le seul mot qu'il ait prononcé durant le Mondial.


Scarface de Brian De Palma avec Al Pacino et Michelle Pfeiffer (1983)

10 juin 2018

Mission to Mars

Ce film est une relecture de tous les films de martiens. On y apprend que le fameux "visage" de Mars, cette montagne en forme de majeur dressé en direction de la Terre, est en réalité un abri-bus où crèchent des ghosts of mars, des sortes de spermatozoïdes fantomatiques de mars, des fantômes de sperme qui sont en fait à l'origine de la Vie sur Terre, ou comment deux mille ans de christianisme sont étouffés par le gros cul de De Palmas, dont personnellement je préfère la carrière musicale et tout particulièrement son duo avec Claire Keim, dont j'adore les deux disques d'or. A la fin du film on sait d'où vient la vie sur Terre et on se demande du coup quelle est l'origine de la vie sur Mars, mais on ne le saura pas. Tout ce qu'on voit c'est une scène qui normalement te fusille une carrière : celle du fameux morphing fait à l'arrache nous montrant dans l'ordre un moko jeté du bout du doigt par un E.T. tombé de son vélo qui se transforme en plancton dans l'océan, devenant têtard puis dauphin, ensuite alligator, et là, l'animal sort de l'eau, lui poussent des pattes de cygne dont il laisse des empreintes sur le sable, et, s'enfonçant dans la forêt, la bête devient tricératops puis homme de Cro-Magnon et finalement Tim Robbins. Un truc pareil, qui était l'effet à ne pas rater dans tous les docu-fictions d'Arte et de C'est pas sorcier dans les années 80, ça devrait te tenir écarté des plateaux jusqu'à ta mort.


La paume de la main à deux encablures d'Eva Amurri, beau-papa est sur le point de commettre l'irréparable, flirtant littéralement avec la correctionnelle.

En prime, le film est plein d'incohérences. Par exemple, pourquoi se faire chier à envoyer Tim Robbins - soit 2m50 de barbaque - aux confins de l'espace, alors qu'il doit y avoir plein de types moins difficiles à propulser ? Personne n'a dit à De Palma que la taille moyenne d'un employé de la NASA est d'1m50 grand max ? C'est un miscasting regrettable. D'autant plus qu'il affecte un acteur que nous aimons, Tim Robbins, qui en plus d'être littéralement l'un des plus grands acteurs du monde est le type qui a passé la bague au doigt de Susan Sarandon. D'après son ami de toujours et plus fidèle confident Morgan Freeman, Robbins cherche désormais le recours légal pour épouser sa propre belle-fille, Eva Amurri. Freeman confia en toute discrétion au journal USA Today : "Voilà un type qui, lorsqu'il va à une avant-première avec sa femme et sa belle-fille, s'y rend aussi avec 10 kilos de nibards". Toujours d'après son ami Morgan Freeman, "Tim, c'est le lucky guy incarné, et bientôt incarcéré. Il faut savoir que Robbins a engendré avec Sarandon trois mouflets, des grands gaillards comme lui. Aussi, un repas de famille chez les Robbins ça pue. Trois grands cons, quatre avec Tim, tous hauts de 3 mètres et armés d'une perche à leur échelle, à cran devant la demi-sœur et ses deux énormes bouteilles de lait. Quid de qui veut téter sa mère et qui préfère la demi-sœur ?" On imagine en effet Beau-Papa relisant chaque soir le script de The Shawshank Redemption, en français : LES ÉVADÉS, au cas où un membre de la famille craquerait... "Robbins passe chaque jour sous le soleil de Satan, et le soleil est double", raconte encore Morgan Freeman au micro de David Letterman, en précisant "tout ceci reste entre nous". Intarissable sur le sujet, l'acteur ajoute : "Chaque nuit, mon ami pense à des gallons de lait". On le croit sur parole. Pauvre Tim. Deux gallons. Non 4 gallons de lait. Quatre gallons, avec un bidon de 3 et un bidon de 5. Oh putain. 4 gallons ? A chaque fois qu'il ouvre les yeux, le fameux casse-tête chinois de Die Hard 3 se présente à Tim Robbins. L'acteur n'a plus une minute à lui pour tourner des films aux côtés de Morgan Freeman, dont la carrière solo est un bac à merde.




Petit message aux fans de De Palmas : Désolé si nous avons préféré parler des soucis existentiels de Tim Robbins plutôt que de l'énième naveton de De Palmas. Nous savons que nous sommes sévères, sans pitié même, définitifs, mais venez défendre Mission to Mars, nous sommes tout ouïe.


Mission to Mars de Brian De Palma avec Tim Robbins, Gary Sinise et Connie Nielsen (2000)

8 juin 2018

Sisters

Sisters (Sœurs de sang) présente quelques uns des plus grands défauts, assez récurrents, du cinéma de Brian De Palma. Considéré, ou plutôt étudié, comme un pur exercice de style, réécriture plus ou moins ludique du cinéma hitchcockien - la marque de fabrique qui englobe pratiquement l'intégrale du "grand" cinéma de De Palma - le film a son petit intérêt. Petit parce que l'appellation "exercice de style" sied assez mal au cinéaste, en tout cas pour ceux qui comme moi sont allergiques à son style et le considèrent comme un chantre du mauvais goût plus ou moins volontaire et revendiqué, véritable professionnel de la laideur plastique. A ce titre Sisters a la chance d'avoir été réalisé au milieu des bienheureuses années 70 et d'avoir échappé à la plaie du mauvais goût érigé en dogme des années 80, au contraire du malheureux Body Double (les fans du cinéaste qui considèrent ce dernier film comme un chef-d’œuvre infiniment supérieur au finalement mineur Sœurs de sang n'en voudront pas au non-fan dont les goûts merdiques sont assez naturellement à l'opposé), film sans aucun doute plus ambitieux, énième relecture des mythes hitchcockiens peut-être plus riche, mais véritable hideur visuelle pour ceux que l'intertextualité ludique et le prolongement des effets d'Hitchcock ne suffisent pas en tant que tels à fasciner, et qui réagiront en trouvant ça bien pensé mais sans omettre un "Pouah que c'est laid !" de rigueur.




A quoi bon en effet ressasser son petit Hitchcock illustré encore et encore si c'est pour n'en tirer au mieux qu'un joyeux bain de laideur, au pire une reprise insignifiante tournant à vide. C'est tout le jeu post-moderne me direz-vous, mais la post-modernité a eu de meilleurs effets, m'est avis. La critique est cependant un peu dure concernant Sisters, qui n'est pas entièrement raté, même si certains éléments de reprise sont douloureux. Sur le strict plan narratif, c'est surtout la fin du film qui lui porte préjudice. L'histoire est celle d'une jeune québécoise, Danielle Breton (incarnée par une Margot Kidder imitant parfaitement l'accent français) qui participe à un jeu télévisé et y rencontre un jeune new-yorkais, Philip Woode (Lisle Wilson), qu'elle invite chez elle et avec qui, complètement ivre, elle couche aussitôt sur le canapé du salon. Au petit matin, Philip entend Danielle se disputer en français avec sa sœur jumelle, Dominique, dans la chambre jouxtant la salle-de-bain où il s'habille. Après avoir accidentellement renversé un pot de pilules appartenant à Danielle dans la bonde de l'évier, il part acheter un gâteau pour fêter l'anniversaire commun des deux sœurs. Quand il revient, il se fait poignarder par sa conquête de la veille. A moins que ce ne soit par Dominique ? La voisine d'en face, Grace Collier (Jennifer Salt), journaliste d'investigation, aperçoit le crime et appelle la police. Mais quand elle arrive dans l'appartement de Danielle avec les forces de l'ordre, il n'y a trace ni du corps, ni de Dominique.



L'ouverture du film, qui s'opère sous les auspices d'une belle musique ultra hitchcockienne enregistrée par Bernard Hermann, compositeur fétiche du "maître du suspense", nous met face à face avec le gros slip blanc du jeune homme noir en train de se rhabiller dans un vestiaire où pénètre Margot Kidder, aveugle portant canne et lunettes, sur le point de se dévêtir par inadvertance devant cet homme qu'elle ne peut pas voir. L'actrice (du film et de la scène, comme nous le comprendrons très vite), retire son chemiser quand la caméra zoome sur le voyeur. Quelques brèves notes de musique typiques d'un jingle d'émission de télévision accompagne alors un effet visuel en forme de trou de serrure qui vient encadrer le visage du personnage. Très vite un arrêt sur image interrompt la séquence et nous voilà sur un plateau télé, comprenant que la petite scène qui nous a été présentée était tirée d'une vidéo du jeu télévisé Peeping Toms. Heureusement que De Palma dévoile rapidement la mise en abîme parce que le fort disgracieux effet du trou de serrure aurait largement pu passer pour son œuvre. C'est dire combien on s'attend au pire avec De Palma. Mais à sa décharge rien ne fait trop mal aux yeux dans cet assez sobre thriller des années 70.




Aux yeux, peut-être pas, mais à la mémoire et au bon goût, c'est possible. Comme l'annonce l'introduction, le thème du voyeurisme est immédiatement posé. Connaissant un peu De Palma on sait donc déjà qu'on va avoir droit à Fenêtre sur cour. La référence passe assez bien dans la scène du meurtre de Philip Woode, où le cinéaste surprend d'abord avec un plan soudain (façon surgissement de Norman Bates déguisé en femme dans Psychose) de Danielle/Dominique se réveillant d'un sommeil feint avec un visage affreux pour poignarder Philip à la cuisse puis dans la bouche, et emploie ensuite un split-screen assez ingénieux et plutôt efficace pour donner du volume à ses espaces et instaurer une tension entre la scène du meurtre et son observatrice. On regrette davantage la reprise dans cette autre scène plus référentielle encore, bien après le crime, où la journaliste scrute à la jumelle son acolyte parti à la pêche aux preuves chez Danielle qui rentre chez elle entre-temps, tandis que le détective y est encore, le tout observé par Grace Collier, spectatrice impuissante rivée à ses jumelles derrière sa fenêtre. La séquence est une reprise à l'identique de celle où James Stewart surveillait Grace Kelly infiltrée chez le tueur d'en face, mais sans le petit bijou scénaristique de la bague passée au doigt et sans la plus-value chère à Hitchcock du suspense progressif favorisant l'identification et l'implication avec la lente approche du meurtrier qui permet au spectateur (le personnage de James Stewart et le public) d'en savoir plus que l'acteur de la scène. Pour le dire vite, avec, chez De Palma, une mise en scène à électrocardiogramme plat.




On en vient à regretter cette platitude absolue quand De Palma reprend gaiement Psychose. Ça commence quand, après avoir couché avec Philip dans le salon de l'appartement, Danielle va dans sa chambre discuter avec sa sœur dont nous ne voyons que l'ombre figée projetée sur la porte. Philip écoute la dispute des deux jumelles, prononcée par deux voix presque identiques, quand il fait tomber deux pilules rouges posées là par Danielle, qui s'en vont tourner dans l'évier avant de disparaître sous la bonde, motif qui invoque évidemment le sang de Janet Leigh tournoyant avant de s'écouler dans le trou d'évacuation de la baignoire. La référence atteint son comble dans la scène suivante, où Philip Woode est chez un pâtissier et demande à la vendeuse la permission d'utiliser un tube à crème afin d'écrire "Happy Birthday Danielle and Dominique" sur le gâteau qu'il s'apprête à offrir à ses hôtes, et quand De Palma juxtapose alors avec un montage cut très brutal les plans très courts sur la douille à crème rapprochée à intervalles réguliers du gâteau pour y déposer une inscription rouge, et les plans tout aussi brefs sur Danielle qui se contorsionne dans sa grande salle de bain, évidemment toute blanche (comme celle du motel Bates où Marion Crane est assassinée), prise d'une attaque faute de médicaments.




L'idée n'est pas mauvaise en soi mais elle est si vulgairement traitée (ce tube de crème... vraiment ?) qu'elle sombre dans le ridicule. Et que le vulgaire soit voulu ou non ne l'excuse pas longtemps. On peut reconnaître que l'idée de faire surgir Dominique en Danielle (car vous l'aurez compris Danielle est en réalité habitée par le fantôme de sa sœur) en écrivant leurs deux noms côte-à-côte n'est pas si bête (surtout quand on sait ce que le patronyme avait d'important dans l'élaboration du personnage chez Hitchcock, cf. La Mort au trousses et son Roger Thornhill/Georges Kaplan), de même que celle qui consiste par exemple à inverser le processus hitchcockien en substituant au schizophrène de Psychose, venu détruire le personnage-victime de Janet Leigh, une victime imminente (Philip Woode) créant par les mêmes coups répétés le personnage schizophrène de sa future meurtrière... Sauf qu'à l'image on admire une grosse douille à crème qui écrit sur un gâteau, monté en parallèle à une femme qui se tient le ventre en plan d'ensemble, agenouillée au milieu de sa salle de bain. Comme très souvent avec De Palma, c'est malin sur le papier mais la mise en images laisse terriblement sur les dents.




Vu en dehors de toutes considérations intertextuelles (mais est-ce seulement viable avec De Palma ?), le film repose sur une histoire ma foi assez sympathique. Il démarre assez bien et ne se développe pas si mal mais il perd complètement son rythme et son éventuel pouvoir de séduction dès que Grace Collier, la journaliste, est internée par le mari de Danielle, Emil Breton (Bill Finley), sorte de savant fou (amoureux), prêt à tout pour sauver sa femme et l'exorciser du châtiment qui la condamne. Séparée de sa sœur siamoise décédée, Danielle est depuis lors hantée par l'esprit jaloux de cette dernière, qui la pousse au crime (et vise systématiquement avec un objet tranchant les parties génitales de ces messieurs qui tentent de détourner Danielle de leur symbiose familiale). Psychose quand tu nous tiens... Les longs flash-backs générés par le savant et époux de Danielle dans l'esprit d'une Grace Collier hypnotisée, où cette dernière se substitue à Dominique avant la fatidique opération qui consista à séparer les deux sœurs, puis la résolution où la journaliste semble à jamais marquée par les séances d'hypnose du savant qui lui ont fait oublier le crime qu'elle voulait dénoncer, à moins que, désormais liée à Danielle, elle n'ait pris la place de Dominique et refuse de condamner sa sœur, achèvent d'affaiblir le film et de le perdre dans un regrettable marasme de banalité. Mais plus qu'une simple histoire de troubles psychologiques ou qu'un thriller horrifique, le film est avant tout un exercice de réécriture hitchcockienne, la marotte de De Palma, exercice qui se veut ici (et comme souvent, mais pas toujours, et Blow Out en est une preuve) pertinent au départ mais franchement décevant à l'arrivée, ou quand la faiblesse (si ce n'est la laideur) cinématographique découragent de trouver du véritable génie à un pasticheur post-moderne inspiré, brillant, sympathique, mais malheureusement trop souvent vautré dans une laideur inouïe.


Sisters de Brian De Palma avec Margot Kidder, Jennifer Salt, Bill Finley et Lisle Wilson (1973)

5 juin 2018

Mission : Impossible

C'est donc dans ce film qu'un hélicoptère poursuit un TGV dans le tunnel sous la Manche. En 1996 deux nouvelles inventions du génie civil font perdre la tête à De Palma : le TGV et le tunnel sous la Manche. Deux créations que même les Chinois nous ont enviées et qu'ils nous ont achetées au prix fort. De Palma a voulu faire la promotion de ces nouvelles inventions dans ce que Laurent Weil a nommé "le meilleur film d'action qui se déroule dans un tunnel, loin devant Daylight". Cette séquence de haute voltige venait conclure un film d'une lenteur accablante dans un feu d'artifice pyrotechnique de goofs. Tout le monde l'a dit, les trains ne se croisent pas dans le tunnel sous la Manche, contrairement à ce que nous fit croire De Palma. L'autre séquence d'action du film, à peine moins ridicule, c'est évidemment celle où Tom Cruise est suspendu à une corde au-dessus d'un ordinateur, tentant de taper le bon mot de passe pour accéder à sa session Windows 95. La moitié du public rêverait que l'acteur soit nu comme un ver dans la scène, pour voir son étoile noire ou pour que ses couilles chatouillent le bout de son nez (car il est très petit et monté comme un poney), l'autre moitié espère qu'il s'étrangle avec sa corde. A la fin de la scène c'est une goutte de sueur irrépressible qui tombait du front du comédien sur le touchpad de son PC et qui activait le système d'alarme ultra chatouilleux du magasin FNAC Micro où il essayait de tirer du matos Hi-Fi. On était suspendus à une goutte de sueur ! Si à la place de Cruise on avait eu droit à un Ving Rhames pendu par le cul et poussé dans ses derniers retranchements, c'est une cascade de sueur qui se serait déversée sur l'écran de l'iPad tant convoité, car l'acteur souffre d'un hyperhidrose palmaire primaire, ce qui fait qu'il a constamment le front et les aisselles embobinés dans des serviettes.


Jeu d'adresse : sachant qu'Emmanuelle Béart mesure 1,61m et se tient légèrement de biais, tracez une ligne partant du sommet de son crâne et se terminant au sommet du bellâtre sis à droite de la photo. Que remarquez-vous ? La ligne est parfaitement horizontale [surlignez pour voir la solution]

Oui car le grand Ving Rhames était de la partie. Casting 4 étoiles pour ce film faisant la part belle aux français : Tom Cruise, Jean Reno, Jon Voight, Kristin Scott Thomas, Emilio Estévez et Ving Rhames. Mais surtout Emmanuelle Béart. Car c'est aussi dans ce film qu'elle est apparue pour la première fois avec une ventouse à la place de la bouche, très utile tout de même pour sauver le héros Ethan Hunt dans certaines situations périlleuses. Pensant sans doute que ce film allait la propulser au sommet du cinéma ricain, la star s'est crue obligée de se faire démolir la tronche pour ressembler aux idoles de l'époque : Carmen Electra, Pamela Anderson, Julia Roberts ou Sylvester Stallone aka "le Sly". Quel carnage, quels ravages, si son ramage se rapporte à son plumage on est mal. Rappelons aux plus jeunes d'entre nous, qui n'ont peut-être pas appris à bander devant Manon des sources ou Un Cœur en hiver, assis aux côtés de leur tante aveugle, que Manu Béart était facilement parmi les cinq plus belles femmes du monde en ce temps-là. Rappelons à ceux qui n'ont jamais fait le pari avec les potes du bahut d'arriver à tenir les 4h18 de La Belle noiseuse sans débander une seule fois, y compris quand seul le gros Piccoli est à l'image, que la Béart des débuts c'était l'Himalaya.


Ce petit bijou de femme s'asseyait régulièrement sur Daniel Fauteuil en ce temps-là, comme quoi tout est possible dans le football, ne désespérez pas !

Quid de ce gimmick de la série Mission : Impossible : le message informant le héros de sa mission censé s'auto-détruire dans la minute. C'était une bonne idée au départ mais depuis que ma directrice de recherche l'a adoptée pour me faire part de ses commentaires sur mon Mémoire, ça me séduit moins. J'ai donc trois raisons au moins d'en vouloir à De Palma par rapport à ce film. Il va me foutre dedans pour cette année scolaire très coûteuse, il a contribué à exploser le visage d'une idole, et il a aidé à établir Tom Cruise à la tête d'une franchise entièrement dédiée à sa mégalomanie. C'est l'acteur qui choisit toujours le metteur en scène qui lui cirera les pompes sur chaque nouvel épisode de la série. On a donc eu droit à John Woo dans le second volet, avec son lot de vols de pigeons et de ralentis sur des types qui tombent ou qui retirent leurs masques, comme dans tout bon John Woo. On a subi le troisième épisode réalisé par J.J. Abrams, la poule aux œufs d'or des séries télé qui sur le coup s'est un peu planté dans une éternelle redite des mêmes scènes d'action interminables où l'on doit admirer Tom Cruise et ses muscles saillants. Et on vient de subir le quatrième volet où le choix de la star concernant le metteur en scène fut un peu plus audacieux puisqu'il a fait appel à Brad Bird, le réalisateur de Ratatouille, qui réalisait là son premier film avec de vrais acteurs.


Hypnotique...

Tom Cruise choisit aussi ses partenaires dans chaque film. Dans le premier épisode il se contentait de pousser ses camarades hors du cadre afin d'y régner en seul maître. Il y avait quelques plans étonnants où on le voyait littéralement jouer des épaules à la manière d'un Marcel Desailly rudoyant pour sauver un corner. C'était encore timide, la star d'un mètre vingt de haut n'ayant pas le physique de "The Rock", le meilleur pote de Deschamps en défense centrale, pour étaler la concurrence. Avec un type comme Tom Cruise dans la surface de réparation y'a corner à chaque ballon. Et vu sa taille, y a but à chaque corner. Dans le deuxième film il n'y avait plus que Ving Rhames, présent pour respecter un certain quota de blacks et pour faire marrer l'acteur sans lui faire de l'ombre. Dans le troisième épisode, Cruise avait fait table rase de tout l'esprit originel de la série qui consistait à taffer en équipe : l'acteur était absolument seul en scène, parcourant le monde et défonçant des milliards d'ennemis avec la seule aide de son GPS humain, incarné par un Simon Pegg (un acteur comique blond typiquement brittish remarqué dans Hot Fuzz et Shaun of the dead, deux films moisis), pendu à son kit main libres pour guider le héros dans ses courses poursuites. Typique de Tom Cruise que d'essayer par tous les moyens d'être seul sur l'affiche, ne cédant de place que pour un maximum de courtisanes qui, alliées ou ennemies du héros, n'en ont toutes que pour son regard irrésistible et son sourire irrésistible aussi. Et aussi, selon le scénario, que l'acteur a retouché avant le tournage, pour sa teub de "37 cm de long". J'avoue que moi-même j'en pince pour Tommy Cruise depuis Top Gun, devant lequel ma sœur s'envoyait en l'air avec elle-même.


Mission : Impossible de Brian De Palma avec Tom Cruise, Jean Reno et Emmanuelle Béart (1996)

2 juin 2018

Passion

De Palma a cru bon d'insister sur ses difficultés à monter un film dans son pays (un remake d'Alain Corneau ? Aux USA ? d'Alain Corneau ? Arrête-toi...), et sur les atouts de sa nouvelle caméra de la taille d'un paquet de cigarettes. On nous a rebattu les oreilles avec la belle énergie du charitable mécène Saïd Ben Saïd, qui a la grandeur d'âme de produire quelques expatriés de légende, mais qui pourrait s'abstenir quand les projets flairent à ce point le vieux caoutchouc brûlé ou les œufs pourris, quitte à aider Simon Braund à remplir le tome 2 de son récent album intitulé Les plus grands films que vous ne verrez jamais. Il est des films qui sont très bien où ils sont, au chaud dans les placards. Il est des cendres de scripts qui se sentent tout confort dans la corbeille à papier où un type plus éclairé que les autres leur a foutu le feu. Il est des bébés qui devraient rester in vitro, des idées qui ne sont jamais si belles qu'une fois oubliées. Passion en fait partie.




Faire le remake d'un téléfilm d'Alain Corneau a un avantage : on ne peut que faire mieux. Mais la chose a aussi un inconvénient : on part d'infiniment loin. Ou alors faut-il faire montre d'une putain de rage de vaincre. Mais De Palma nous livre un énième exercice de style froid, creux, sans histoire, sans vie, sans folie. On sent qu'il n'est plus guère passionné par ce qu'il fait et qu'il empile les petits projets pépères en attendant une retraite bien méritée. Son film sent le renfermé tant De Palma se cite lui-même avec complaisance. Il tourne à vide, en mode automatique, avec une millième blonde opposée à une millième brune, qui se tournent autour comme deux chiens sur le Vieux Port lors des premières chaleurs, à l'heure du jaune. Rachel McAdams et Noomi Rapace forment un duo stérile. Les deux actrices semblent jouer en combinaison de ski, casquées, menottées, pieds et poings liés. On dirait de strictes poupées de cire. Rien ne se passe, c'est le vide absolu, un film aseptisé, désincarné.




Il arrive un moment dans la vie où on fait le bilan. Quand viendra notre tour, sur la liste des heures perdues on devra se remémorer cette soirée où on a offert sur un plateau d'argent une combientième chance à Brian De Palma. Quand le courant ne passe pas, il ne passe pas. Et pourtant on a bien voulu lui laisser encore une opportunité de nous cueillir, de se rattraper, de se racheter. Des tas d'autres films, d'autres réalisateurs, attendaient à la porte. On l'a ouverte, un fameux soir, à De Palma, qui est entré en s'essuyant les pieds sur le paillasson, qui s'est assis poliment, a bouffé sur notre compte, n'a pas décroché les mâchoires, n'ayant strictement rien à dire, et s'est tiré une heure et demi plus tard sans laisser aucune trace, sans laisser de restes pour le lendemain. Il s'est servi et il a disparu sans élégance, tel un fantôme égoïste et nonchalant. On ne nous y reprendra peut-être pas.


Passion De Brian de Palma avec Rachel McAdams et Noomi Rapace (2013)