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28 octobre 2021

Pig

Ne vous y méprenez pas : Pig n'est pas un énième film de vengeance bas de plafond où un homme qu'il ne fallait pas venir chatouiller se voit retirer son être le plus cher ou son bien le plus précieux (en l'occurrence, les deux : un cochon truffier), puis, animé d'une rage folle, se lance dans une croisade sanglante, seul contre tous, écrasant tout sur son passage, pour punir les imprudents malfaiteurs. Parfois mal vendu, comme s'il s'agissait encore d'un John Wick bis où Keanu Reeves serait remplacé par Nicolas Cage et le beagle du premier film par un cochon, Pig vaut en réalité beaucoup mieux que ça et pourra surprendre ceux qui espéraient voir l'acteur abonné aux séries b partir en roues libres et commettre un nouveau carnage. L'idée du film, le truc, la trouvaille de Michael Sarnoski, c'est de substituer la drogue par... la truffe. La truffe, oui, ce champignon délicieux particulièrement apprécié des plus fins gourmets que l'on trouve au fond des bois humides, avec chance ou avec l'aide d'un chien ou d'un cochon truffier. Et le film, drame intimiste déguisé en parodie de néo-noir, part seulement là-dessus, sur ce décalage amusant mais fragile, qu'il parvient toutefois à tenir jusqu'au bout car, heureusement, le réalisateur et scénariste ne se limite pas à cet effet comique intermittent et prend surtout soin de développer un personnage principal attachant et fouillé, dont on comprend progressivement les motivations en même temps que l'on découvre son lourd passé. C'est un vieux loup solitaire mutique, appelé à quitter sa cabane perdue dans l'Oregon pour les bas-fonds de Portland, auquel Nicolas Cage donne parfaitement vie.


 
 
Certains se foutent de la gueule de Cage, mais combien d'acteurs américains de sa génération continuent de tourner dans des films intéressants ? Combien se mouillent à sa façon, produisent des jeunes cinéastes prometteurs ou s'en vont loin d'Hollywood jouer pour des auteurs à la personnalité bien trempée ? J'en vois pas trop... Alors certes, sa filmographie est une montagne où les pépites sont rares, mais elles existent, et le gars est toujours là, dans le coup, polissant son statut d'acteur culte avec une conscience de lui-même et une autodérision sans équivalent aujourd'hui. Pig ajoute une ligne de plus à sa légende. Nicolas Cage est parfait dans la peau tuméfiée de ce vieux sage qui a tout perdu, à peine animé par une philosophie de vie au relativisme désarmant, prêt à encaisser tous les coups qu'il faudra pour remettre la main sur l'une des rares choses auxquelles il tenait vraiment. On a la nette impression que l'acteur, autant que son réalisateur, se plait à déjouer les attentes et incarne, avec malice, ce rôle tout en retenue, loin des exubérances dont on le sait capable à tout moment, fascinant et attachant volcan éteint. Le pitch a sans doute tapé dans l’œil de la star et il y a fort à parier que Sarnoski a écrit le scénario en ayant en tête les rôles habituels de Cage. C'est malin, tout le monde en sort gagnant. Si le film, par trop solennel, manque quelques fois de légèreté et se complaît par moments dans une langueur qui pourra en laisser quelques-uns sur le carreau, il n'en reste pas moins le portrait d'un reclus assez touchant et original, qui réserve même quelques jolies scènes, où le talent du cinéaste et de son acteur vedette ne font aucun doute, et son petit lot de situations amusantes, où les codes du film noir sont astucieusement chamboulés. En bref, une belle curiosité.


Pig de Michael Sarnoski avec Nicolas Cage, Alex Wolff et Adam Arkin (2021)

26 octobre 2021

L'Épopée de l'Everest

The Epic of Everest, titre épique s'il en est, et film ô combien émouvant. D'abord en tant que pur document. L'émotion est vive à la vue de ce documentaire muet de 1924, sans doute l'un des tout premiers films de montagne de l'histoire du cinéma. Peut-être le premier ? Je n'ai pas vérifié. Il faudrait le faire et, l'ayant fait, mettre une paire de moufles avant de s'avancer sur ce terrain, comme toujours quand il s'agit d'affirmer que tel film est pionnier en tel ou tel domaine, le premier au monde à s'être distingué par l'emploi de tel matériel ou par l'invention de tel procédé. Il y aura toujours quelqu'un pour pointer, à juste titre, une pépite oubliée de toutes les histoires du cinéma qui, réalisé quelques mois plus tôt, quelques jours peut-être, détrône notre chouchou, vole la primauté à notre cher petit bijou aussitôt relégué au rang de vulgaire petit navet. Je vous renvoie donc à la lecture de ces quelques ouvrages universitaires qui font autorité en matière de cinéma de montagne : Montagne et cinéma : escalade de la peur et peur de l'escalade de Less Béton (éditions Plon, 1983), Cinéma et montagne : amour du vertige et (oh oh) vertige de l'amour, de Josée Mourin'ho (éditions Hotspur, 2019), avec une exquise préface posthume d'Alain Bachot, La montagne au cinéma ou le cinéma à la montagne d'André S. Letharba (éditions Presses Universitaires de Tarbes, 1958), Cinéma et montag(n)e 1ère partie : la montagne, et surtout Cinéma et montag(n)e 2ème partie : le montage de François Forestier (éditions Je-m'auto-édite.net, 1997 pour le premier volume ; éditions Premier Jet, collection "Zéro Relecture", 1998, pour le second), le très ambivalent L'Everest aussi a commencé petit de Maurice Youssef Barthelemew (éditions Pue-Le-Pipi, 2002), mais aussi La Montagne à l'écran : hauteurs du cinéma, cinéma d'hauteurs (sic) de Sic'kfried Crackauer (éditions KleanShit, 1931), et surtout l'incontournable Le cinéma de montagne, une montagne de cinéma ou l'encyclopédie en huit tomes des films de montagne et des montagnes de films de George Sadoul (éditions de l'Âne Mort, 1942).

 


Mais revenons au film, qui constitue donc un sacré document, notamment dans toute la première partie consacrée à la longue expédition à travers l'Himalaya vers le pied de l'Everest, qui monopolisa 500 hommes et bêtes parcourant en file indienne des dizaines de kilomètres par jour. L'équipe filme les Tibétains des sommets, autochtones et sherpas, parmi lesquels comptent des femmes, ainsi que le monastère de Rongbuk, avec une claire ambition ethnologique et nous laisse une trace inestimable, même si les intertitres, sans doute nourris par les clichés des récits d'aventure, versent parfois dans le douteux (les Tibétains, peuple pauvre et crasseux au pied d'une montagne pure et immaculée, ne se laveraient strictement jamais, du jour de leur naissance jusqu'à leur mort, vivraient dans des taudis infects, etc.). 


 

Petits écarts regrettables qui n'entachent pas la totalité desdits intertitres, par ailleurs d'une grande qualité et joliment écrits, quand ils se concentrent sur le récit de l'ascension et contribuent à la tension des dernières séquences du film, où il est question du retour inespéré ou de la disparition des alpinistes George Mallory et Andrew Irvine. Les deux grimpeurs, infimes silhouettes sur le gigantesque monstre de roche et de glace, ont été perdus de vue par leurs camarades d’expédition sur le versant nord-est de l’Everest, à 193 mètres de la cime. Nous voyons les autres membres de l'expédition, restés un peu plus bas car incapables de suivre Irvine et Mallory, faire des signaux à la caméra, encore un peu plus bas, qui n'a pas pu monter avec eux (et l'on se demande déjà comment les quatorze caméras de l'époque et de l'équipe – rude à prononcer ce petit passage – ont pu gravir de telles hauteurs tant cela paraît relever du prodige), puis signifier à l'équipe de tournage et au gros du contingent la probable mort des deux têtes brûlées en disposant des sacs en croix sur la neige dans une image terrible. 
 


 

Des images, terribles ou sublimes, le documentaire de l'explorateur britannique John Noel en regorge. Capitaine John Noel, faut-il dire, qui, après une première approche clandestine de la montagne sacrée, au début du siècle, déguisé en tibétain mais bientôt refoulé par la police locale, s'était déjà lancé à l'assaut des 8 848 mètres de l'Everest inviolé en 1922, première expédition officielle dont il tira un film court, Climbing Mount Everest (où je viens moi-même de flinguer ma propre théorie pourtant savamment échafaudée dans le premier paragraphe). Moyennant un joli tas de pognon, John Noel utilise toutes les innovations permises par son époque : caméras Newman-Sinclair capables de résister aux grands froids, avec moteurs électriques permettant de filmer au ralenti ou en accéléré et de réaliser des time-lapse, téléobjectifs augmentés qui lui permettent l'impossible : filmer à plus de 3000 mètres. Et Noel ne se prive pas pour s'en vanter dans quelques intertitres. Mais au-delà de ces prouesses techniques, et même si elles y contribuent évidemment, la beauté du film tient à la majesté du mont Everest (que l'on n'a plus envie d'appeler ainsi après ce film, mais Chomolungma, comme l'appellent les Tibétains, "déesse mère des vents"), auquel John Noel donne la vedette ; les deux alpinistes-stars disparus au sommet, ou juste avant, (vaste polémique à l'époque), refusant d'être héroïsés. Ce mont Chomolungma, filmé dans des plans larges aux teintes monochromes dont le vague flou et le grain augmentent la dimension mythique, nourrie du reste par le silence du film muet et le noir et blanc qui siéent parfaitement à la solennité glaciale du sujet. 
 


 

Les longs plans fixes de la deuxième partie du film, les intertitres se raréfiant, ont aussi leur part dans la grande réussite cinématographique du projet, où tout le temps nous est donné d'admirer les mouvements des ombres et des lumières sur la surface moirée du glacier ou de mesurer le temps et la difficulté de la progression des hommes et des animaux dans ces contrées. Et quand un lent panoramique s'opère soudain pour suivre le mouvement ascensionnel des grimpeurs, l'iris du cadre nous donnant l'impression d'observer la progression hasardeuse à travers un télescope tandis qu'un improbable contrechamp nous montre les sherpas scrutant le dernier camp de base sis à 8230 mètres d'altitude à l'aide d'une lunette, nous y sommes, nous sommes là-hauts, avec eux ! L’Épopée de l'Everest nous happe complètement, hypnotique, fascinant, par le rythme envoûtant de ses plans et par son étrange capacité à livrer de Chomolungma des images qui ont tout à la fois la puissance du réel – ce film est, à n'en pas douter, une date dans l'histoire du cinéma documentaire – et, en tant que la montagne s'érige depuis un autre âge, nimbée de brume et de sang, encore indomptée, inatteignable, supérieure et interdite, en un mot divine, la puissance de l'imaginaire.
 

L’Épopée de l'Everest de John Noel avec George Mallory et Andrew Irvine (1924)

23 octobre 2021

La Décision

Son documentaire retraçant la tragédie du Nanga Parbat m'avait déçu, mais j'ai redonné une chance à Gerhard Baur, éminent spécialiste allemand du film de montagnes, et grand bien m'en a pris ! La Décision est un petit chef-d’œuvre du genre. Petit, parce que c'est un court métrage. Seulement 13 minutes au compteur. 13 minutes muettes, que l'on passe en la seule compagnie d'un skieur de l'extrême (Franz Seeberger), en proie au doute et en pleine tergiversation. Arrivé au sommet d'une crête impressionnante qui domine une paroi verticale, le skieur imagine tous les scénarios possibles. Plusieurs voies de descente s'offrent à lui, alternant les pentes hallucinantes, les longues crevasses dissimulées et les barres rocheuses infranchissables. C'est avec une certaine malice et surtout beaucoup de talent que Gerhard Baur met en scène les différentes versions de cette descente si périlleuse, tour à tour heureuses ou mortelles pour notre héros. Le cinéaste procède à cela sans nous l'indiquer très clairement, mais par des revirements subtils et harmonieux, à la fois déconcertants et plaisants. Ils nous donnent la sensation d'être devant un thriller virtuose où l'on basculerait régulièrement du cauchemar (ou du rêve) à la réalité, dans une succession de pirouettes finement amenées. Gerhard Baur instaure de cette manière un suspense ténu, prenant et ludique car il ne met pas mal à l'aise le spectateur, qui pourrait légitimement désapprouver que l'on s'amuse du devenir incertain d'un pauvre skieur, dans le sens où la frontière entre documentaire et fiction, bien qu'implicite, est tout de même assez nette et posée d'emblée. Dans cet esprit, aucune information de localisation nous est donnée, et ce sont de rapides recherches qui m'apprennent que l'action se déroule sur la face nord du Piz Palü, dans le Massif de la Bernina, en Engadine (Alpes suisses). 
 


Nous sommes ainsi littéralement plongés dans l'esprit de ce skieur aventureux et solitaire. Un type que l'on suit sans souci : beau gosse dans la fleur de l'âge, le regard azuréen amplifié par la neige, arborant la barbe de trois jours d'un bonhomme qui a de la testostérone à revendre (une barbouze bien fournie donc, très épaisse vous autres, comptez plutôt 3 mois pour obtenir la même). Pour parfaire le tableau, notre aventurier de l'impossible a du goût en matière de fringue : pour un skieur, il est fort bien sapé, préférant porter une solide chemise en jean plutôt qu'une combi fluo, nous sommes très loin des disgracieuses tenues Décathlon. Enfin, et c'est bien là le plus important : cet homme-là est un skieur d'exception, en plus d'être un acteur tout à fait passable. Ses compétences sont encore plus remarquables si c'est aussi lui qui a effectué ses propres cascades, ce que je ne suis guère en mesure de vous confirmer (nous sommes trop peu à commenter ces films-là).

Gerhard Baur se montre très inspiré par son sujet. Il nous concocte des plans de toute beauté, à commencer par le tout premier, où l'on suit les crampons de notre valeureux skieur qui, à l'aube, s'avance d'un pas résolu vers le sommet. Le sol recouvert de neige scintille sous le faisceau timide de sa lumière frontale : on croirait presque que c'est la pellicule qui est parasitée par les éléments ou que notre homme marche dans les nuages et les étoiles. C'est très beau, à l'instar de ces nombreuses images aux couleurs chatoyantes consacrées à nous exposer le terrible et superbe relief du massif enneigé, magnifiquement filmé. Bon, on voit bien les pales de l'hélico à un moment donné, lorsque Baur longe la crête de bas en haut, et c'est là une petite boulette à éviter quand on veut rendre compte de la majesté d'un paysage de montagne, mais c'est rien du tout, le seul hic que l'on peut relever pour chipoter. Pour ne rien gâcher, même la musique électronique chelou signée Stefan Melbinger a un charme particulier. L'envolée lyrique finale est même très appréciable et clôt ce court métrage en beauté. Gerhard Baur s'est vu récompensé d'une vingtaine de prix dans les grands festivals internationaux de films de montagne pour La Décision, et ce n'est que justice. On ressort du cerveau de ce skieur de l'extrême avec l'impression d'avoir passé une journée avec lui en altitude, dans un paysage fantastique à la blancheur immaculée. En fin de compte, la raison l'emporte, mais c'est bien l'audace du cinéaste qui triomphe.
 
 
La Décision de Gerhard Baur avec Franz Seeberger (1985)

19 octobre 2021

Les Survivants

Un film de montagne avec Ethan Hawke... Pouvions-nous passer à côté ? Non. Je me suis donc pris Les Survivants de Frank Marshall sur le râble. Le célèbre producteur américain tourne en 1993 cette adaptation d'un fait divers : le crash, en octobre 1972, du vol 571 de la Fuerza Aérea Uruguaya transportant toute l'équipe uruguayenne de rugby, en plein cœur de la Cordillère des Andes, côté argentin, sur un glacier reculé culminant à 3600 mètres d'altitude. La cordillère, dans ce film, ne bénéficie pas vraiment du regard sensible et sensé que pose sur elle le cinéaste chilien Patricio Guzman dans son dernier film, La Cordillère des songes. Dans Les Survivants, la Cordillère des Andes, même si quelques plans d'ensemble lui font la part belle, est plutôt assimilée à un formidable merdier. Les rugbymen taillés comme des arbalètes du casting se retrouvent piégés dans les hauteurs glacées de la montagne et contraints d'y survivre pendant 70 jours en affrontant toutes les épreuves : blessures, froid, avalanche et surtout la faim, qui les conduira à prendre une décision critique. Bouffer ou ne pas bouffer les morts ? Autant ne pas lire ce qui suit si vous voulez vous taper Les Survivants bientôt, lors d'une redif sur Paramount Channel, mais vous l'avez vu venir à dix kilomètres : les survivants finiront par trancher et becqueter les macchabées.

 

Cette image d'illustration a deux défauts. Premièrement, Ethan Hawke en est absent, puisqu'il est à bord de l'hélico venu sauver les rescapés (massive spoiler), en contrechamp. Deuxièmement, elle constitue un massive spoiler. Mais Danny Nucci y est à l'honneur, les bras écartés et une chaussette sur la main droite. Notez aussi le type, en bas, heureux d'être enfin secouru mais qui n'oublie pas de finir de grailler un bout de bifteck humain.

Que dire sur ce film après ce premier paragraphe déjà bien dense, riche, complet et passionnant ? Je ne sais trop. Je pourrais m'arrêter là. En fait, j'aurais pu ne pas commencer. Mais maintenant que c'est fait, il faut bien terminer. Ah si, dans ce film au casting peu reluisant en dehors d'Ethan Hawke, beau comme un cœur dans chaque plan où il apparaît avec sa superbe gueule, et qui embellit au fil du métrage contre toute logique narrative, on évitera de causer de la présence de John Malkovich en début et fin de film, anecdotique dans le rôle du survivant vieilli qui raconte son histoire, mais on peut citer Danny Nucci, qui fait partie de la fine équipe. On a tous entendu parler de ces femmes ou de ces hommes qui se sont retrouvés impliqués sur les lieux de toute une série de catastrophes ou d'attentats, victimes d'un destin malicieux s'acharnant à leur faire frôler et renéguer la mort de près. Danny Nucci est de ces gens-là. Il était donc des rescapés de ce deuxième vol 571 de la Fuerza Aérea Uruguaya. Deux ans plus tard il grimpait à bord de l'USS Alabama de Tony Scott, coincé entre la glotte de Gene Hackman et la moustache de Denzel Washington à bord d'un sous-marin proche de l'implosion en pleine guerre froide. Deux ans après il embarquait à bord du Titanic de James Cameron la fleur au fusil, dans le sillage de son égérie Leo Dicaprio lui-même dans le sillage de Kate Winslet elle-même dans le sillage du gros paquebot bientôt coupé en deux, rameutant avec lui sa grinta pas possible, sa chatte à Dédé. Et en 2005 il errait par hasard dans l'un des biplans lancés à toute berzingue sur le World Trade Center d'Oliver Stone au moment de l'attaque terroriste. Danny la Nucci... ce vieux chat noir, cette jaunasse... Sur tous les plateaux où il est passé, les décors se sont cassé la gueule. Depuis, l'acteur américain natif de Klagenfurt se déplace à pied, et, plus grave, il est refoulé par tous les directeurs de casting. Pauvre Danny Nucci. 


Les Survivants de Frank Marshall, avec Ethan Hawke, John Malkovich, Josh Hamilton, Illeana Douglas et Danny Nucci (1993)

12 octobre 2021

Nanga Parbat, la montagne tueuse

Déjà, le titre. "Nanga Parbat, la montagne tueuse". Il annonce la couleur, ce titre, non ? Elle n'y est pour rien cette foutue montagne, ils n'avaient qu'à pas s'y frotter ! Et c'est assez racoleur, pour un documentaire, vous ne trouvez pas ? En revanche, j'apprécie tout particulièrement la tagline. "Freine ! Freine !" Bien sûr, il n'en fallait pas plus pour que je me laisse tenter, je reste un zonard de base... Mais plus que le titre et la tagline, ce sont les quelques prix glanés dans des festivals spécialisés, bien mis en évidence sur la jaquette, qui ont titillé ma curiosité ! J'espérais qu'ils avaient visé aussi juste que pour Cerro Torre Cumbre, que je considère comme un chef-d’œuvre dépassant aisément sa petite catégorie de films de montagne. Mais non, ce documentaire signé Gerhard Baur n'arrive pas à la cheville de la petite merveille de Fulvio Mariani et les deux hommes, qui ont tous deux travaillés avec Werner Herzog pour les prises de vue en haute altitude de Cerro Torre, le cri de la roche (on y reviendra !), n'évoluent pas dans la même division. A l'évidence, ils ne pratiquent pas tout à fait le même art. 


 
 
Si l'on se fie au ratio du nombre de décès par tentatives d'ascension, le Nanga Parbat serait la troisième montagne la plus dangereuse au monde. Notons toutefois que ces chiffres sont susceptibles de varier du tout au tout d'un instant à l'autre en cas de chute collective, d'avalanche mortelle ou autre funeste imprévu ; c'est déjà arrivé. Le pic du Gradail (465m), modeste promontoire du Razès situé dans les confins occidentaux du département audois, entre Limoux et Mirepoix, avait réussi à se hisser en sixième position de ce sinistre classement suite à un règlement de comptes particulièrement sanglant entre chasseurs remontés qui s'étaient retrouvés au sommet avec quelques vieilles affaires à traiter. Mais passons... Le fait est que le Nanga Parbat, 8 125 mètres d'altitude et neuvième plus haut sommet de la planète (ça, c'est indiscutable), n'est pas à la portée de n'importe quel guignol et que pas mal d'alpinistes y ont hélas laissé leur vie (le célèbre Reinhold Messner y a notamment perdu son frère en 1970). Les chutes de pierre y sont fréquentes, les couloirs d'avalanche nombreux et les pentes particulièrement escarpées, ce qui en fait l'un des 8 000 les plus redoutés. 


 
 
Le documentaire de Gerhard Baur revient sur la tentative d'ascension d'un petit groupe d'alpinistes d'origines autrichiennes et allemandes en juillet 2004. Après une très rapide présentation des particularités du Nanga Parbat et de sa sordide réputation, Baur se consacre à la reconstitution de l'ascension, régulièrement entrecoupée par les témoignages des quelques survivants, dont les visages attestent des épreuves terribles qu'ils ont dû traverser. Lèvres blanches striées de profondes gerçures, extrémités des oreilles noirâtres attaquées par les engelures, peau du visage ravagée et brûlée par le soleil, regard fatigué et dans le vague... les bonhommes, que l'on jurerait interrogés au pied de la montagne après leur descente, font vraiment peine à voir et leurs tronches en disent plus long que leurs mots. A leur façon d'insister sur la personnalité rayonnante de leur collègue Günter, on comprend bien vite que celui-ci n'a pas dû faire le chemin du retour. Günter, que l'on voit sur des photos et vidéos prises avant l'ascension, est le portrait craché de Benoît Poelvoorde en phase ascendante de dépression, un type jovial, plein de charme, au sourire irrésistible. Nous le voyons évoquer son obsession pour cette montagne si difficile à gravir, obsession qui lui sera malheureusement fatale. RIP Günter.


 
 
On est d'abord bluffé par la qualité et le sérieux de la reconstitution, qui nous amène même à douter de la présence ou non d'une caméra pendant la fameuse épopée ! On est dedans, plutôt pris par la tension mise en place par Baur. Bien que le film affiche des ambitions assez sommaires, on a ce que l'on était venu chercher : un documentaire efficace qui nous fait passer un sale moment dans la zone de la mort. Hélas, cela ne dure pas. Nanga Parbat, la montagne tueuse perd beaucoup de son allant et de son intérêt à partir du moment où la randonnée dégénère pour de bon et prend une tournure meurtrière. La reconstitution, qui en devient alors clairement une, pêche et frôle le ridicule lorsqu'il est question de nous montrer l'un des alpinistes en proie à de terribles hallucinations, premiers signes d'œdème cérébral, un phénomène très courant dans un tel contexte. Nous assistons alors au spectacle pathétique d'un type en combinaison bleue faisant des roulés-boulés dans la neige pour exprimer son mal-être, se prenant la tête entre les mains comme pour chasser les démons qui l'assaillent. La scène se déroule de nuit, le gars est supposé être seul, dans le dur, à quelques pas du rencard avec la Grande Faucheuse, mais le tout est assez mal filmé et éclairé par la lampe torche d'un observateur passif que l'on ne devrait pas pouvoir deviner et que l'on imagine se fendre la gueule. Le pauvre mec est en plein délire et va sans doute y rester, mais on voit les jambes du caméraman ! Cela a pour effet de nous sortir du film et même de nous faire dès lors adopter un regard critique, presque moqueur, sur ces pauvres alpinistes qui jouent leurs vies pour des exploits bien inutiles... Ne pouvaient-ils pas opter pour un hobby plus tranquille ? Un vrai bon film de montagne ne doit pas inspirer ce type de réflexions au spectateur. Le verdict tombe, sans appel, si Nanga Parbat, la montagne tueuse pourra en contenter quelques uns, les moins regardants, il n'est pas une grande réussite d'un genre qu'il ne participe pas à élever. 


Nanga Parbat, la montagne tueuse de Gerhard Baur (2005)

9 octobre 2021

Gasherbrum – La Montagne lumineuse

Gasherbum (La Montagne lumineuse en français) est moins un film de montagnes qu'un film qui parle de montagnes. C'est avant tout un film qui parle, sur un homme qui parle. Il ne fait pas que parler, il escalade aussi, et c'est le célèbre Reinhold Messner qui, accompagné de l'alpiniste Hans Kammerlander, entreprend ici l'ascension consécutive de deux sommets de l'Himalaya culminant à 8000 mètres qu'il a déjà escaladés, l'un et l'autre, mais cette fois d'une seule traite, sans camp fixe, sans radio et sans oxygène. Or Werner Herzog ne filme pas l'ascension (ou très brièvement, départ et retour, d'en bas et de loin). Pas de sensation de vertige pour nous autres spectateurs, comme on pouvait l'éprouver (et diable comme ce fut mon cas, moi qui ne suis pourtant pas sujet) devant le Cerro Torre Cumbre de Fulvio Mariani, dont mon acolyte vous parlait il y a quatre jours. Ici le vertige est autre, il touche au langage, aux idées et aux sentiments.
 
 

Le langage parce qu'il s'agit donc d'un film d'entretiens. Herzog interroge Reinhold Messner sur la question essentielle que l'on se pose face à tout alpiniste : pourquoi ? Pourquoi escalader des montagnes ? Pourquoi le faire plusieurs fois ? Pourquoi risquer sa vie ? Et Reinhold Messner répond, autant qu'il peut répondre, récusant le soupçon de pulsion suicidaire (d'après lui on ne se sent jamais plus vivant qu'une fois en haut, et quelqu'un qui projetterait d'escalader une montagne pour se jeter dans le vide une fois grimpé ne pourrait plus le faire parvenu au sommet), sans nier la probable part de folie mélancolique que cette idée induit. 

 


Messner, qui plus tard a écrit de nombreux livres sur sa passion, répond clairement, parle bien. Le film repose sur sa réflexion, que l'on sent longue et profonde, sur la clarté de son expression et sur son envie manifeste de partager sa pensée, ses idées. Et elles sont nombreuses. Film d’émotions et de sentiments aussi, comme souvent chez Herzog, qui très tôt dans le film, avant le début de l'ascension, demande aux deux alpinistes qui s'apprêtent à tenter l'impossible s'ils sont amis. Les deux hommes sont alors plongés, côte à côte, peut-être en slips, peut-être nus, mais ils semblent nus tels que Herzog les filme et ce n'est pas anodin, dans un bain naturel d'eau chaude au beau milieu de l'Himalaya. C'est Messner qui répond. La parole, c'est lui. Et contre toute attente, avec une grande simplicité, il répond que non. Il a choisi Kammerlander pour ses compétences et parce qu'il sent que ce type-là, même au plus dur de la montée, ne craquera pas. C'est tout ce qui compte. Ne pas craquer. Mais ils ne sont pas amis pour autant. Il faut simplement être deux et tenir. 

 


On sent là, dans cette absence d'amitié, un vide, que Werner Herzog s'empresse d'aller combler en questionnant plusieurs fois Messner sur son frère, mort lors d'une ascension à ses côtés. Et, de façon très brutale, Messner craque soudain, lui qui semblait un roc cerné par les murailles de sa pensée et de son langage, et se met à pleurer comme un gosse en repensant à son frère disparu et à l'émotion de leur mère quand il a dû lui annoncer (c'est en tirant sur cette corde sensible que Herzog fait fondre l'iceberg). Cet instant où l'alpiniste se répand en larmes, au cœur du film, peut passer pour son temps fort, son climax, son sommet. Mais je ne le vois pas comme ça. C'est même une scène qui m'a plutôt gêné. Je crois percevoir l'envie d'Herzog qu'elle arrive (pas forcément les grandes eaux, mais l'émotion), et l'homme qu'on voit à l'écran me semble dresser si clairement de lourdes barrières contre ses propres émotions que je me sens mal à l'aise en les voyant rompre.

 


Néanmoins, je ne sais pas si le film aurait la même force sans cette séquence. Il faudrait tenter de le remonter sans elle. Je ne l'ai pas fait et ne souhaiterais pas le faire. Et en tout état de cause, cette scène contribue probablement à l'émotion du film, non pas parce qu'elle serait le lieu de l'émotion dans Gasherbrum, mais en ce qu'elle creuse un vide qui relie le début du film (la question sur l'amitié entre Messner et Kammerlander) et la fin, où, de retour des deux sommets, victorieux, Messner se confie à Herzog sur ce qu'il aimerait faire ensuite : arrêter l'escalade et se consacrer au trail, aux très longues marches dans des zones impossibles. Il explique, et c'est l'une des plus belles idées exprimées dans le documentaire, que pour lui, escalader une paroi, c'est y laisser une trace, c'est écrire à même le paysage, écrire à même le monde, et que ces lignes tracées sur tous les plus grands sommets du monde sont invisibles pour le reste de l'humanité mais sont bien là, il les voit. Où tout le film se cristallise : pourquoi escalader ? pour écrire, tracer des lignes, faire de ces surfaces de pierre des pages blanches et y laisser son empreinte. Montagne et langage.

 


Et donc Messner ne veut plus faire d'ascensions (il faut dire qu'il a déjà tout accompli en la matière). Il veut marcher. Écrire, sur la peau du monde, mais sans s'arrêter. Le problème de la montagne, c'est qu'elle a une fin, un sommet, et qu'arrivé en haut il ne reste plus qu'à redescendre. Messner ne veut plus redescendre, ni arriver en haut. Il veut marcher, toujours, sans cesse, écrire un livre sans fin, parler sans s'arrêter. C'est ce qu'il fit d'ailleurs. Reinhold Messner devint un grand marcheur et accomplit des trails impressionnants. Or quand il exprime cette idée de marcher sans fin sur la surface du monde, Herzog intervient, non pour poser une nouvelle question, mais pour dire que c'est son rêve à lui aussi*. Messner sourit, conclut qu'ils pourraient le faire à deux, pourquoi pas ? Et l'amitié, qui n'existait pas au début du film entre les deux alpinistes, la fraternité perdue qui fait craquer la carapace de Messner au milieu du film, réapparaît à la fin de Gasherbrum, comme une promesse, un rêve partagé par l'alpiniste et le cinéaste, même si ce ne sont que des mots.

 

 * On notera qu'en novembre 74, dix ans plus tôt, Herzog, apprenant que son amie Lotte Eisner, critique et historienne du cinéma allemand, venait de tomber très malade et que ses jours étaient comptés, entreprit de se rendre à son chevet, à pied, de Munich à Paris. Mu par une sorte de pensée magique (Lotte Eisner ne pouvait pas mourir tant qu'il marcherait, pas avant qu'il arrive et, mieux, elle serait forcément guérie quand il la rejoindrait enfin), celle de l’amitié, Herzog marcha durant presque un mois, se glissant chaque soir par effraction dans des maisons vides pour passer la nuit, et tint un bref carnet de voyage qui fut publié en 1988 chez P.O.L. sous le titre Sur le chemin des glaces, que nous avons lu, et qui, moins par l'intérêt des scènes vues et contées que par l'alliance naïve et puissante qu'il noue entre la marche et l'amitié, mérite de l'être.
 
 
Gasherbrum – La Montagne lumineuse de Werner Herzog avec Reinhold Messner et Hans Kammerlander (1984)

5 octobre 2021

Cerro Torre Cumbre

Je vous ai déjà parlé de mon goût inexplicable pour les films de montagne. C'était il y a près de dix ans, ce qui ne me rajeunit pas, dans mon article consacré à K2, l'ultime défi que mon imagination cinéphile déviante attribuait à James Cameron (j'en suis un peu moins convaincu aujourd'hui, n'ayant strictement jamais lu le moindre rapport entre ce film obscur et l'auteur de Terminator, en dehors de mes propres racontars disséminés un peu partout sur la toile). J'étais alors un véritable guignol, un triste charlot, un sacré ignare, puisque le nom de Fulvio Mariani m'était encore tout à fait inconnu. Fulvio Mariani est peut-être le plus grand réalisateur de films de montagne. Je dis "peut-être" mais, après avoir découvert, émerveillé de bout en bout, son Cerro Torre Cumbre, j'en suis désormais convaincu : il est le meilleur dans ce domaine. Car en plus d'être un alpiniste hors pair, le seul capable de réussir des plans magnifiques dans des positions impossibles à parfois plus de 8 000 mètres d'altitude, l'italien Fulvio Mariani est un véritable esthète, amoureux de la nature, un cinéaste délicat, aventurier du bout du monde (il a entre autres tourné en Himalaya, en Antactique, en Sibérie et en Arctique), et un artiste de tout premier plan, ce qui gagne à être dit et redit.




Cerro Torre Cumbre est un grand classique incontournable du film de montagne, une pépite de documentaire, un délice de moyen métrage, 39 minutes de bonheur, à l'importance indéniable pour son genre et au-delà. Il faut l'avoir vu. Comment ai-je moi-même pu attendre aussi longtemps et vivre dans l'ignorance tout en me prétendant amateur de films de montagne ? Je ris de ma propre inconscience, je renie toute cette période noire de mon existence, je désavoue avec fermeté mon moi passé, ignorant et imbécile, fort de ma toute récente découverte de ce film immense datant de 1985 et qui fut à l'époque récompensé de tous les prix possibles dans sa catégorie. Jugez du peu : Grand Prix au Festival International du Film de Montagne Graz-Autriche ; Diable d’Or et Grain d’Or au Festival du Film Alpin Les Diablerets-Suisse ; Prix Spécial du jury au International Filmfestival de Wistler Mountain-Canada ; Gentiane d'Or, Prix U.I.A.A, et Prix Mario Bello au Festival International de Trento ; Sir Edmund Hilary Prize au Mountain Filmfestival de Auckland, Nouvelle-Zélande ; Grand Prix au Festival du film de Torellò, Espagne ; Prix du Meilleur Film d’Alpinisme au Film festival d’Antilles ; Prix du Jury au Mountain filmfestival de Denver, USA. Non, je n'ai glissé aucune récompense farfelue par malice au beau milieu de cette interminable liste, vous pouvez vérifier, voici là le véritable palmarès, complètement mérité, de Cerro Torre Cumbre, auquel seule la Palme d'Or a su échapper (Thierry Frémaux s'en mord encore les doigts).




Fulvio Mariani accompagne le jeune alpiniste suisse Marco Pedrini dans sa tentative de première ascension en solo du Cerro Torre, alors considéré comme la montagne la plus difficile à gravir de la planète. Les indiens fuégiens l'auraient appelé "le hurlement pétrifié" : ce sommet, perdu aux confins du continent sud-américain dans un océan de glace, est d'une altitude relativement modeste (3 128 mètres) mais consiste en une paroi verticale granitique de plus de 800 mètres, lisse et recouverte d'un givre spongieux, sur laquelle repose fragilement une calotte glaciaire instable, portée et entretenue là par un microclimat épouvantable. Après nous avoir montré Pedrini dans l'attente de la fenêtre de beau temps tant espérée qui lui permettra de partir à l'assaut du sommet, Mariani suit le grimpeur dans sa progression aussi sereine que spectaculaire. Nous assistons ainsi à l'une des plus belles pages de l'histoire de l'alpinisme, mais l'intérêt n'est pas seulement là : cet exploit est presque rendu secondaire tant c'est la nature entière qui est magnifiée par la caméra inspirée du cinéaste italien, ce à quoi s'ajoute sa façon si subtile et humaine de capter l'esprit rebelle, facétieux et audacieux du jeune alpiniste, prêt à prendre tous les risques, le plus naturellement du monde, obnubilé par son objectif. Cerro Torre Cumbre est donc aussi le beau portrait d'un jeune homme intrépide et plein de vie, un portrait d'autant plus émouvant quand on sait que Marco Pedrini trouvera la mort quelques mois plus tard, au pied de la face ouest des Drus.
 
 
 

A l'opposé d'un documentaire bas de plafond visant le sensationnalisme à tout prix comme le récent Free Solo, qui nous rabâche sans cesse le caractère impressionnant et unique du film lui-même et de la performance « d'extraterrestre » qu'il immortalise, Cerro Torre Cumbre est d'une toute autre nature puisqu'il dégage une très belle et précieuse humilité. La double prouesse technique, celle de l'escaladeur et du cinéaste, n'est pas particulièrement mise en avant. Il n'y a aucune insistance sur la dangerosité particulière de la montagne ni sur le courage ou le talent hors norme du grimpeur. La narration, très peu envahissante, prononcée en voix off par Marco Pedrini, est à la fois claire, didactique et précise quand il décrit l'ascension entreprise. Le texte, que l'on doit à l'alpiniste himself, est aussi empreint d'une certaine poésie quand il évoque, dès les premières minutes, la montagne, la vie de grimpeur et la nature de Patagonie. Mais à vrai dire, et bien qu'ils soient très joliment choisis, les mots importent peu tant les images se suffisent presque à elles-mêmes. Il faut d'abord voir ces premiers plans illustratifs sublimes puis apprécier les angles trouvés par la caméra de Mariani afin d'éprouver les sensations à la fois vertigineuses et exaltantes qu'elles convoquent. Il y a également quelque chose de très apaisant, contre toute attente, à la vue de l'aisance et de l'assurance presque insolente avec laquelle Marco Pedrini grimpe jusque tout là-haut, sans jamais abandonner son sourire juvénile et son regard canaille. Nous avons l'impression de nous élever avec lui, nous partageons son sentiment de plénitude une fois parvenus au point culminant, et nous ressentons toute sa joie lors de sa descente rapide pleine d'allégresse.



 
Les choix musicaux, parfois assez audacieux, ne gâchent rien à cet admirable édifice : nous avons notamment droit à un passage crépusculaire aux sonorités électroniques surannées tout à fait à propos qui n'est pas sans rappeler l'école de Berlin, et plus précisément Tangerine Dream. Cette parenté germanique par la musique participe d'ailleurs à établir un lien facile et évident avec un autre cinéaste cher à mon cœur, Werner Herzog, qui collaborera quelques années plus tard avec Fulvio Mariani pour un film de fiction consacré au terrible sommet, Cerro Torre, le cri de la roche (dont nous vous parlerons bientôt). Les deux hommes ont des points communs indéniables, ils partagent une même sensibilité, un même goût pour l'aventure et l'impossible, le regard toujours attentif et humain, tourné vers leur prochain qu'ils replacent au milieu de la nature défiée, alimentant ainsi leur obsession. Les rapprocher est un beau compliment, pour l'un comme pour l'autre, et je ferme ici cette parenthèse maladroite pour revenir à la musique du film. Celle-ci surprend même par sa beauté quand, à la toute fin, l'interprétation d'une chanson italienne à la guitare sèche par une jeune femme restée au camp, dans la forêt de hêtres chétifs en contrebas du massif, vient accompagner des ultimes secondes pleine de grâce. Un travail d'orfèvre, je vous dis. 




Tout est beau dans Cerro Torre Cumbre, de la première à la dernière image, c'est un ravissement de chaque instant. Tout est doux, agréable au cœur, aux yeux et aux oreilles. Par son lyrisme admirable, Fulvio Mariani redonne ses lettres de noblesse à un sommet magnifique, longtemps sali par une sombre polémique d'alpinistes à peine évoquée ici. Il lui rend toute sa majesté et sa singularité en filmant son ascension comme un acte poétique, sublime, et non un simple exploit sportif. Il signe le film de montagne parfait. J'en fais trop ? J'en ai beaucoup trop dit ? J'y suis allé un peu fort dans les superlatifs ? Oui, je sais, j'en suis désolé. Je n'aimerais pas vous en dégoûter. C'est trop tard ? Tant pis pour vous, vous ne savez pas à côté de quoi vous passez. Cerro Torre Cumbre est plus qu'une simple référence indispensable dans sa catégorie, c'est un pur chef d’œuvre du 7ème art. Je peux désormais me présenter comme un amateur, au plus noble sens du terme, de films de montagne. Et je me sens à présent bien mieux dans mes baskets. Ces mêmes baskets qui n'ont jamais dépassé les 2 452 mètres car je souffre du vertige et de migraines dès que l'air se raréfie et que je prends trop d'altitude... 
 
 


Cerro Torre Cumbre de Fulvio Mariani avec Marco Pedrini (1985)

2 octobre 2021

BAC Nord

Du réalisateur de La French et HHhH, je ne m'attendais pas à une fine analyse de la situation actuelle des quartiers les plus sensibles du pays, gangrénés par le trafic de stupéfiants. J'avais déjà pu mesurer de quoi était capable Cédric Jimenez devant son biopic de Reinhard Heydrich où il filmait la Solution finale avec une délicatesse et une intelligence qui n'étaient pas celles que l'on pouvait raisonnablement attribuer à un cinéaste s'embarrassant de questions morales ou s'adonnant à une vraie réflexion. Le point de vue adopté ici est celui d'une petite équipe de flics de la brigade anti-criminalité des quartiers nord de Marseille : trois gars, plutôt bas du front et du genre impulsif mais pleinement investis dans leur tâche. Ils apparaissent comme les derniers rouages d'un système dépassé, impuissant, qui finira par les trahir et les lâcher, du jour au lendemain, une fois leur objectif atteint. Le portrait qui nous est proposé de la banlieue chaude de Marseille est celui d'une zone de non-droit, tenue par des gangs cagoulés et armés, où rien n'est à sauver puisque même un gamin d'une dizaine d'années s'avérera capable de poignarder l'un des policiers dans le dos. A première vue, on comprend donc aisément pourquoi ce film a illico intégré le top 2021 de Marine Le Pen, Eric Zemmour et Alexandre Benalla... Que du beau monde !


 
 
Malgré le prudent intertitre d'introduction qui nous avertit que si le film s'inspire d'une histoire vraie, les événements et les personnages sont fictifs, il y a quelque chose de problématique dans la posture adoptée par Cédric Jimenez, qui se défend d'avoir réalisé une fiction et non un documentaire, mais dresse un tableau univoque d'une situation complexe et explosive, et prend fait et cause pour des protagonistes dont les modèles sont impliqués dans une affaire épineuse toujours en cours d'instruction. En outre, en nous donnant aussi à voir dans sa dernière partie des images d'archives télévisuelles de 2012 où le Ministre de l'Intérieur d'alors, Manuel Knacky Ball's, réagit à l'affaire réelle, le réalisateur a encore le tort d'être maladroit et ambigu sur un terrain pourtant glissant. Après la Shoah et les quartiers nord de Marseille, quel terrain de jeu choisira Jimenez pour son prochain film ? Une rapide recherche m'informe que celui-ci reviendra sur les attentats du 13 novembre 2015...


 
 
Si l'on sait désormais que la subtilité et la nuance ne sont pas les points forts de ce cinéaste, je ne le pensais pas non plus en mesure de pondre des scènes d'action potables car je crois que c'est surtout ça qui l'intéresse, après tout. Et, là-dessus, Cédric Jimenez m'a presque agréablement surpris. Je dis "presque" car ça reste à mille lieues des grands modèles américains cités dans les critiques enthousiastes et reconnues par le cinéaste (Friedkin, Mann...), mais je reconnais que c'est assez enlevé, que l'intensité est bien là. Au milieu du film, l'opération policière consistant à repérer l'appartement "nourrice" est d'une certaine efficacité, on est saisis. Le cinéaste n'a jamais rien fait de mieux auparavant. Mais vous aurez toutefois compris qu'il s'agit venant de moi d'un compliment des plus relatifs. Et par ailleurs, cette séquence n'en reste pas moins gênante puisque c'est au cours de celle-ci qu'un gamin de la cité plante l'un des trois flics, venu trouver refuge en plein chaos dans son appartement, quand la possibilité d'un regard plus ambivalent tendait les bras au réalisateur.


 
 
Après ce morceau de bravoure central, le film dégonfle et s'écrase progressivement. Si les deux premières parties de BAC Nord ont quelque chose de bêtement captivant par leur rythme soutenu et l'énergie indéniable qui les anime (notamment due à l'implication des comédiens en flic sanguin et un brin débile, Gilles Lellouche est totalement crédible, je le reconnais), le dernier acte est beaucoup plus laborieux. Il achève de faire des trois policiers, pour lesquels nous éprouvons si peu d'empathie, des martyrs de la République défaillante, des victimes de la perfidie d'un système qui les aura broyés jusqu'au bout et dégoûtés à jamais. Alors qu'il avançait jusque-là comme une sorte de western urbain nerveux, plutôt efficace, le film se perd donc complètement, et la faiblesse de sa construction, les failles de son scénario et les problèmes qu'il pose sautent encore plus aux yeux. Les dernières phrases qui apparaissent à l'image juste avant le générique final pour nous informer du devenir de chaque flic terminent de nous laisser un drôle d'arrière-goût en bouche... Après tout ça, nous avons la certitude non pas d'avoir vu le "grand polar français de l'année" promis par les affiches, mais simplement la dernière bévue en date du nouveau poids lourd, vraiment très lourd, de notre cinéma d'action national. 
 
 
BAC Nord de Cédric Jimenez avec Gilles Lellouche, François Civil, Karime Leklou, Kenza Fortas et Adèle Exarchopoulous (2021)