31 octobre 2015

Spring

On avait drôlement envie de s'enthousiasmer sans réserve et de défendre encore avec ardeur le deuxième long métrage de Justin Benson et Aaron Moorhead, ce jeune duo dont nous avions déjà si vivement salué les remarquables débuts. Hélas, force est de reconnaître que, si l'on y retrouve bien des qualités qui en font un nouveau film de genre tout à fait recommandable et au-dessus du lot, Spring n'est pas tout à fait à la hauteur de Resolution. Nous suivons cette fois-ci Evan, un jeune homme qui fuit la Californie après y avoir perdu sa mère, seule famille qu'il lui restait, et, accessoirement, son job, pour atterrir en Italie. Là-bas, il fera la rencontre d'une étrange mais charmante fille dont il tombera rapidement amoureux, découvrant peu à peu son monstrueux secret...




Encore une fois, un scénario au premier abord très simple offre la possibilité aux deux américains de mêler les genres et de jouer avec les attentes du public. On ressent cette même volonté de surprendre et de désorienter l'audience qui semblait dicter continuellement l'étonnante progression de Resolution, même si c'est cette fois-ci un peu moins déroutant. Spring se présente comme une romance, faite de longues scènes de dialogues intimes entre les deux personnages, progressivement parasitée par des éléments horrifiques de plus en plus envahissants, eux-mêmes situés dans un décor inhabituel pour notre héros comme pour nous-mêmes. La ville italienne fantasmée par nos deux américains est réellement filmée comme s'il s'agissait d'une nouvelle planète. Benson et Moorhead réussissent assez bien à y faire naître un sentiment d'étrangeté, légèrement angoissant, par de simples inserts répétés sur des insectes et autres végétaux qui grouillent sur les murs et sous les pavés. Par des moyens très simples, Spring développe une ambiance assez originale et captivante.




En outre, le duo ose et ose encore, quitte à proposer des effets parfois limite, à commencer par cette première rencontre dans les rues italiennes, au ralenti et accompagnée par la musique de Jimmy Lavalle (plus connu sous le nom de The Album Leaf). Ça passe ou ça casse, ici ça passe tout juste. Une fois n'est pas coutume, les effets spéciaux numériques, lors des transformations horrifiques, sont globalement réussis. Ces mutations morbides et incontrôlables tendent tour à tour vers le zombie, le loup-garou, le vampire ou, moins banal, la créature lovecraftienne, innommable et tentaculaire, Benson et Moorhead s'attachant, là encore, à faire en sorte que le spectateur ne puisse jurer de rien. Aussi, certaines scènes parviennent à instaurer une tension sourde de façon très originale et inattendue, ce qui était déjà l'un des atouts de leur premier film. Je pense par exemple à ce moment dans l'église où la jeune femme, se transformant sans qu'elle en ait conscience, menace malgré elle son compagnon d'un tentacule épineux que nous voyons se tendre en direction de son cou dans le fond de l'image. Notre binôme a également ce petit souci du détail qui fait souvent tout le sel de l'horreur au cinéma, comme ce dernier plan sur un tentacule encore gesticulant suite à une mutation avortée.




Chose aujourd'hui rare et d'autant plus agréable, Moorhead et Benson prennent vraiment leur temps pour installer leur personnage principal. Ils ont bien conscience qu'il est indispensable que nous l'apprécions pour que leur film ait une chance de fonctionner. Ils ont toujours le même talent pour dépeindre des jeunes protagonistes auxquels nous avons aucun mal à croire et à nous attacher. Ils sont toujours doués de la même acuité dans le choix et la direction de leurs acteurs. Lou Taylor Pucci dégage une douceur agréable, une vulnérabilité attachante et une belle sincérité. Nadia Hilker, sa compagne à l'écran, s'en tire plutôt bien dans un rôle vraiment pas évident, elle apparaît d'abord comme une beauté tapageuse avant de dégager un charme plus subtile. Notons qu'au début du film, nous recroisons avec bonheur la grosse tronche barbue de Jeremy Gardner, l'acteur-réalisateur qui nous a récemment offert The Battery, autre perle récente de l'horreur indé US.




Sur le thème archi rebattu de l'amour impossible, Spring fait preuve d'un romantisme naïf ma foi plutôt rafraîchissant et plaisant. En voyant ce jeune couple débattre des habitudes féminines ou masculines, se livrer l'un à l'autre, et exprimer la complexité des sentiments tout en déambulant dans les rues d'une métropole européenne, il est vrai qu'on ne peut s'empêcher de penser à la trilogie amoureuse de Richard Linklater. Ces dialogues sont pour la plupart réussis, ils semblent naturels, crédibles et spontanés. Malheureusement, il leur arrive aussi de tomber dans une certaine lourdeur et, une fois le film terminé, on pourrait d'ailleurs s'interroger sur l'image qui est ici donnée des femmes à travers ce portrait d'un personnage monstrueux, condamné à enfanter pour espérer mener une existence normale... Plaçons ceci sur le compte d'une simple maladresse juvénile et préférons retenir le beau personnage d'amoureux total que Benson et Moorhead mettent ici en scène. L'essentiel est que la conclusion, que l'on sent bien venir, atteint son but, tout simplement car nous sommes attachés à notre jeune amoureux et qu'il s'en dégage une réelle sincérité.




Avant cela, nous pouvons clairement regretter que le film de Benson et Moorhead nous perde dans son dernier acte, quand le scénario se risque à une explication scientifique de la situation de la jeune fille, par des dialogues difficiles à suivre, assez mal écrits et sans grand intérêt. Cela donne un peu l'impression que Justin Benson, scénariste attitré, a trouvé son inspiration dans un article de vulgarisation accrocheur déniché au hasard de ses errements sur la toile, et que celui-ci lui est monté à la tête. Cette histoire de cellules souches à remplacer tous les 20 ans est à dormir debout. Il aurait franchement été plus judicieux de ne pas dévoiler le pourquoi du comment et de nous laisser avec cette créature bâtarde sans grande explication... C'est dommage car cela nous sort un peu du film et nous empêche de nous sentir pleinement concernés par son dénouement. Si Spring s'avère donc moins maitrisé et laisse comme un goût d'inachevé, il confirme néanmoins les belles intentions et le talent évident d'un duo de cinéastes ambitieux et amoureux du fantastique dont nous continuerons à suivre la carrière de très près.


Spring de Justin Benson et Aaron Moorhead avec Lou Taylor Pucci, Nadia Hilker et Jeremy Gardner (2015)

29 octobre 2015

Goodnight Mommy

J'ai eu la sale idée de regarder ce film un dimanche matin, il m'a mis de mauvais poil pour toute la journée ! On se demande bien ce qui anime ce couple d'autrichiens, ce qui les motive à filmer une telle histoire, déjà vue cent fois et dont le maigre secret est éventé dès les premières images, mais l'on reconnaît sans forcer leur influence, leur maître à penser. Avec leur cinéma terriblement austère et froid, Veronika Franz et Severin Fiala s'inscrivent dans la droite lignée de leur compatriote Michael Haneke. Certes, les images apparaissent d'abord chatoyantes, tout semble tellement précis et appliqué, tout est si joliment éclairé, nous pouvons facilement nous laisser prendre et penser que nous tenons-là un film d'horreur au-dessus du lot. Mais faut-il être un sacré maso pour apprécier un tel film...




Les premières minutes nous montrent deux garçons évoluer dans un très beau décor champêtre, jouer à cache-cache dans les champs de maïs, s'aventurer dans des bois sombres et nager dans un lac placide comme pour tuer une de ces longues journées d'été ; l'ambiance est en apparence paisible mais déjà inquiétante. Cette courte introduction est bien le seul moment du film qui dégage un petit semblant de vie, à même de susciter une certaine curiosité. Quand la mère des enfants revient, elle a le visage recouvert de pansements, comme sortie de l'oeuvre de Franju avec laquelle le film de Franz et Fiala ne partage aucun autre point commun, et se comportera de façon étrange avec les jumeaux. Dès lors, Goodnight Mommy ne quittera plus que très rarement l'austère et luxueuse baraque familiale où reste cloîtrée la mère, et s'enfoncera dans une atmosphère glauque et immobile des plus ennuyeuses, jusqu'à une dernière partie particulièrement laide nous proposant un basculement dans la violence perverse dont on se serait volontiers passé. 




A de très rares occasions, Franz et Fiala font preuve d'une belle imagination morbide et retiennent l'attention par des images cauchemardesques ou des micro scènes assez dérangeantes : je repense à cette blatte, déposée sur l'oreiller par les enfants, qui entre par la bouche de leur mère endormie, ou cette même maman, espionnée durant la nuit en train de retirer ses bandages, qui adresse un coup d’œil hideux au jeune voyeur. A part ça, rien à signaler. Goodnight Mommy est cadré, éclairé et filmé avec une rigueur rare et un soin maniaque, mais il est chiant comme la pluie et s'avère même assez détestable dans sa progression méthodique vers une horreur bêtement provocante. La tension ne naît strictement jamais, nous y voyons très clair dans le petit jeu du duo de cinéastes, dans leur scénario elliptique qui se croit beaucoup plus intelligent qu'il ne l'est, et nous nous fichons éperdument de cet énième drame familial marqué par un deuil impossible et une maternité contrariée. C'est environ le millième film d'horreur qui aborde ce sujet et il n'y apporte rien de neuf, si ce n'est son austérité extrême, sa rigueur malsaine et son climax dégueulasse. La longue torture finale de la mère par les deux frères, volontairement filmée dans un style plus brut et "documentaire", finit de nous remplir de mépris envers un couple de réalisateurs dont nous éviterons soigneusement les prochains méfaits. A fuir. 


Goodnight Mommy de Veronika Franz et Severin Fiala avec Susanne Wuest, Elias et Lukas Schwarz (2015)

26 octobre 2015

Creepshow

Creepshow est un film d’horreur à sketches réalisé par George A. Romero en 1982, d’après un recueil de nouvelles de Stephen King, The Crate and Weeds. C’est en travaillant sur l’adaptation pour le cinéma des Vampires de Salem (qu’il abandonne quand il devient question d’en faire une mini-série et qui atterrit dans les mains de Tobe Hooper, pour le beau résultat que l’on sait), que Romero sympathise avec Stephen King. Ils montent alors ce projet, Creepshow, scénario sur lequel ils travaillent sans doute à quatre mains puisque le film rend directement hommage aux comics dont Romero a toujours été friand (d’ailleurs son dernier « film », Empire of the Dead, a vu le jour sous forme de bande-dessinée). L’hommage aux E.C. comics passe d'abord par le prologue du film.




Dans le prologue, un père de famille complètement con interdit à son bambin de lire les comics horrifiques dont il raffole, aussi, après avoir reçu la visite d'un fantôme, le gamin aura l'idée de se venger à l'aide d'une poupée vaudou. Mais King et Romero s'inspirent également de la bande dessinée pour les transitions entre chacune des cinq histoires de leur film : chaque histoire apparaît résumée sur une planche, puis la première case, via un fondu enchaîné, passe du dessin au "réel", s’incarne sous nos yeux et prend vie. L’idée s’avère finalement assez anecdotique, mais à vrai dire peu importe, car ce sont les sketches qui comptent et ils sont, pour la plupart, assez sympathiques.




Le premier segment, « La Fête des pères », est ceci dit l’un des moins réussis. En cause, des personnages peu fouillés et guère attachants. Pure chair à canon, ils ne sont là que pour se faire trucider, l'un après l'autre, généralement hors-champ, par un zombie sorti de sa tombe. C’est bien de lui dont on se souviendra, ce squelette répugnant qui, d’une voix métallique sortie des tréfonds, ne cesse de répéter « I want my cake » (l’individu fut en effet empoisonné le jour de la fête des pères, et il veut son gâteau, qui prendra finalement la forme d’une tête coupée surmontée de quelques bougies assez sommairement disposées - on ne lui en veut pas trop). La créature a une sacrée allure, et sauve l’épisode. D'autant que cette façon de demander un truc à manger avec une voix qui fout les j'tons m'a personnellement rappelé mon ancien colocataire. Le seul problème est qu'on ne côtoie pas suffisamment ce mort-vivant et que l’on se fout totalement de ceux à qui il s’en prend. Pourtant cela inclus ce cher Ed Harris, qui n’a pas ici l’occasion de marquer la pellicule comme il en sera capable ailleurs.




La deuxième histoire, « La mort solitaire de Jordy Verrill », a le mérite d’être plutôt originale et mémorable. On y retrouve, seul devant la caméra, Stephen King en personne (peu avare en caméos dans les adaptations de ses bouquins, il tient ici le « premier » rôle, dans un film qui certes en compte plusieurs). Il incarne le héros éponyme de l’affaire, un fermier complètement décérébré. King passe le sketch à loucher comme un abruti, et le gazon qui se met à lui pousser dans les trous de nez ne lui donne l'air qu'à peine plus crétin. Le personnage, au début de l’épisode, est tout jouasse d'apercevoir une météorite qui vient s’écraser dans son champ. Malheureusement, le caillou réagit vivement quand il le touche et contamine tout ce qui l'entoure. Drôle de contamination du reste, qui consiste à faire pousser une végétation luxuriante et légèrement envahissante tout autour du point de chute, soit sur le domaine de Jordy Verrill, et sur Jordy Verrill lui-même, qui a posé le doigt sur la pierre extraterrestre. Le fermier trépané finit donc par ressembler à un buisson humain. Bizarre, cette histoire, au fond, mais suffisamment surprenante pour marquer les esprits. Stephen King, qui a me semble-t-il eu la main lourde, quelques fois, sur la question de l’écologie, met ici les pieds dans le plat et à vrai dire c'est plutôt réussi !




Le troisième sketch, « Something to Tide you Over » (que les distributeurs français ont tenté, non sans difficulté, de traduire sans tout perdre du jeu de mot original par « Un truc pour se marrer »), est le ventre mou du film. Un peu trop long, un rien banal, c’est l’épisode le moins réussi (car le premier a le mérite de nous présenter une créature sympathique). On y découvre Leslie Nielsen dans un rôle à contre-emploi de mari jaloux et meurtrier. Il enterre sa femme d’abord (Gaylen Ross, actrice principale de Zombie), puis l’amant de sa femme ensuite (Ted Dansen, l'un de ses premiers rôles), dans le sable, sur la plage, à quelques kilomètres de distance, ne laissant dépasser du sol que leurs têtes, tournées face à la marée montante. Puis il installe une caméra ainsi qu’un poste émetteur en face de chacune des victimes afin qu’elles ne ratent rien de leurs morts respectives. Les amants sont engloutis, et le mari psychopathe, tout satisfait, va dormir sur ses deux oreilles. Du moins le croit-il, jusqu’à ce que ses victimes reviennent le hanter, sous forme de cadavres bleus trempés de la tête aux pieds, increvables en bons zombies (deux segments sur cinq leur font la part belle, Romero a dû y être sensible), et bien décidés à lui rendre la pareille. La mise en place du double meurtre est trop laborieuse et le retour tant attendu des deux morts-vivants nous laisse sur notre faim, car ils n’ont rien de bien effrayant, ni dans leur allure ni dans leurs déplacements. Histoire cousue de fil blanc et rythme paresseux aident cependant à d’autant mieux apprécier ce qui suit.




Le quatrième récit, « La Caisse », est selon moi, et malgré son titre peu avenant, le meilleur du film, en tout cas celui que j’aurais bien vu s’étaler sur la durée d’un long métrage entier (à condition bien sûr de donner plus d’épaisseur qu’ils n’en ont déjà aux personnages). Le concierge de l’université de Carnegie-Mellon découvre, en faisant le ménage un soir dans le lieu déserté, une gros caisse, planquée sous un escalier, sur laquelle est inscrit quelque chose comme : « Expédition en Arctique, juin 1834 ». Il dérange Dexter Stanley, un éminent professeur d’université, en pleine garden party, pour le prévenir de sa découverte. L’autre rapplique et les deux hommes tirent la lourde caisse poussiéreuse de sa cachette pour découvrir ce qu’elle contient, et qui semble se mouvoir à l’intérieur… La scène de l’ouverture de cette fameuse boîte de Pandore est particulièrement réussie, tandis que les deux hommes entreprennent de desceller le couvercle, retirant un par un les vieux clous qui maintiennent le secret enfermé. Le concierge, croyant apercevoir un regard qui le toise du fond de la caisse, est mal avisé d'y plonger un bras : il se fait aussitôt engloutir par la créature tapie à l’intérieur. On pense à la fois à The Thing et à la séquence d’introduction de Jurassic Park. Sauf qu’à l’intérieur de la boîte ne se trouve ni un virus alien, ni un raptor, simplement une sorte de singe avec une tronche pas possible. Les personnages parleront de diable de Tasmanie, mais la chose, surnommée "Fluffy" par Romero, ressemble plutôt au Big Foot du film éponyme. A ceci près qu’elle est dotée d’une rangée de crocs terribles dont elle sait faire bon usage. La créature transforme rapidement les couloirs de l’université en marre de sang. Le piquant survient quand un autre prof, Henry Northrup (interprété par Hal Holbrook, le prêtre dans Fog), auquel Dexter Stanley est venu raconter, horrifié, ce qu’il a vu, décide de profiter de cette aubaine pour se débarrasser de son insupportable épouse (qu’interprète la sur-bustée Adrienne Barbeau, par qui l’on rejoint Carpenter à nouveau, dont le nom est d'ailleurs mystérieusement inscrit sur la fameuse caisse, cf. image ci-dessus).




Le dernier épisode, « Ça grouille de partout », est le plus sérieux de l’ensemble, le plus détaché de cet humour noir qui gouverne la série de sketches, mais il n’est pas sans saveur. On y retrouve ce bon vieux E.G. Marshall, dans le rôle d’Upson Pratt, PDG d’une grande entreprise, qui méprise ses subalternes et reste cloitré chez lui, dans un appartement d’un blanc immaculé, ne communiquant avec l’extérieur qu’à travers téléphone et ordinateur. Maniaque paranoïaque, Pratt fait assez vite la rencontre d’une blatte, puis d’une autre. Les premières sont faciles à exterminer, et Pratt semble y prendre son pied, mais l’invasion prend vite une certaine ampleur, le film en annonçant un autre, tourné quinze ans plus tard par William Friedkin : Bug, qui jouera aussi de la polysémie du mot.




Sauf erreur de ma part, Romero n’a adapté qu’un seul autre roman du King après ce Creepshow. Il devait initialement signer l’adaptation de Simetierre, sur laquelle il travailla pendant un an, mais il quitta le navire suite à un différend avec les producteurs, au bénéfice de Mary Lambert (la dame récidiva d'ailleurs avec Simetierre 2, et vous avez cité pratiquement toute sa carrière, pas si dégueulasse, quand vous avez prononcé ces deux titres). Dix ans plus tard, Romero remet donc le King sur le couvert, avec La Part des ténèbres, gros échec à sa sortie, plus ou moins réhabilité aujourd’hui, et que j'ai personnellement découvert il y a quelques mois sans déplaisir, même si je serais déjà bien incapable de vous en dire quoi que ce soit. Il existe par ailleurs un Creepshow 2, tourné en 1987 par Michael Gornick, avec Romero au scénario, que j'ai de côté depuis longtemps et dont je vous parlerai peut-être quand je l'aurai vu. Une chose est sûre, Romero a bien assuré sa reconversion derrière la caméra, et c'est tout à son honneur quand on voit ce qu'est devenu son acolyte de toujours, Bebeto, qui a fini sa carrière au Al Ittihad Djeddah, en Arabie saoudite, en 2002, et qui depuis taille des pipes sur la 113 (je l'ai croisé, du moins je crois bien que c'était lui).


Creepshow de George A. Romero avec Ed Harris, Stephen King, Leslie Nielsen, Ted Danson, Hal Holbrook et E. G. Marshall (1982)

24 octobre 2015

Le Bazaar de l'épouvante

Parmi les très nombreuses adaptations de Stephen King, il y en a une que l'on oublie trop facilement quand il s'agit de citer les plus réussies : celle réalisée en 1993 par le dénommé Fraser Clarke Heston, Le Bazaar de l'Epouvante. Je n'ai pas lu le livre et j'ai vu ce film il y a des années, quand internet n'existait pas et que je scrutais de près les programmations des fameux Jeudis de l'angoisse d'M6 pour m'offrir quelques frissons, mais j'en garde un si bon souvenir que j'ai bien envie de vous en dire quelques mots. Déjà, ça n'est pas dans toutes les sombres adaptations du King que l'on croise un tel casting. Jugez du peu : Ed Harris, auquel il restait encore quelques cheveux et qui avait à l'époque toute l'étoffe d'un héros, Max Von Sydow, l'incontournable acteur bicentenaire qui a parcouru tout l'éventail du cinéma mondial, Bonnie Bedelia, la  femme de John McClane qui était alors au top de ses formes et au zénith de sa carrière, et enfin Amanda Plummer, fille et sosie de Sir Christopher Plummer, rien que ça. Derrière la caméra, et derrière un abominable nom à rallonge, se cache en réalité le fils de Charlton Heston, un type peu intéressé par le cinéma mais qui comptait bien profiter des ficelles de papa pour concrétiser son rêve d'enfance : mettre en image son bouquin préféré.





Dès les premières minutes du générique, on est dedans. Je me souviens de ces plans flottant autour d'une énorme Mercedes noire en route vers Castle Rock. A l'intérieur, un conducteur pour l'instant invisible derrière les vitres teintées mais dont la présence se fait déjà menaçante car accompagnée d'une musique grandiloquente qui en envoie plein les tympans. Ce n'est pourtant qu'un vieil homme apparemment sympathique et inoffensif que l'imposant carrosse amène. Un antiquaire de métier, bien décidé à installer son petit commerce dans la ville mythique du King. Son enseigne, "Needful Things", est le titre original du film et du bouquin. Chaque habitant de la ville y trouvera son bonheur, l'objet rêvé et recherché depuis longue date, pour une somme dérisoire. Au lieu d'argent, l'as de la brocante demande souvent un petit service à son client, un simple tour à jouer, un petit message à déposer à un autre habitant du village... Mais sous leurs apparences anodines, ces petits tours (saloper le linge étendu du voisin, pisser sur le seuil de sa porte, poster des commentaires insultants sur son blog ciné...) dressent progressivement les habitants les uns contre les autres et ravivent des tensions enfouies. Seul le shérif, Ed Harris, se méfiera des ruses de cet antiquaire obnubilé par l'idée de foutre la merde partout où il passe car il n'est autre que... le Diable himself !





Avant d'accepter ce rôle, Max Von Sydow avait déjà pratiquement tout joué. Tout. Un exorciste, un chevalier, un chien, un aveugle, une pelle, un joueur d'échec, un druide, un paysan, un loup, un chien d'aveugle... Bref, tout. Mais jamais Max Von Sydow n'avait incarné le Diable en personne. L'acteur au mille visages estimait qu'il tenait là une belle occasion pour rompre définitivement avec son image d'exorciste efficace qui lui collait à la peau. Il faut savoir qu'à l'époque, le grand Max recevait tous les jours des coups de fil de parents impuissants et désespérés lui demandant de pratiquer son art dans la chambre de leurs enfants possédés. Celui que l'on surnomme "le Caméléon immortel" n'a pas hésité une seconde quand Fraser Heston lui a proposé ce rôle, c'était une main tendue, inespérée. Avec sa petite mine innocente, son sourire en coin, tantôt malicieux tantôt incrédule, il était le choix idéal pour incarner Lucifer. Rien ne laisse à penser qu'il est le Mal incarné, si ce n'est ces ongles dégueulasses et interminables qu'il se plaît à frotter un peu partout et lui permettent d'aller chercher des crottes de nez de concours. Max Von Sydow est un des grands atouts du film, il faut bien le souligner.





On aime à penser que le Diable roule en Mercedes et n'a rien de mieux à foutre qu'aller se paumer dans des petits villages pour y semer patiemment la discorde. Comme ça, modestement. Par petites touches. La prochaine fois, il s'attaquera peut-être à une agglomération dépassant le millier d'habitants, qui sait ? C'est typique du King une idée comme ça. C'est terriblement con mais on accroche ! Et comment parler de ce film sans passer par son meilleur moment : la toute fin. Le Bazaar de l'épouvante a la chic idée de finir en apothéose, ce qui était une qualité à laquelle j'étais tout particulièrement sensible quand j'étais adolescent. Le final est explosif. Après que l'on ait découvert la réelle identité de l'antiquaire, en fouillant notamment dans son grenier où traînait un tas d'archives louches comme des unes de vieux journaux célébrant l'Anschluss ou la victoire de la RFA en 82 contre la bande à Platoche, un habitant de Castle Rock voit rouge et décide de faire sauter la boutique. Mais Max Von Sydow ressort indemne de l'incendie. Les dernières minutes nous le montrent surgir des flammes, narguer la foule de villageois venue admirer le feu d'artifices, puis annoncer, le poing levé, "24 octobre 2015. Retenez bien cette date. A cette date, je rappliquerai de nouveau, et ça sera pas du propre... Ma parole, je jure, la prochaine fois, je vous fais la miiiiiiiiiiisère. Vous pourrez pas dire que je ne vous avais pas prévenu !". Après ce discours riche en menaces, le Diable claudique vers sa grosse Mercedes noire, la démarre laborieusement, et met les voiles. Si la fin est la même dans le bouquin de 666 pages du King, on peut avoir la rage. Mais au bout d'un petit film d'horreur sans prétention, l'effet est garanti !


Le Bazaar de l'épouvante de Fraser Clarke Heston avec Max von Sydow, Ed Harris, Bonnie Bedelia et Amanda Plummer (1993)

22 octobre 2015

The Sacrament

Quand j'ai su que le jadis prometteur Ti West allait s'essayer au found footage j'ai eu du mal à comprendre, tant cette exaspérante ramification faisandée du cinéma d'horreur n'a jamais rien apporté de bon et me semble à mille lieues de la veine assez classique dans laquelle s'est engagée, plutôt avec talent, le réalisateur depuis ses débuts. Mais j'espérais tout de même, tout au fond de moi, que le jeune américain réussisse à signer un film de qualité et rompe ainsi avec les tristes standards du genre. J'ai hélas bien vite déchanté. Si The Sacrament se hisse, sans grande difficulté, au-dessus de la moyenne de sa catégorie (dont je situerai la note à 1,75/10 environ), il s'agit d'une nouvelle déception et peut-être du plus mauvais film de son auteur, ici produit par Eli Roth (c'était mauvais signe...).




Ça commence mal : une introduction très brouillonne et visuellement agressive nous révèle d'emblée tous les enjeux du scénario, elle est ponctuée de panneaux explicatifs lourdingues venant simplement répéter, via quelques phrases très sommaires, ce que les personnages nous apprennent déjà à l'écran. Il est donc question de retrouver la sœur d'untel partie à la recherche du bonheur dans une communauté religieuse perdue au milieu d'un pays tropical, un prétexte comme un autre pour que deux journalistes décident de suivre leur ami afin de réaliser un reportage sur ce qui s'avérera bien entendu être une secte des plus inquiétantes dominée par un pasteur tout-puissant et révéré...




L'idée de nous laisser poireauter quelque temps avant de découvrir enfin ledit pasteur n'est pas mauvaise. Celle de nous faire d'abord entendre, de façon tout à fait inopinée, son inquiétante voix donner ses consignes quotidiennes, diffusée par les hauts-parleurs du camp, est encore meilleure et contribue à nous intriguer davantage. La scène-clé du film, où le pasteur est interviewé face à ses fidèles par l'un des journalistes, est plutôt réussie, elle nous rappelle que Ti West sait créer de la tension avec trois fois rien, patiemment et habilement. Les acteurs, des gueules connues du cinéma d'horreur indé US (AJ Bowen, Joe Swanberg et Amy Seimetz, que l'on retrouve au grand complet dans You're Next), sont tous bons. Hélas, en disant tout cela, je crois avoir déjà fait le tour du rayon des satisfactions...




L'un des personnages est caméraman de formation, cela permet au film d'éviter quelques uns de ces tics hideux chers aux found footage. Mais ça ne suffit pas... Ce qu'il y a peut-être de plus agaçant dans The Sacrament est cette incohérence formelle de chaque instant. Rien ne tient debout. A quoi bon choisir la forme du found footage si c'est pour ne jamais s'y tenir ? On se le demande... Je ne veux pas passer pour un type borné, à cheval sur certains principes, mais quand l'illusion est maintenue, même très artificiellement, et quand on nous permet réellement de croire que nous sommes en train de regarder un "enregistrement retrouvé", l'immersion a plus de chance de fonctionner. Ce n'est apparemment pas dans l'idée de respecter et de justifier les codes du genre que Ti West s'est lancé dans son entreprise, bien au contraire. Rien ne tient la route, le montage n'a aucun sens, les images nous viennent d'on ne sait où, en particulier lors du final, et la musique, trop présente, n'a pas lieu d'être, elle a l'air d'avoir été mise là pour sauver les meubles. C'est assez triste à voir.




Cette histoire devrait nous saisir par les tripes, nous faire froid dans le dos, nous laisser sur le cul, ce que vous voulez... Elle parvient tout juste à nous amener à lire la page Wikipédia consacrée au suicide collectif de Jonestown dont le film s'inspire et, ce faisant, à ressentir, à éprouver davantage ce terrible abîme d'incompréhension et de mystère vers lequel Ti West a été bien incapable de nous pousser. On relit Wiki les larmes aux yeux, non pas pour les victimes, mais en pensant au film à côté duquel nous sommes passés. On se fiche pas mal de ce qui se déroule à l'écran, on n'y croit pas, c'est aussi simple que ça. Aussi gênants puissent être les nouveaux arrivants pour cette secte, nous n'arrivons pas une seconde à penser que leur présence est une raison suffisante pour faire basculer la communauté entière dans le chaos et finalement opter pour l'autodestruction. L'inéluctabilité de la conclusion connue d'avance pourrait ajouter à l'horreur ambiante, mais que nenni, cela contribue seulement à rendre le film d'autant plus plat et anecdotique. Ti West paraît s'être saisi d'un sujet trop lourd, il n'en tire finalement rien du tout. The Sacrament nous révèle cruellement toutes ses limites et nous plonge même dans le doute quant à son réel talent. 


The Sacrament de Ti West avec AJ Bowen, Joe Swanberg, Amy Seimetz et Gene Jones (2014)

20 octobre 2015

Cujo

Adapté d’un roman de Stephen King et réalisé par le peu connu Lewis Teague, Cujo est un film d’horreur dont la créature maléfique est un bon gros Saint-Bernard. Ca n'a peut-être l'air de rien dit comme ça, mais il vous fera vite oublier Beethoven et son clébard mélomane, boule de poils baveuse aux yeux rieurs quoique morts. Je vous entends d'ici. Non, ce film ne prétend pas que les Saint-Bernard sont de vrais bâtards, attention. Au début du film, alors que le chien est encore lui-même, on sent que ce n'est qu'un brave toutou qui a envie de jouer. Le film s’ouvre sur une ambiance pastorale de toute beauté : la caméra suit un petit lapin magnifique qui se promène, tranquille, dans la forêt. Un zoom arrière nous révèle alors, au premier plan, les pattes de Cujo, notre fameux Saint-Bernard, qui observe le lapin innocent en chien de faïence et qui s’apprête à lui couper les oreilles.




S’ensuit une course poursuite entre les deux bestiaux, et il faut bien avouer que le lapin s’en tire assez bien. Si bien d’ailleurs qu’il trouve refuge dans un terrier dont Cujo cherche à le dénicher. Mais ses aboiements agacés, la tête enfouie dans l’ouverture de la tanière, réveillent une petite tribu de chauves-souris mal lunées, et ce con de Saint-Bernard se fait mordre le bout du museau par l’un des chiroptères sorti de sa sieste. A partir de là, et de façon lente mais inéluctable, tout va changer pour Cujo. Et pas seulement pour lui, car ce chien est celui d’une petite famille, les Camber, dont le garage automobile est sis en bordure de la ville voisine.




Dans la ville en question réside une autre famille, celle de Vic et Donna Trenton, couple qui bat de l’aile, n’a plus grand chose à se dire (on sent que madame à un truc pas clair dans le placard), et qui ne trouve, pour se souder, qu’un sujet : leur fils, Tadd. Ce dernier, petit blondinet, a peur des monstres, et il va être servi. Bientôt, monsieur Trenton découvre que sa femme Donna le trompe avec un ami. L’épouse adultère est incarnée par l’actrice Dee Wallace, qui renoue avec l’horreur deux ans après le Hurlements de Joe Dante, et prend sa revanche sur son personnage d’épouse trompée dans E.T., tourné un an plus tôt, en 82. Vic, déboussolé par cette découverte, et sous le coup, car il est publicitaire, d’un scandale lié à l’empoisonnement d’enfants par des céréales contaminées (ce mcguffin s’avère révéler une véritable fixette sur les cornflakes quand, dans la scène finale, et de façon totalement gratuite, un gros paquet de Quaker Oats apparaît en plein cœur d’une scène violente où il fait sacrément tache), décide de se tirer une dizaine de jours pour prendre du recul et envisager les suites de son mariage. Donna se retrouve donc seule avec son fils et se rend avec lui chez le garagiste local, Joe Camber, pour faire réparer sa bagnole sur le point de rendre l’âme. Sauf qu’entretemps la femme (prénommée Cageot, Cageot Camber, une touche de second degré de la part des traducteurs français de Stephane King) et le fils du garagiste sont partis en vacances et que ledit garagiste, un rustre imbuvable, s’est fait bouffer par son chien, Cujo, qui a également massacré un voisin. Or, quand Donna et Tadd arrivent chez les Camber, ils ne trouvent que le Saint-Bernard pour les accueillir, et il n’est pas d’humeur.




Leur voiture ayant rendu l’âme dans la cour des Camber, la mère et le fils devront faire face au chien fou, pris au piège dans l’habitacle d’un véhicule immobilisé, sous un soleil de plomb. Qui dit personnages en huis-clos menacés par un monstre déchaîné dit Jaws, et Lewis Teague (ou Stephen King avant lui ?) y a songé, rendant un petit tribut à Spielberg quand le gamin, au début du film, en plein dîner, tente de dérider ses parents en se glissant sous la table et en mimant l’aileron d’un requin avec son cul. Sans chercher à hiérarchiser quoi que ce soit, il faut dire que le film a la bonne idée de ne pas faire de son chien éponyme une sorte de créature supérieurement intelligente (Serge Daney avait parlé, à propos de Bruce, le requin de Spielby, d’un « amas de matière grise ») qui aurait focalisé sur telle ou telle victime et n’en démordrait pas.




Le Saint-Bernard du film de Lewis Teague, une fois rentré chez lui le museau massacré par une chauve-souris, se contente de chasser tout ce qu’il croise et qui fait du bruit. Tout au plus sait-il se planquer et contourner sa proie, mais les animaux en sont capables. Ce qui ne l’empêche pas d’être terrifiant et de flirter, sans en avoir l’air, avec le fantastique. Juste avant de se faire tuer, son maître, le gros beauf Joe Camber, a le temps de penser que Cujo a la rage. Pas idiot, mais c’est peut-être plus compliqué que ça. Après avoir été mordu par une chauve-souris, le chien se cache dans des coins sombres, semble ne supporter aucun bruit (comme les créatures de la nuit qu’il a réveillées), et attaque ses victimes en les mordant au cou, aussi, difficile de s’empêcher de voir là l’un des rares spécimens de chien vampire de l’histoire du cinéma (en 89 on croisera des chats et des chiens zombies dans Simetierre, autre adaptation du King). C’est comme par hasard avec un pieu que Donna tentera à un moment de se débarrasser du iench…




Le fantastique est donc là, à portée, suggéré par cette belle scène (soignée par le directeur de la photo du film, j’ai nommé Jan de Bont, toujours dans les bons coups, enfin disons 1% du temps), survenant au premier tiers du film, où Cujo, à l’aube, sort d’une épaisse brume face au fils de son maître, quelques temps seulement après avoir été contaminé : il grogne, aboie comme s’il était possédé, puis, à force d’entendre son nom hurlé par l’enfant apeuré, le chien semble revenir à lui un instant (pour la dernière fois), et tourne les pattes, s’enfonçant à nouveau dans le brouillard. Mais le film est aussi et avant tout d’un réalisme étonnant. On se demande, dans les premières scènes, alors que Cujo n’a pas encore pété un plomb, se contentant de zoner autour de la ferme et de pioncer, la gueule infectée de sang et de pus mais les yeux couchés et l’air épuisé, comment ce bon gros Saint-Bernard pourrait devenir effrayant. Pourtant il le devient, grâce à un travail de maquillage au poil et à une direction « d’acteur » sans faille (le chien joue extrêmement bien ! c'est pas un hasard si j'ai farci l'article de photos de lui, il aurait largement eu sa place parmi les nominés à l'Oscar du meilleur acteur en 83, face à Ben Kingsley et Dustin Hoffman. Je ne vous cache pas que dans mon cœur Cujo prend Tootsie en levrette pendant que Ghandi mate assis en lotus).




Le réalisme passe aussi par des scènes d’attaque impressionnantes, où le montage est d’une précision redoutable et donne une puissance incroyable à la bête. Sans oublier le traitement des autres personnages. Leur comportement est parfaitement crédible d’un bout à l’autre du film. Depuis l’une des premières scènes, où l’on voit le petit Tadd, inquiet du noir et des monstres, qui s’apprête à éteindre la lumière de sa chambre, sur les starting blocks, dans l'idée de bientôt décoller vers son lit et sauter sur son matelas de très loin, afin bien sûr d’éviter de se faire attraper par une créature tapie sous son plumard : il se met finalement à cavaler si vite qu’il n’a pas eu le temps d’appuyer sur le bouton, et doit revenir en arrière… On peut facilement se reconnaître dans ce détail criant de vérité. L’enfant est et restera un vrai gosse. Quand le chien attaque la voiture, Tadd se met à crier et pleure, inconsolable, suppliant sa mère de rentrer à la maison. Pas d’idée d’adulte dans sa petite tête, ni de réaction héroïque, y compris quand sa mère est en train de se faire bouffer la jambe par le chien. Ni acte de bravoure, ni réaction débile, d’ailleurs, qu’il s’agisse du fils, de la mère (qui ne quitte le véhicule qu’en dernier recours), ou de tous les autres personnages. Et c’est chose rare dans les films d’horreur, il faut bien le dire.




Mais ce réalisme se teinte à nouveau d’une atmosphère fantastique, d’une bizarrerie inquiétante, quand la folie du chien, sa maladie, semble se propager. A l'intérieur de la bagnole, la mère change assez rapidement de visage, décoiffée et les yeux profondément cernés, de même que le petit Tadd, qui finit en slip, pâle, les lèvres gonflées, peinant à respirer, le regard perdu. Au chien la métamorphose en vampire, à la mère et l’enfant le devenir-zombie. C’est notamment le cas dans cette scène, qui aurait pu virer au kitsch mais qui fonctionne à bloc, où la mère, qui vient d’essuyer l’attaque la plus violente du chien, tombe peu à peu dans les vapes, étendue sur les deux sièges avant, sous le regard du petit Tadd, retranché au niveau du coffre de la voiture et appelant sa mère : la caméra, plantée entre les deux, au milieu du véhicule, tourne sur son axe dans un panoramique horizontal à 360°, ralentissant légèrement à chaque fois qu’elle passe devant la mère ou l’enfant, avant d’augmenter sa vitesse de rotation au fur et à mesure que Donna perd connaissance. Une force centripète maintient les deux personnages en apnée dans un lieu de plus en plus étroit et leur vertige est communicatif, qui entre en écho avec ce chien qui tourne autour de la voiture en panne, puis avec le petit Tadd qui, asthmatique et victime de la déshydratation comme du manque d’oxygène, finira par perdre conscience à son tour, les yeux révulsés.


 


On aura eu l’impression d’y vivre un peu, dans cette épave menacée, et on ne regardera plus les Saint-Bernard de la même façon après avoir croisé Cujo, ce monstre dont toute la force est non seulement d’être une incarnation de l’innocence tournée en créature féroce, mais de rester une simple bête, un chasseur, présent, patient, sans mobile et sans conscience, prêt à tout pour tuer, en toute simplicité.


Cujo de Lewis Teague avec Dee Wallace, Danny Pintauro, Daniel Hugh Kelly et Christopher Stone (1983)

15 octobre 2015

La Maison des Ombres

La Maison des Ombres (The Awakening en VO) est un film fantastique anglais réalisé par le jeune Nick Murphy, qui signe-là son premier long métrage. Porté par l'actrice Rebecca Hall, il nous raconte l'histoire d'une chasseuse de fantômes professionnelle appelée à enquêter sur la mort mystérieuse d'un petit garçon dans un pensionnat réputé hanté. L'action se déroule en 1921 dans une Angleterre où les fantômes les plus envahissants sont ceux des soldats tombés sur le champ de bataille. La medium est une jeune femme très marquée par les événements récents puisqu'elle y a perdu son époux. Assez austère et aigrie, elle est bien déterminée à prouver qu'il n'existe pas de phénomènes paranormaux et que la mort ne laisse rien derrière elle, si ce n'est un vide cruel et étouffant. Respectant le schéma très classique d'un film de maison hantée lambda, les convictions scientifiques et rationnelles de l'héroïne seront évidemment mises à rude épreuve par les expériences qu'elle sera amenée à vivre dans le pensionnat pour garçons qu'elle est chargée d'inspecter à l'aide d'un attirail dernier cri.




Doté d'une interprétation solide, d'une réalisation assez soignée et d'un scénario plutôt costaud mais tardant beaucoup trop à nous révéler ses secrets, La Maison des Ombres n'est pas vraiment désagréable à regarder. On tient là un titre horrifique clairement supérieur à la moyenne et qui s'inscrit du côté de ce cinéma fantastique d'un classicisme affirmé, récemment ravivé par des réalisateurs espagnols, et bien éloigné des plus pénibles modes actuelles (torture porn, temps réel, vue subjective, possessions diaboliques, remakes en série, et j'en passe). Hélas, il manque tout de même au film de Nick Murphy un cachet particulier et, surtout, une vraie originalité pour qu'on ait réellement affaire à un bon film de genre. On s'ennuie parfois un peu devant la banalité des évènements qui nous sont dépeints, jusqu'à un final plutôt bien mené, mais tout de même un peu tiré par les cheveux, où d'un seul coup tout s'éclaircit, par l'intermédiaire de flashbacks trop démonstratifs et ma foi assez faciles. Peut-être le réalisateur avait-il trop confiance en son scénario très alambiqué et en son twist programmé, tant et si bien qu'il prend bien trop son temps pour nous en dévoiler les petites ficelles et qu'il nous perd un peu en cours de route. Dommage... Plus dommage encore, le film n'a semble-t-il pas été jugé suffisamment bon pour bénéficier d'une sortie en salles dans notre beau pays. Si l'on s'amuse au petit jeu des comparaisons avec les productions du genre qui, quant à elles, jouissent de sorties en grande pompe, cette décision apparaît bien stupide.




Il faut tout de même relever qu'il y a dans ce film une assez belle idée qui nous offre une scène tout bonnement remarquable, ce qui est, si l'on pratique encore la politique du pire, déjà pas si mal dans ce sous-genre si balisé qu'est le film de maison hantée. Alors qu'elle est à la poursuite du fantôme dans les couloirs du pensionnat, Rebecca Hall se dirige vers l'imposante maquette miniature du bâtiment, seule attraction d'une pièce laissée à l'abandon. Elle découvre alors que les scènes les plus marquantes du film, c'est-à-dire celles des apparitions du mystérieux fantôme, sont reproduites en taille réduite dans chacune des pièces du pensionnat où elles ont eu lieu, avec des petites poupées représentant chaque personnage. L'héroïne découvre chacune de ces scènes dans leur ordre chronologique et remonte ainsi le temps jusqu'à orienter son regard vers le présent, qui se déroule donc dans la pièce où elle est actuellement et où elle découvre une petite version d'elle-même en train d'inspecter la maquette dans la maquette, tandis qu'un spectre se tient nonchalamment derrière elle... Avec cette scène ultra tendue qui survole nettement tout le reste du film, La Maison des Ombres nous rappelle à nouveau la récente vague fantastique espagnole. Des œuvres en général très inégales mais souvent capables de surprendre par le biais de quelques idées simples mais lumineuses qui laissent un souvenir durable dans la mémoire du spectateur amateur de cinéma d'horreur. Je pense par exemple à L'Orphelinat de Juan Antonio Bayona et à ce passage très réussi où la très gentille Belén Rueda organise une partie improvisée d'Un Deux Trois Soleil avec les fantômes des enfants hantant la demeure. Ces seules scènes me suffisent amplement à défendre de tels films et m'invitent même à espérer un avenir plus radieux pour leurs auteurs.


La Maison des Ombres (The Awakening) de Nick Murphy avec Rebecca Hall et Dominic West (2012)

12 octobre 2015

Hors de prix

Je suis retombé sur ce film hier, diffusé sur France 2. C'était ça ou France-Danemark sur TF1. « Retombé », c’est bien le mot. Et plus dure fut la chute. Je me souviens avoir découvert Hors de prix en compagnie de mon acolyte à une époque où nous partagions les mêmes murs, les mêmes tomes de gruyère et, parfois, les mêmes dessous. Un jour, Félix a dû me dire quelque chose comme : « Mec ! j’ai pécho Hors de prix et ça m'a pas coûté cher. Avec Audrey Tautou ! Wow ! ». Le soir même, nous nous sommes lancés dans le film sans appréhension, avec confiance au contraire, munis du seul espoir de passer un chouette moment devant une comédie finaude et sympathique, réalisée par Pierre Salvadori, qui nous avait offert l’excellent Les Apprentis, portée par Gad Elmaleh, comique de métier, et potentiellement surélevée par les charmes d’Audrey Tatum. C’est typiquement le genre de soirée qu’on ne peut pas trop foirer, sur le papier. On avait tout pour se mettre bien.


La robe de Gad Elmaleh (si je me fie à l'affiche, c'est le nom de l'actrice) a changé de couleur entre le poster et le film, énième preuve qu'on ne peut se fier à rien.

Mais au bout de quoi, cinq secondes ? dix secondes ? un quart d’heure à tout casser ? pas longtemps en tout cas, je nous vois d’ici, on a dû se mater en chiens de faïence, se scanner mutuellement, avec des rayons X de haine dans chaque pupille, des kilo-tonnes d’amertume arrimés aux commissures des lèvres, et accessoirement un moribond dans chaque caleçon. Comment ne pas en vouloir à la terre entière face à un tel spectacle. Pour résumer : Audrey le Toum' joue une pute qui se vend aux vieillards pleins aux as les plus offrants. Gad Elmaleh, lui, joue un employé d’hôtel qui couche avec elle en se faisant passer pour un milliardaire. Tautou, dont le personnage est une vraie connasse, découvre finalement le pot aux roses et demande à Elmaleh de remballer le matos. Elmaleh justement, dont le personnage est un pur débile, se ruine ensuite pour tirer sa pute encore une ou deux fois. Sur la paille, il finit par devenir gigolo lui aussi. Tout en essayant de faire cracher leurs riches victimes au maximum, les deux prostitués jouent de connivence et finissent par tomber amoureux. Fin de l’histoire. Et jusqu’au bout du supplice, pas l’ombre d’une vanne. Aux côtés du vague atout charme Tautou*, Gad Elmaleh joue pieds et poings liés. On a l’impression qu’il s’est fait bodysnatcher, qu’il est incapable d’exprimer quoi que ce soit. Selon certaines sources proches du comédien, ce dernier était en communication, par voie d’oreillette, avec les ravisseurs de ses parents, qui l’insultaient en continu et lui demandaient une gigantesque rançon tout en lui disant de ne rien laisser paraître sous peine de tailler les crayons de son père et de buter son chien. Triste film quoi qu'il en soit, sorti au milieu de pas mal d’autres du même genre, qui semble nous dire : c’est la crise, tout tourne autour du pognon, tout chlingue autour de vous, et c’est pas ce soir que vous allez prendre votre pied.

* battue à plate couture, la même année, par Isabelle Carré dans Quatre étoiles, film tout aussi triste mais au moins réveillé, à intervalles réguliers, par un François Cluzet allumé. L'acteur, à l'époque, transportait de temps en temps de la cocaïne dans son tube digestif. Précision : il n'était pas passeur, c'était simplement le moyen "le plus pratique" (sic.) que Cluzet avait trouvé pour trimballer ses doses de tournage en tournage. Régulièrement, notre acteur était victime d'un éclatement de body pack. Aucun de ces accidents n'a eu la peau de François, coriace s'il en est, mais 100 grammes de drogue dure dispersés en une fraction de seconde et sans prévenir dans son corps eurent des effets visibles et spectaculaires sur son jeu d'acteur, contribuant largement à sa résurrection artistique (toutes ces informations sont disponibles sur la page wikipédia du comédien).


Hors de prix de Pierre Salvadori avec Gad Elmaleh et Audrey Tautou (2006)

8 octobre 2015

Des Saumons dans le désert

Après Le Cochon de Gaza, De l'eau pour les éléphants et Les Chèvres du Pentagone, voici Des Saumons dans le désert, qui s'ajoute à la liste de ces films qui par leur seul titre dégoûteraient même un cinéphile tel que Laurent Weil du cinéma de quartier. Que fait-on avec des saumons dans le désert ? Un gros casse-dalle peut-être mais pas un film. Les saumons dans le désert sont chose rare, dans la flotte un peu moins, et sur l'affiche on peut voir que McGregor n'est pas en reste pour les pêcher avec ses deux gros panards épilés de près, que des saumons auront tôt fait de prendre pour des congénères : c'est l'une des meilleures scènes de ce long métrage. Dès qu'il sent que ça mord à l'hameçon, McGregor, en digne héritier de Chris Waddle, fait un retourné acrobatique pour se ramener le poiscaille dans le gosier, à la Gollum (à la Cotillard, synonyme), avant de hurler : "Des saumons pour le dessert !" Afin d'un peu retirer le voile de désagréable mystère planant autour de ce titre, on va vous révéler l'origine d'un tel intitulé : 59ème minute du film, après s'être tourné autour pendant 58 minutes, Ewan McGregor et Emily Blunt finissent par se retrouver assis à la Daurade, les pieds dans l'eau, quand le bellâtre McGregor s'étonne de cette étrange destinée qui est la leur et lâche à sa future partenaire sexuelle : "On est un peu comme deux gros saumons dans le désert", à quoi la belle répond : "Pas faux". En effet, McGregor, incarne un Erasmus issu de la riche aristocratie, étudiant dans le désert, tandis qu'Emily Blunt joue une orpheline de père en fille, roturière de son état, qui gagne sa vie en cousant de beaux tapis persans et propose du thé vert aux passants dans le désert.


Du saumon dans le dessert...

Tout ça pour ça. Alors qu'on croirait à une référence littéraire haut perchée, c'est juste un dialogue de la clique Apatow, sorti par un personnage masculin plus efféminé que le personnage féminin. McGregor déballe cette ligne en se roulant un gros bédave assis en terrasse, sous la castagne et sans parasol. Zoom avant (mais pas trop pour ne pas devenir pédé dans la seconde) sur Emily Blunt, qui sur l'affiche est photoshopée au maximum, apparaissant presque en noir et blanc à force de retouches, d'anti-cernes et autre anti-yeux rouges. Voilà trois ou quatre ans qu'Emily Blunt gâche les films. Elle passe assez bizarrement pour une belle gosse... comme si Emmanuelle Devos devenait en France l'égérie Chanel. On trouve la frenchy très belle gosse, attention, mais sa cousine anglaise ressemble, en tout cas sur cette affiche, à un jellyfish humain sur lequel on viendrait de péter. En dehors de ce poster, l'actrice a son vrai petit charme, indéniablement, avec ce regard chiasseux, cet air bête et sa raie du cul au menton (ça peut être beau sur certaines femmes : Aaron Eckhart, Cary Grant ou Kirk Douglas, le roi du pot d'échappement au menton, du tout-à-l'égout perso). Et puis l'accent anglais à couper au couteau, l'accent cockney, pour être pointu, ça peut passer, mais quand c'est doublé d'une voix anglaise, une voix déjà suraigüe de vieillarde flasque qui te fera sursauter à chaque mot à coups de remarques chiantes, une voix faite pour pomper l'air en résumé, ce n'est plus possible et notre réquisitoire se justifie d'un seul coup. On ne comprend donc pas que dans chaque film d'Emily Blunt des tonnes de boloss se plient en quatre pour assouvir ses quatre volontés et finir avec elle pendue au bras. On retombe ici dans nos plus sombres travers, la pure pendaison de crémaillère, la crucifixion gratuite pour mini délit de sale tronche, mais ce petit délit devient gigantesque sur une affiche comme celle de ce film, format A5.


Des Saumons dans le désert de Lasse Hallström avec Ewan McGregor et Emily Blunt (2011)

4 octobre 2015

Un Château en Italie

En effet c'est une vraie merde. Prenez tout ce que vous pouvez imaginer de pire quand vous pensez à un nouveau et énième film de Valéria Bruni-Tedeschi avec toute la smala qui joue dedans, multipliez ça par cent, par mille même, et vous obtenez Un château en Italie. Ou comment subir pendant presque deux heures le spectacle d'une famille de grands bourgeois à problèmes (vendre le château ou pas ? vendre un Bruegel à 2,6 millions d'euros ou pas ? Dilemmes...), avec en son centre Valéria Bruni-Tedeschi elle-même dans son rôle habituel puissance quatre (quarantenaire perchée, névrosée, seule, ex-actrice en mal d'amour et de progéniture, irritante et irritée, d'une seconde à l'autre anesthésiée ou hystérique, complexée et excentrique, folle, neurasthénique, obsessionnelle et agressive, bref, je ne vais pas vous faire un dessin, je sens que vous la tenez !). Gravitent autour de cet horripilant personnage un frère sidaique, une mère insupportable et un amant (Louis Garrel), forcément las de son métier d'acteur lui aussi, attiré par les vieilles, allergique aux enfants, blafard et cerné, suicidaire sans doute, né d'une mère hippie (Marie Rivière, que faites-vous là ?) qui déballe toujours le truc déplacé à ne surtout pas dire (« Mon fils avait un sexe énorme quand il est né, et quand la tête est passée, j'ai eu un orgasme »...) et d'un père acteur (André Wilms, décidément paumé dans pas mal de coups fourrés du récent cinéma français) qui, comme par hasard, a jadis, des années plus tôt, sur un tournage, baisé la nouvelle compagne de son fils (Tesdeschi donc, si vous suivez).


Si on réunit les deux affiches de The Grand Budapest Hotel, on obtient celle d'Un Château en Italie. C'est cadeau. Faites-en ce que vous voulez.

Le pire c'est qu'au tout début, on croit percevoir un potentiel. Minime, mais réel. Dans cette scène, quasi d'introduction, où Louis Garrel, au beau milieu d'un tournage, est au volant d'une petite voiture montée sur un camion, sous une pluie battante, et semble se laisser aller à la dérive. C'est fugace mais c'est bien là, un soupçon de mystère, de force, de beauté même, dans le plan. Et puis très vite tout fout le camp. Tedeschi préfère enchaîner les saynètes pseudo-comiques et archi-pathétiques, comme celle où, parce qu'elle rêve d'enfanter tandis que son jeune amant s'y refuse, nous la voyons faire des pieds et des mains pour aller poser son cul dans un couvent, sur un fauteuil soi-disant miraculeux susceptible de la faire engendrer, tandis que des bonnes sœurs tentent de l'éjecter des lieux. Et parfois la tentative d'humour n'y est même pas, laissant la gêne régner en maître, quand la même Tedeschi répète "NON !... NON !... NON !..." en boucle, d'une voix sordide, quand sa mère débarque en grande pompe à l'hôpital où le frère malade vient de mourir.


 Qui parvient encore à endurer ça ?

Mais au-delà du malaise sidérant qu'on éprouve devant la quasi-totalité de ces séquences parfaitement déprimantes, le film est, dans son ensemble, d'un nombrilisme horripilant. Pour s'autoriser à se répandre sur son propre cas, Tedeschi tourne tout en dérision et charge l'intégralité de ses personnages des pires tares du monde, histoire qu'on ne puisse pas la soupçonner de s'adorer et qu'on lui pardonne de se farfouiller le nombril ouvertement. Et, prenant les devants pour prévenir les reproches qu'on pourrait légitimement lui adresser (filmer les tracas misérables d'une bande de bourgeois imbuvables), elle place, vers la fin du film, une allusion finaude, pareille à un gros coup de coude dans nos côtes qui n'avaient rien demandé, à une série mexicaine intitulée Les riches pleurent aussi. Mais Un Château en Italie n'est qu'encore plus détestable quand il s'efforce de parer par avance aux critiques qui lui seront forcément adressées en dénonçant lui-même sa bassesse. Bruni-Tedeschi n'a toujours pas compris qu'on sait aussi bien qu'elle que l'argent ne fait pas le bonheur, et que les riches aussi peuvent chialer, mais qu'il est absolument insupportable de s'en faire donner la leçon par des gens complexés qui se tournent en ridicule et se rendent plus odieux qu'ils ne sont dans le seul but de nous noyer dans leurs larmes tout en s'excusant de pleurer.


Un Château en Italie de Valéria Bruni-Tedeschi avec Valéria Bruni-Tedeschi, Louis Garrel, Marisa Borini, Céline Salette, Filippo Timi, Xavier Beauvois, André Wilms et Marie Rivière (2013)