31 mai 2015

Chappie

On tient peut-être en Neill Blomkamp le plus bel abruti du cinéma moderne. Que ce soit dit. Et ce film est une nouvelle preuve de sa débilité absolue. Je n'ai même pas envie de dire qu'on a l'impression d'être face à l’œuvre d'un gamin de six ans. Parce que j'aime les enfants. On a simplement affaire à la dernière folie d'un gros crétin. "Abruti", "débile", "crétin". Je retombe dans mes travers de blogueur ciné avec ces insultes, je le sais et je n'en suis pas fier. Mais je m'en débarrasse dès le premier paragraphe pour que ça soit fait, parce qu'il faut forcément que ça sorte. Quand on a passé deux plombes devant Chappie, on en sort pas tout à fait relax.




Neill Blomkamp croit sans doute s'être trouvé une "patte", celle-là même que ses quelques fans sont toujours heureux de retrouver dans ses œuvres. Des films qui se passent systématiquement à Johannesburg, comme si cela suffisait à donner un aspect social et politique à la chose, toujours ponctués de faux extraits de journaux télévisés, remplis de créatures décalées, qu'elles soient robotiques ou extraterrestres, et accompagnés d'une musique intolérable (on atteint ici des sommets avec cette affreuse chanson de Die Antwoord au refrain d'une laideur infinie). Nous sommes ici étonnés de ne pas recroiser l'acteur fétiche du cinéaste, à savoir Sharlto Copley, avant de découvrir qu'il prête sa voix et son déhanché à Chappie, ce robot doté de conscience qui finit entre les mains d'une bande de délinquants arriérés souhaitant s'en servir pour réaliser un braquage...




Tous les tristes signes distinctifs du cinéma de Neill Blomkamp sont donc bien réunis dans ce pauvre film de science-fiction qui se déroule de nouveau dans un futur proche où la criminalité a explosé et où le fossé semble s'être creusé entre les puissants et les zonards (encore que, il s'agit là d'une simple déduction de ma part, Blomkamp étant plus intéressé par ses robots). A partir de cette mixture désormais familière, Blomkamp réussit son film le plus laid, visuellement. Les scènes d'action sont un calvaire, il faudrait interdire ces ralentis foireux où l'on voit des bonhommes faire des bonds en arrière idiots lors des fusillades et ces explosions jamais impressionnantes mais que l'on voit deux fois de suite sous différents angles. On se demande comment Blomkamp a pu passer pour un cinéaste à suivre avec District 9, lui qui n'a jamais progressé...




En termes de crétinerie, le scénario rivalise avec celui d'Elysium. Chappie a même cela d'étonnant qu'il parvient à aller crescendo dans la bêtise, et c'est une performance qui mérite d'être saluée tant le film part sur des bases dans un état de putréfaction très avancé. Il y a encore beaucoup de choses que l'on ne comprend pas et on abandonne très vite l'idée de leur trouver du sens. Après avoir récupéré par la force un robot qu'ils souhaitent transformer en un braqueur d'élite, la petite bande de délinquants ne trouve rien de mieux à faire, pour endurcir ledit robot (à savoir Chappie), de le balancer dans un sale quartier, au milieu de jeunes très remontés qui, voyant en lui un représentant de l'ordre, décident d'un commun accord de lui ruiner la tronche, en l'aspergeant de cocktails molotovs. Heureusement, Chappie a beau être super intelligent, il n'est pas vraiment rancunier et, une fois qu'il a pris cette rouste qui aurait même pu le mettre hors service, il revient sagement dans la planque de sa bande de cons. Pourquoi ? L'intérieur du cerveau de Blomkamp doit être un sacré merdier...




Les personnages, qu'ils soient faits de chair ou d'acier, sont tous plus minables les uns que les autres. Hugh Jackman va bientôt fêter ses 47 ans. Chaque année, il ajoute consciencieusement 3 ou 4 titres à sa filmographie déjà assez conséquente. Eh bien sachez que c'est dans Chappie qu'il trouve le pire rôle de sa vie. Ça n'est donc pas rien, car l'homme a tout de même été le Van Helsing de Stephen Sommers et le "drover" de Baz Luhrmann. Il faut le voir avec son mulet, ses chemises à manches courtes et ses bermudas affreux, interpréter une espèce de gros bourrin qui n'a qu'une obsession : se servir de son nouveau robot. Il est d'un ridicule... Il passe tout le film à demander régulièrement à sa boss, campée par la pâle Sigourney Weaver dont le personnage se réduit à l'autorité que dégage naturellement l'actrice, s'il peut se servir de son joujou. Et bien sûr, cela finit par arriver, Blomkamp étant à peu près sur la même longueur d'ondes que son perso. Quelle tristesse... Du haut de son expérience, Weaver devrait aussi être en mesure de se rendre compte qu'elle tourne pour un nullard qui pourrait faire beaucoup de mal à cette saga ayant fait d'elle un emblème du cinéma de science-fiction. Quant à Chappie himself, il ferait passer Johnny 5, cet amusant robot de films pour enfants des années 80, pour une figure inoubliable et particulièrement marquante du 7ème Art.




Avec Chappie, Neill Blomkamp échoue totalement à nous faire réfléchir à la problématique de l'intelligence artificielle mais réussit haut la main à nous interroger sur ses propres capacités cognitives. Nous sommes désormais à jour sur son cas et, croyez-moi, nous n'avons pas envie que le prochain article qui lui soit consacré épingle ce qui pourrait tout à fait être le plus triste épisode d'une saga déjà flinguée à bout portant par son initiateur, Ridley Scott. Dire que le web s'est enflammé en apprenant que Neill Blompkamp allait faire un nouvel Alien... Ce mec-là est capable de nous faire revoir Prometheus à la hausse.


Chappie de Neill Blomkamp avec Sharlto Copley (dans le rôle de Chappie), Hugh Jackman, Sigourney Weaver et Dev Patel (2015)

28 mai 2015

Scenic Route

Deux vieux amis décident de prendre la route ensemble pour mieux se retrouver. Leur pick-up tombe malheureusement en panne dans une zone désertique et éloignée de tout. Cet isolement forcé sur une route où passe, au mieux, une bagnole par jour, va les amener à questionner mutuellement leurs choix de vie et à remettre sérieusement en doute leur amitié... La tension monte très rapidement. Les échanges s'enveniment et, après une réconciliation temporaire, les bagarres verbales laisseront vite place à un affrontement physique à la violence irraisonnée. Mais le film de Kevin et Michael Goetz, qui réussit à captiver immédiatement, ne s'arrête pas là, en si bon chemin, il ne se contente guère d'être une sorte de huis clos à ciel ouvert entre deux hommes condamnés à s'entretuer ; et son scénario, assez malin, nous réserve quelques surprises...




La confrontation psychologique puis physique des deux protagonistes se transforme progressivement en un survival particulièrement tendu, aux enjeux ultra simples mais accrocheurs, et autrement plus réussi qu'un film de seconde zone comme Wrecked, où Adrien Brody luttait seul pour la vie après un accident de voiture. Les deux hommes, bien mal en point après leur petit échauffourée très musclé, seront donc amenés à resserrer les liens pour entretenir l'espoir de rentrer vivants chez eux. Mais la défiance ne se dissipe pas pour autant et, durant les 84 petites minutes que dure Scenic Route, les péripéties s'enchaînent à un rythme parfaitement calculé et le film n'ennuie strictement jamais.




On pourra seulement regretter ces quelques images en flashbacks dont on aurait sans doute pu se passer tant l'acteur racontant son histoire personnelle, à savoir Josh Duhamel, est totalement habité par ses paroles : il parvient à donner vie à son récit par la seule force de son jeu. Les personnages, bien qu'ils soient assez archétypaux, fonctionnent d'ailleurs tout à fait. Les deux acteurs sont irréprochables. Les dialogues sont assez bien écrits, évitent de tomber dans la facilité, on comprend aisément les liens qui ont jadis uni les deux hommes et comment leur relation a ensuite évolué. On ne regarde de toute façon pas un tel film pour se poser de grands questionnements existentiels. Il est toutefois nécessaire que la base soit suffisamment solide pour que le suspense puisse être efficace et ça, scénariste et réalisateurs de ce film l'ont bien compris.




Il faut bien avouer que l'on reste complètement scotché face aux déboires de ces deux types au sort particulièrement cruel. Quand une voiture passe lentement, curieuse, près de leur pick-up qu'ils ont temporairement abandonné pour aller passer la nuit au chaud, dans un trou, recouverts de terre et collés l'un à l'autre, on ressent vraiment de la peine pour eux. Dans cette région aride simplement hantée par les coyotes et les crotales, les personnages sont en effet perpétuellement harcelés par la chaleur écrasante du jour puis par le froid glacial de la nuit. Cela aussi, force est d'admettre que nous le ressentons assez bien.




La réalisation des frères Goetz a le mérite d'être très simple et directe, elle ne s'éparpille pas. L'intelligence du scénario (toute relative, bien sûr, puisque je parle de ce qui peut être considéré comme une petite série b à l'efficacité redoutable) se manifeste jusqu'à la dernière image. La fin, qui pourra peut-être en décevoir quelques-uns, est une pirouette certes plutôt attendue, mais tout à fait cohérente et assez bien amenée. Elle apparaît de toute façon comme la seule conclusion possible aux tristes aventures des ces deux paumés. Après ça, on a hâte de découvrir ce que les Goetz nous réserveront ensuite. On tient là un nouveau duo de cinéastes à suivre dans le petit monde du cinéma de genre américain...


Scenic Route (Route vers l'enfer) de Kevin et Michael Goetz avec Josh Duhamel et Dan Fogler (2015)

23 mai 2015

Notes sur le Festival de Cannes 2015



Un peu moins de 6 jours à Cannes, 16 films vus toutes sections confondues : c'est déjà beaucoup, mais trop peu pour tirer des conclusions précises sur d'éventuelles grandes orientations (thématiques ou formelles) de cette édition. Beaucoup se sont inquiétés de la volonté plus ou moins affichée par Thierry Frémaux de faire la part belle à des films traitant de manière frontale de problématiques sociales d'aujourd'hui, dans un style naturaliste peu aventureux. Ces films, parfois réussis, étaient bien là en sélection officielle (La Tête haute, La Loi du marché), mais le festival avait bien d'autres choses à offrir. Un peu en compétition, beaucoup dans les sélections parallèles, en particulier la Quinzaine des réalisateurs dont le délégué général Edouard Waintrop a su profiter des hésitations et des choix discutables de Frémaux (cette année encore plus que les autres, des films désastreux ne semblent être en compétition que pour garantir des montées des marches glamour) pour faire de sa section la plus stimulante et la plus audacieuse de ce début de Festival.



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Une ouverture idéale d'abord, avec L'Ombre des femmes de Philippe Garrel. Prolongement assez évident de son précédent film La Jalousie, et réussite aussi limpide que Les Amants réguliers. Sur une trame aussi simple qu'à son habitude (Pierre et Manon forment un couple de cinéastes solide mais fatigué ; Pierre rencontre Elisabeth qui devient sa maîtresse, et par laquelle il apprend que Manon a elle aussi un amant), Garrel touche à l'essence du sentiment amoureux, dans un mélange constant et bouleversant de douceur et de douleur qui irradie chaque scène. La mise en scène, d'apparence simple et très sèche, associée à la splendeur du noir et blanc de Renato Berta, est admirable. Et Garrel tire le meilleur de son casting étonnant : les revenants Stanislas Merhar (parfait en homme trompant et trompé, taiseux et cruel) et Clotilde Courau (dont émane un bouleversant mélange de force et de souffrance), et la découverte Lena Paugam, beauté discrète mais intérieurement bouillonnante. La relation entre Pierre et Manon est hantée par le mensonge, intelligemment et discrètement symbolisé par ce vieux résistant à qui le couple consacre un film, et qui s'avèrera ne pas être celui qu'il prétend. Un film d'une grande cruauté et d'une immense beauté.


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Autre réussite indiscutable, dès le deuxième jour de la Quinzaine : Trois souvenirs de ma jeunesse d'Arnaud Desplechin, prequel explicite de Comment je me suis disputé... (ma vie sexuelle), lors duquel Mathieu Amalric reprend brièvement le rôle d'un Paul Dedalus quarantenaire se replongeant dans les souvenirs de son enfance, son adolescence et sa vie de tout jeune homme. Les deux premiers souvenirs sont très courts : le premier voit Paul enfant subir les crises de folie de sa mère, et quitter la maison familiale ; le second est un étonnant récit d'espionnage où Paul, en voyage scolaire en URSS, est missionné pour "offrir" son identité à un jeune juif cherchant à quitter le pays pour Israël ; puis vient le troisième, qui occupe à lui  seul près de deux heures de film, chronique de la rencontre et de la passion entre Paul et Esther (dont le rôle était tenu par Emmanuelle Devos dans Comment je me suis disputé...). La singularité et la virtuosité de l'écriture de Desplechin trouvent dans la bouche de ces jeunes gens une vigueur nouvelle, en particulier dans celle du jeune Quentin Dolmaire, jeune comédien sorti de nulle part, authentique révélation, boule de nerfs et de flegme mêlés, capable des fulgurances expressives et verbales les plus étonnantes (Amalric bien sûr, mais aussi Léaud ne sont pas loin). Comme Garrel mais d'une façon évidemment très différente, Desplechin s'approche au plus près de la sève des relations hommes/femmes, de ce qu'elles peuvent générer d'exaltation, de folie et de souffrance. Sa narration et sa mise en scène sont d'une grande liberté et d'une folle inventivité, et ce film son plus beau depuis longtemps.


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Je n'ai pu voir que le premier volume des Mille et une nuits de Miguel Gomes, projeté le 3ème jour. Une expérience folle, stimulante, parfois agaçante, constamment surprenante. L'ambition qui émane de ce film de 6 heures (découpé en 3 volumes de 2 heures) est grandiose et inédite : s'attaquer à la situation désastreuse du Portugal d'aujourd'hui par (presque) tous les moyens qu'offre le cinéma. La fiction dramatique, le documentaire, le conte, l'autofiction, l'interview, bien d'autres choses encore, et parfois plusieurs de ces choses mélangées (et encore, je n'ai pas vu les deux volumes suivants). Autrement dit, escalader l'Everest par toutes ses faces, simultanément. Bien sûr, on ne peut pas se lancer dans une telle entreprise seul, et Gomes aime beaucoup rappeler que cette œuvre est le fruit d'un travail collectif (des journalistes furent chargés de collecter pendant plusieurs mois toutes sortes d'informations et de faits divers à travers le pays, que Gomes et sa scénariste ont ensuite sélectionnés et plus ou moins remodelés pour les intégrer au film). On peut légitimement parfois s'agacer ou décrocher de ce joyeux foutoir et de l'impudence de son auteur, mais il en émane une telle énergie, une telle acuité et une telle drôlerie qu'il finit par tout emporter. Miguel Gomes confirme qu'il est bien un des jeunes cinéastes contemporains les plus aventureux en faisant littéralement exploser tous les schémas, et en livrant une vision à la fois impertinente, sombre mais non dénuée d'espoir de la situation de son pays, de l'Europe, du monde. On redécouvrira ce premier volet et les deux suivants avec bonheur en salles cet été.


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Waintrop a visiblement programmé à dessein ces trois immenses films sur les cinq premiers jours du festival, pour frapper un grand coup. Quelques petites perles ont par ailleurs émaillé sa sélection, notamment le premier film de la réalisatrice sino-américaine Chloé Zhao, Les Chansons que mes frères m'ont apprises. Situé dans une réserve indienne du Dakota du sud rongée par la pauvreté et l'alcoolisme, le film suit deux personnages principaux, un garçon de 19 ans et sa petite sœur de 11 ans, livrés à eux-mêmes par une mère volage et seule, et par un père qui leur a offert 27 demi-frères et sœurs de 9 mères différentes (!), et qui vient de mourir dans l'incendie de sa maison. Le film cumule plusieurs handicaps de prime abord, en premier lieu la lourdeur de son sujet et l'influence stylistique très visible de Terrence Malick. Mais débarrassé des lourdes prétentions métaphysiques (et des voix off impossibles) des derniers films du vieux maître, et délesté de tout pathos, le film émeut et offre beaucoup de scènes très réussies et de personnages aussi beaux que leurs jeunes comédiens. Un petit film fragile mais très séduisant.


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Plus inégal, El Abrazo de la Serpiente du colombien Ciro Guerra plonge quant à lui au cœur de la forêt amazonienne, faisant des aller-retours entre deux époques sur les traces de deux explorateurs occidentaux à la recherche d'une plante rare et miraculeuse. Ils se confrontent à l'hostilité de la nature, aux indigènes locaux, se frottent aux pratiques chamaniques, mais surtout à la destruction de tout ce fragile équilibre par l'exploitation grandissante de la forêt. Le film est loin d'être exempt de défauts (quelques lourdeurs et scènes complètement ratées), mais aussi de sacrées audaces, telle cette explosion psychédélique absolument inattendue et très belle à la fin du film.

Seule vraie déception parmi ce que j'ai pu voir à la Quinzaine, Green Room de Jeremy Saulnier, qui après Blue Ruin livre un survival indéniablement efficace (la salle était très réactive) mais aussi assez bête par sa violence grotesque et son humour bas du front.


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La sélection de la Semaine de la critique était bien sûr moins excitante sur le papier. Ayant raté le paraît-il séduisant premier film de Louis Garrel (Les Deux amis), je n'ai pu y voir que Ni le ciel, ni la terre, le premier long métrage de Clément Cogitore, jeune cinéaste très remarqué pour ses courts, et qui confirme ici un talent extrêmement prometteur. Ni le ciel, ni la terre raconte l'histoire d'une troupe de soldats français (commandée par un Jérémie Renier convaincant) postée à la frontière entre l'Afghanistan et le Pakistan, près d'un petit village et d'une position taliban. Un jour, alors que leur retrait est imminent, certains d'entre eux se mettent à disparaître mystérieusement. Le film trouve un intéressant équilibre entre une puissance d'incarnation très physique (ce n'est pas un film de guerre, mais il en émane beaucoup de violence à peine contenue et une très belle façon de filmer les corps et leur tension) et une dimension métaphysique pleine de mystère et de questions non résolues. Dans les deux cas, le film fait preuve de beaucoup d'humanité et d'intelligence.


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Venons-en maintenant à la sélection officielle, et d'abord à son "antichambre", Un certain regard, où se sont vus rétrogradés deux immenses cinéastes asiatiques. Pour l'un d'entre eux c'est une surprise d'autant plus grande qu'il a obtenu la Palme d'or il y a quelques années (c'est un phénomène rare, dont de mémoire le seul équivalent est la présence du Restless de Gus van Sant dans cette section, quelques années après la Palme d'Elephant). Avec Cemetary of Splendour, Apichatpong Weerasethakul ne rate pas son retour. Dans un petit hôpital construit sur les ruines d'un cimetière, des soldats sont plongés dans un sommeil profond. Autour d'eux, deux femmes d'âge différents, dont une jeune femme capable de communiquer avec l'âme des morts et des soldats endormis. Un jour, l'un d'eux se réveille. Constamment pris entre la réalité et les songes, la vie et la mort, le film provoque une sidération permanente, purement cinématographique, un immense bien-être cotonneux parfois percé de violentes fulgurances, dont je ne veux évidemment dévoiler aucune ici pour en préserver la surprise (je vous avertis juste d'une scène prodigieuse de générosité, de trouble charnel et de monstruosité mêlés à la fin du film). Pour reprendre approximativement une formule entendue à Cannes, c'est le "film-cure" du festival, celui qui par sa beauté guérit de tout ce qu'on voit de laid, là-bas et ailleurs.


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Il est frappant de constater que Kiyoshi Kurosawa s'intéresse lui aussi, dans Vers l'autre rive, à la relation entre le monde des morts et celui des vivants (ce n'est pas la première fois en ce qui le concerne non plus), pour un résultat évidemment très différent mais néanmoins passionnant. Un homme mort noyé trois ans auparavant réapparaît dans la vie de sa femme. Cette dernière en est évidemment bouleversée, mais n'en semble pas étonnée outre-mesure (il faut la voir et entendre dire, quand elle voit son mari apparaître dans un coin de son salon : "Oh, tu es là", avec une désarmante simplicité qui suscite bien plus d'émotion que si elle avait éclaté en sanglots). Ensemble, ils entreprennent un voyage à travers le Japon, dans une région où le mari semble avoir un temps vécu pendant son absence. Un film apaisé, à la mise en scène discrètement majestueuse, et d'une grande intensité émotionnelle.


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Il est probable que la relégation de ces deux maîtres à Un certain regard s'explique par l'extraordinaire densité des prétendants asiatiques cette année. Trois sont en compétition. Si j'ai raté le Kore-Eda et le Hou Hsiao-Hsien (tièdement accueillis semble-t-il), j'ai pu voir le nouveau film de Jia Zhangke, deux ans après le fantastique A Touch of Sin. Si ce dernier embrassait l'histoire contemporaine de la Chine par le prisme de la violence, Mountains May Depart est un pur mélodrame, très ample lui aussi, puisqu'il se situe sur trois époques (1999, 2014, 2025), deux continents, et s'attache à deux générations de personnages. Si le film souffre d'une troisième partie moins convaincante, et de quelques lourdeurs symboliques assez étonnantes (tel ce choix d'appeler un des personnages "Dollar"), il n'en demeure pas moins admirable par l'incroyable inventivité de sa mise en scène, par l'égale finesse avec laquelle il traite le sentiment amoureux et la critique économique et sociale, et par l'émotion qui naît de sa peinture d'un personnage féminin passionnant, interprété par Zhao Tao, et son fascinant visage constamment rieur et néanmoins empreint de douleur. Le travail de Jia Zhangke sur le son est aussi particulièrement marquant. On se souviendra longtemps de ces basses vibrantes qui ont fait trembler le Grand Théâtre Lumière, et surtout de ces deux scènes musicales, la première et la dernière du film, qui ont fait du Go West des Pet Shop Boys l'étonnante chanson du festival.


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Mon deuxième favori (personnel) de la compétition est Mia Madre de Nanni Moretti, où mélodrame et comédie de succèdent, se superposent par moments. Moretti s'y construit un alter ego féminin, Margherita (Margherita Buy), réalisatrice qui tourne un film social (visiblement médiocre) sur une usine en grève. La patron de l'usine est joué par un acteur américain égocentrique et excentrique (John Turturro, toujours à la limite du cabotinage, souvent génial). Parallèlement, la mère de Margherita est en train de mourir. Dans cette épreuve Margherita est épaulée par sa fille adolescente et par son frère (incarné par un Moretti parfait de sobriété), qui décide lui-même de quitter son travail pour s'occuper de sa mère. Mia Madre est un film inquiet et passionnant sur la confusion de notre époque, à de multiples niveaux (social, culturel, éducatif, artistique...), et aussi l'émouvant portrait d'une femme entre deux âges et de ses difficiles rapports aux autres (collaborateurs, amoureux, famille). La mise en scène de Moretti est d'une sobre élégance mais réserve aussi des surprises étonnantes, en particulier quand il se frotte au rêve. Il y a peut-être finalement là une tendance forte dans les films les plus intéressants du festival : presque tous contiennent une forte dimension onirique et une volonté forte de représenter les rêves, les songes ou l'au-delà.




C'est malheureusement aussi le cas dans certains films ratés. Mais le plus malheureux, c'est que l'un d'eux soit l’œuvre d'un réalisateur aussi adoré que Gus Van Sant. La Forêt des songes a été (presque) unanimement rejeté par les festivaliers, et il est difficile de les contredire. Un mélo empesé et désincarné, souffrant d'un scénario souvent grotesque (un homme décide d'aller se suicider dans une forêt au pied du Mont Fuji, où il rencontre un autre homme, japonais, qui y a lui renoncé un peu tard. Au gré de réguliers flash-backs, on apprend ce qui a conduit notre héros à en arriver là) que Van Sant ne transcende qu'à de rares occasions dans la première moitié du film (la deuxième heure est un calvaire total). Ajoutons à ça une musique mainstream omniprésente et la prestation rapidement insupportable de Matthew McConaughey, qui va devoir faire attention à ne pas rapidement perdre tout le beau crédit dont il jouit depuis son come-back. N'en jetons plus, nous avons tellement admiré le travail de Gus Van Sant, nous continuons à croire en lui en plaidant l'accident de parcours.


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Voilà pour les "grands maîtres" de la compétition. Il y avait aussi un premier film, Le Fils de Saul du hongrois Laszlo Nemes, et pour beaucoup ce fut un choc. Le film se situe intégralement à Auschwitz, et ne quitte jamais le visage de son personnage principal, Saul Aüslander ("l'étranger"), détenu juif faisant partie d'un sonderkommando, sélectionné par les nazis pour mener ses semblables à la chambre à gaz et "nettoyer" celle-ci de leurs cadavres. Un jour, Saul voit un enfant ayant survécu au gazage, qu'un médecin ausculte avant de l'achever en l'étouffant. Saul le reconnaît comme son fils, et se met dès lors en tête de récupérer son cadavre et de trouver un rabbin pour lui offrir un enterrement en-dehors du camp. La mise en scène, dans un format 1.33 surprenant, est faite de plan-séquences très longs, de gros plans permanents sur le visage de Saul, tout le reste étant flou ou relégué dans le hors-champ (énorme travail sur le son, infernal). Tout ça est impressionnant de maîtrise, beaucoup trop. Le film est absolument irrespirable, et il en émane rapidement un sentiment de complaisance et un manque de générosité étouffant, même quand les grilles du camp sont finalement franchies, en bout de film. Laszlo Nemes témoigne d'un talent formel indéniable, mais on espère que dans le futur il en fera autre chose qu'un "film-choc" comme le festival en raffole (il y a fort à parier qu'il sera en bonne place au palmarès).


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Autre film très sérieux dans un tout autre registre formel : La Loi du marché de Stéphane Brizé, dans lequel Vincent Lindon incarne Thierry, chômeur depuis 15 mois, enchaînant les entretiens à Pôle emploi, les formations infructueuses, les rendez-vous blessants à la banque. Il finit par accepter un poste d'agent de sécurité dans une grande surface. Lindon est le seul comédien professionnel du film, écrit et tourné à toute vitesse. Il y est formidable d'intensité, et le principe du film le confrontant exclusivement à des comédiens amateurs, pour la plupart dans leurs propres rôles, fonctionne à merveille. Le film n'est évidemment pas exempt de tout reproche : la mise en scène de Brizé, en apparence très minimaliste, peut paraître fonctionnelle et systématique, voire assez laide. Il s'attache surtout à saisir les choses sur le vif, caméra à l'épaule, en plan-séquences (même si la plupart sont discrètement remontées). La surenchère de situations négatives (on dirait qu'il a synthétisé en 1h25 toutes les choses terribles auxquelles peut être confronté un homme en difficulté) est facilement assimilable à du misérabilisme. L'ensemble est néanmoins d'une puissance et d'une acuité assez incroyables sur ce qu'est la violence du monde du travail d'aujourd'hui. Et si ce cinéma manque indéniablement d'ampleur et d'inventivité, Brizé fait partie de ses meilleurs représentants en France. Et il est assez satisfaisant de constater (le film est sorti cette semaine) qu'un large public y accède, donnant tort à tous les commerçants du cinéma décrétant que le public n'aspire qu'à se divertir en s'évadant de son quotidien.


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Plus discutable encore est mon ressenti à propos de Marguerite et Julien, le nouveau film de Valérie Donzelli, dont le hit La Guerre est déclarée avait suscité chez moi la même aversion que chez les créateurs de ce blog (et auprès de qui ce paragraphe risque me coûter très cher pour longtemps). A de rares exceptions près, Marguerite et Julien a été largement rejeté à Cannes. A mon grand étonnement, le film m'a emporté. A partir d'un scénario de Jean Gruault écrit pour François Truffaut dans les années 70, il conte l'histoire d'un frère et d'une sœur (Jérémie Elkaïm et Anaïs Demoustier), dans une époque lointaine, éperdument amoureux l'un de l'autre depuis l'enfance, longuement séparés, se retrouvant jeunes adultes, bien décidés à vivre  leur amour en dépit de tous les obstacles. Bien sûr, le film est loin d'être parfait. Donzelli fait feu de tout bois, ose l'emphase romanesque et les tentatives formelles les plus débridées, et parfois ça ne fonctionne pas et vire au ridicule. Mais le film a pour lui un souffle indéniable, une foi réjouissante dans le pouvoir d'évocation du cinéma et la croyance du spectateur (effets spéciaux désuets, anachronisme permanent - dans les costumes mélangeant plusieurs époques, ou quand un hélicoptère fait soudain irruption dans le champ), et une interprétation convaincante. Ce n'est pas très étonnant concernant Anaïs Demoustier, plus belle et intense que jamais, ça l'est plus pour Jérémie Elkaïm, étonnant de sobriété. Ils donnent chair de belle manière à ce couple étrange et inadapté, dans un film à la charge érotique puissante et perturbante.


Hitchcock/Truffaut


Ps : finissons sur une note plus consensuelle. A Cannes Classics, on a pu voir le documentaire de Kent Jones intitulé Hitchcock/Truffaut, qui sera bientôt diffusé sur Arte. Il s'attache à décrire la relation entre les deux cinéastes, et la genèse d'un des plus grands livres de cinéma qui en a résulté, en s'appuyant sur une forte documentation et sur les témoignages souvent très intéressants de cinéastes invités (Scorsese, Fincher, Bogdanovich, Assayas, Desplechin, Kurosawa...). Mais le film dévie assez vite de son programme initial pour entrer (et faire entrer les cinéastes sus-cités) de façon profonde et passionnée dans l’œuvre d'Hitchcock, dans leur rapport intime à celle-ci, et plus particulièrement à deux films, Psycho et Vertigo. Un documentaire passionnant, et très salutaire au milieu du tunnel de films contemporains vus à Cannes.


21 mai 2015

Mad Max : Au-delà du dôme du tonnerre

En 1985, George Miller, épaulé par le mystérieux George Ogilvie, donne un troisième volet à la saga qui l’a rendu célèbre. Contre toute attente, il décide de prendre à contrepied les fans de bagnole et de vitesse qu’il avait su se mettre dans la poche avec le premier volet de sa série, public que le second opus pouvait déjà choper à rebrousse poil avec son gros poids-lourd et son hélicoptère à pédales. Pas de véhicule-star dans le numéro 3, ou presque pas. La tire de Mad Max, sauf erreur (il s’agit d’une scène presque entièrement tournée dans le noir complet), explose assez tôt dans le film, quand Max travaille, le temps d’une journée, dans une fosse à porcs. On lui a piqué sa carriole au début du film (un coup de son vieil ami Gyro Captain, qui n'a pas reconnu ce cher Max enveloppé dans sa djellaba, quinze ans après leurs aventures du deuxième film), et pour la récupérer, notre héros accepte de se mettre au service de l’Entité (Tina Turner, qui pousse d’un cran l’habitude de mal jouer quand on joue dans un Mad Max, a fortiori quand on interprète un(e) méchant(e)), ce qui implique, croyez-le ou non, de ramasser de la fiente de cochon. Mairesse de Trocopolis, petite ville du désert, l’Entité demande à Max d’aller tripoter de la merde de porc (combustible de demain) dans les bas-fonds de sa ville, et d’y tuer pour elle Master/Blaster, le maître des sous-sols pestilentiels de la cité, qui lui en dispute la main-mise. L’ennemi en question est un de ces fameux méchants à deux têtes comme on en a croisé ailleurs : un gros tas de muscle décérébré servant de jambes à un nain (soi-disant) très brillant, juché sur son dos.


Match de touffes.

Mais, ne renonçant pas à tous ses fétichismes, Miller, dans la première partie du film, assouvit tout de même son vieux fantasme de filmer du catch. Les méchants de Mad Max 2 avaient de vrais airs de catcheurs en cuir et à crêtes ; ici, on aura droit à notre combat de mecs. Mad Max (un Mel Gibson plus proche que jamais du look de William Wallace et toujours pas mad pour un sou), et Blaster, la fameuse montagne de muscles qui sert de gambas à Master (le « cerveau » du sous-terrain merdeux de Trocopolis), se retrouvent suspendus en l’air par des sangles, sous le dôme qui donne son triste titre au film, tels des nourrissons dans un parc, et ils se filent des coups jusqu’à ce que le héros gagne. Quand deux types entrent dans l'arène, un seul doit en ressortir vivant, c'est la règle, répétée environ trois cent fois. Mais Max est humain et quand il découvre que Blaster, sous son casque intégral, est un trisomique bodybuildé, il refuse de l'achever. Il comprendra d'ailleurs bientôt que Master n'est pas vilain non plus. Comme vous le voyez, tout cela est profondément intéressant.

Et puis on change brutalement de film. Quand Max, exilé dans le désert, est recueilli par une troupe d’enfants ébouriffés et un peu perchés, on passe tout d’un coup dans une sorte de manège Lucasfilm, une production Spielberg-Lucas, ou Disney (George Miller, auteur, producteur et réalisateur, avant Mad Max Fury Road, de Babe 2, le cochon dans la ville - on ne le rappelle jamais assez - lorgne sans détour vers Peter Pan). Le film prend les airs inquiétants d’un mélange (en partie anticipé) de Hook (les enfants perdus attifés comme des clodos bigarrés, qui rêvent d’un tomorrow-morrow-land et prennent Mad Max pour le messie), de Willow (avec le nain du duo de gérants de la porcherie et leurs cochons !), et de Star Wars (le gag où Mad Max poursuit un type dans un couloir et, après avoir disparu deux secondes au tournant, revient vers nous en courant encore plus vite, poursuivi à son tour par une meute d’ennemis, tel Harrison Ford dans La Guerre des étoiles). Le combat final, sur un train rappelant Indiana Jones et la dernière croisade, est un combat à coups de poêle à frire dans la face, qui nous signale, au cas où on ne l’aurait pas remarqué, qu’on est loin des dégénérés de Mad Max 1 ou de la décharge de violence de Mad Max 2, et que bientôt George Miller se consacrera aux films pour gosses, avec, outre la suite des aventures du cochon devenu berger, la réalisation de Happy Feet 1 et 2. Autant dire que le basculement sans transition entre un combat de catcheurs dans une fosse à purin et un conte pour enfants avec cascade d'eau claire et cerf-volant en papier a de quoi déconcerter, voire laisser sur le carreau n'importe quel fan de Mad Max. Le film est bien une sorte de double entité, à l'image de Master/Blaster, mais là où on pouvait espérer une première partie blaster-musclée et une autre master-intelligente, en réalité la seconde est simplement destinée aux tout petits...


Belle tentative, mais ça ne suffira pas à réinventer le cinéma (ni à sauver le film).

Reste une idée pas inintéressante, dans la scène où les enfants paumés racontent à Max les épisodes successifs de leur mythologie de l’apocalypse, et usent pour ce faire d’un grand cadre rectangulaire fait de branchages qu’ils dirigent, du bout d’une perche, vers des images peintes dans le fond de leur grotte et sur lesquelles dansent les lueurs d’un feu, réinventant le cinéma sans le savoir, avant de scander le mot "vidéo" comme s'il s'agissait d'un Dieu inconnu. C’est la seule belle idée à sauver dans ce film de sinistre mémoire qui aura su plonger la saga dans l’oubli pendant trente ans.


Mad Max : Au-delà du dôme du tonnerre de George Miller et George Ogilvie, avec Mel Gibson, Tina Turner et Bruce Spence (1985)

19 mai 2015

Mad Max 2 : le défi

Avant Mad Max 4 et après Mad Max 1 vient Mad Max 2, parce qu'il y a peu de chances qu'on se re-farcisse le 3. Dans ce deuxième volet, Max n'est toujours pas Mad, il est même carrément zen. Cependant, Mel Gibson, en deux ans, a pris du coffre, de la bouteille. Son personnage n'est pas vraiment plus travaillé que dans le premier film, voire moins, mais il en impose davantage avec ses traits marqués, sa mâchoire carrée et sa mèche blanche sur le côté (en devenant fou, à la fin du premier film, aussi fou que sa nemesis, le méchant Toecutter, Max aurait-il hérité de sa mèche de gremlin ? L'idée eût peut-être été plus frappante si notre héros avait percuté son ennemi en choc frontal, comme il adviendra à la fin de ce deuxième volet). On sent que l'acteur a gagné en assurance et on a enfin, devant nous, un personnage bien planté dans ses bottes en cuir. Mieux, on trouve même une paire de personnages secondaires vaguement plus épais qu'une feuille à cigarette pour venir nourrir un peu le gros bordel.


 Ça aurait dû être lui le héros de la saga, d'autant que Mad Max ça fait un sacré nom de clébard.

D'abord : le chien. Meilleur personnage de la saga, imbattable. Oui car Max est désormais affublé d'un clébard de prairie, avec lequel il partage sa gamelle et qui est d'un dévouement exemplaire. La scène, au début du film, où le chien tient un os en plastique dans sa gueule, os relié par une ficelle à la gâchette du fusil à pompe de Max, fusil braqué sur la tête d'un pauvre gars (un futur collègue de Max, il en sera question plus bas), et où, quand il aperçoit un lapin à travers la vitre de la bagnole, le clébard ne bronche pas, ne remue pas l'ombre d'une oreille, au grand soulagement de son prisonnier - cette scène, donc, peut-être la plus marquante du film, nous rend la bestiole follement attachante. Ce clebs est peut-être plus malin que tous les personnages réunis. Et c'est un déchirement quand il trépasse, dans ce petit couinement canin, hors-champ : "ouïgh".


Les deux meilleurs amis de Max coincent la bulle dans la même position. Deux clébards ? Non, deux humains, qui parviennent tous deux à se lécher les couilles.

Mais ce n'est pas tout. On découvre bientôt Gyro Captain (Bruce Spence), une sorte de clown du désert, amateur de reptiles et d'aéronefs, qui se présente d'abord comme un ennemi (c'est lui que le chien tient en joue) mais qui se trouve n'avoir pratiquement qu'une motivation, mais quelle motivation : trouver un pote, un associé, un gars avec qui faire des trucs terribles. Beau personnage donc. Et puis il y a, à partir du moment où Mad Max et ses potes s'approchent d'un fort bien gardé bâti autour d'un puits de pétrole, (denrée rare dans ce monde d'après l'apocalypse où l'essence vaut son pesant d'or et attire toutes les convoitises), il y a donc l'enfant sauvage de Truffaut, un gamin du fort, qui prend en levrette toutes les théories selon lesquelles on apprend au contact d'autrui. Il n'est pas scolarisé, soit. Est-ce une raison valable pour ne toujours pas parler, pas même à l'aide de quelques gestes, alors qu'on côtoie des adultes doués de langage ? Le gamin se contente de grogner, de faire le singe quand on lui offre une boîte à musique, et d'imiter le chacal pour éloigner un ennemi de Max. Il n'est donc pas si con.


Mimi-Siku ne sait pas parler mais il fait une bonne canne.

On a également un poil plus d'enjeux narratifs dans ce deuxième opus. En effet, oubliez les histoires à la va-comme-je-te-pousse, du genre t'as fumé ma femme, je vais te foutre le feu. Ici, l'australien George Miller met les pieds dans le plat de l'univers post-nuke-punk déployé tout au long de sa chère saga. Et ce tout en poursuivant sa relecture du western, puisqu'il quitte les grands espaces et les routes courbes du premier opus pour poser son cul dans un Fort Alamo du futur, sis en plein désert de la mort. Le lieu, qui abrite quelques familles de petits raffineurs new-age, est continuellement assiégé par des catcheurs bondage culs nus, menés par le seigneur Humungus (un bodybuildeur dont la tête est recouverte d'un fait-tout en titane et qui souffre manifestement d'une laryngite : le personnage n'est pas sans rappeler à rebours le méchant Bane de The Dark Knight Rises). Scénario plus généreux donc, bien que parfois bancal. Le film compte son petit lot d'incohérences et de facilités (pourquoi les raffineurs ne possèdent-ils qu'un lance-flamme alors qu'ils ont une puits de pétrole sous la main ? pourquoi Max se sent-il obligé de traverser tout le camp ennemi pour ramener un remorqueur dans la forteresse ? pourquoi les raffineurs ne barricadent-ils pas mieux leur engin de la dernière chance, à la fin du film ?, etc.). Mais ça fait partie du jeu, un jeu par ailleurs plutôt sympathique, mené sur un rythme bien balancé, avec sa grande course poursuite finale et ses combats débraillés. Bref, sans être merveilleux, Mad Max 2 est meilleur que Mad Max 1, mais on espère de tout cœur qu'il est moins bon que Mad Max 4. En attendant nous on va sans doute s'empaler sur le 3...


Mad Max 2 : le défi de George Miller avec Mel Gibson, Bruce Spence, Mike Preston, Kjell Nilsson et Emil Minty (1981)

17 mai 2015

Mad Max

L’engouement frénétique absolument généralisé autour de Mad Max Fury Road donne envie, avant d’aller découvrir le film, de se replonger dans les opus précédents, de retourner aux origines du mythe. Et force est de constater que le bon souvenir laissé par le premier épisode de la franchise a du mal à tenir le choc de la redécouverte. Sympathique par moments, tout à fait tranquille à suivre sur la durée, Mad Max premier du nom est tout de même un film relativement faible dans son ensemble. Et peut-être en premier lieu à cause de son personnage. Ce Max supposé Mad qui donne son titre au film n’existe pratiquement pas (peu aidé par un Mel Gibson sorti du berceau et assez mauvais acteur). Max Rockatansky est un flic, il a bonne réputation (sans qu'on sache trop pourquoi, mais il conduit un "Interceptor" et on nous le présente par petits bouts : ses bottes, ses gants, ses lunettes, ce qui en fait un sacré type), il aime sa femme (la jolie Joanne Samuel, une Karen Allen du pauvre qui n'a pas fait carrière, réduite dans ce film à un joli minois, une grosse permanente et deux répliques à tout casser), il aime aussi ses potes, enfin son pote, car il n'en a qu'un, et il a un peu peur de péter un câble à force de traquer des malades.


 
Mon nom est Mad Maximus, père d'un fils assassiné, époux d'une femme assassinée... et j'aurai ma vengeance, dans cette vie ou dans l'autre.

C’est tout. Et ça s’arrêtera là. Si ce n’est qu’à la fin de l’histoire il deviendra, comme il le craignait plus ou moins, vaguement fou, fou de colère, pendant cinq minutes. Parce qu’on a foutu le feu au froc de son copain blond, "Mother" Goose, et parce qu'on a roulé sur sa femme et son gamin. Sa femme est d'ailleurs encore vivante (alors que le gamin est allé ad patres), mais on ne la reverra jamais car Max s'en branle, il a des salopards à trucider (et c'est bien légitime, faut croire), en usant de cruauté si possible. On peut supposer que sa femme, désormais en très mauvais état, ne lui sert tout simplement plus à rien, qu'elle n'existe plus. De la même manière, plus tôt dans le film, en quittant la chambre d'hôpital de son ami brûlé au dernier degré quoique toujours vivant lui aussi, Max s'est écrié : "Ce n'est pas Goose, ça ce n'est pas Goose", rayant aussi sec son méga pote de la carte.


La Famille Bélier.

L’histoire aussi est donc assez plate. Les flics crâneurs d’un côté, les motards tarés de l’autre, et ils se rendent coup pour coup jusqu’à ce que, quelques morts plus tard, le héros l’emporte. Il faut tout de même se faire violence pour trouver ça passionnant. Certes, en bon western post-moderne, le film tient sur sa ligne claire de strict récit de vengeance, mais ledit récit est si cousu de fil blanc, si anodin, et sa résolution si paresseuse, que les bagnoles fusent au final dans le vent. D'autant que l'idée d'un western d'anticipation ne déboule sur rien, et que la pseudo-post-apocalypse passe limite inaperçue. Dans le deuxième épisode, avec sa fin du pétrole et son essence précieuse, son fortin pris d'assaut, et son clébard sidekick malin comme un singe, personnage ô combien plus fascinant que l'épouse et le bambin de Max réunis, le récit prendra une autre dimension.


Philippe Katerine post-nuke.

Mais en attendant il faut se contenter de bien peu, à tel point que le film ressemble à une sorte de prologue du vrai film : Mad Max II (dont le prologue est par ailleurs affreux). C'est un genre de prequel étalé sur une heure et demi, et tout au long duquel il est contre-indiqué d’être allergique aux musiques lourdingues (le saxo cher aux années 80 fait ici des ravages) ou aux grands méchants grotesques (loins des tarés d’Orange Mécanique, les motards penchent plus vers ceux des tristes premiers films de Luc Besson - nul doute que Hugh Keays-Byrne, interprète de Toecutter, le chef de la bande sur deux roues, aura eu plus de chance dans le quatrième et nouvel épisode, où l'acteur reprend du service après avoir explosé contre un camion, mort aussi bête et expédiée que son personnage, à la fin du premier Mad Max qui nous intéresse ici). Reste une qualité qu’on ne peut pas enlever à George Miller (et qu’il n'a apparemment pas perdue, si l'on prête foi aux innombrables admirateurs de Fury Road), qui est que l’homme s’y entend pour filmer des scènes de course poursuite. Mais ça ne suffit pas toujours, et ça ne suffit pas vraiment dans ce premier jalon boiteux d’une saga qui commence vraiment au numéro 2 et qui vient peut-être, on ira vite vérifier, de trouver, 36 ans après, son acmé.


Mad Max de George Miller avec Mel Gibson, Steve Bisley, Joanne Samuel et Hugh Keays-Byrne (1979)

15 mai 2015

Pardonnez-moi

Je vais vous raconter une petite anecdote. Une anecdote que je suis d'ailleurs un peu las de raconter, mais il faut bien que je le fasse à nouveau, une bonne fois pour toutes, sur le web, à la disposition de tous.

Je suis récemment allé à Paris dans le cadre de mes recherches sur le haut stalinisme. Après avoir passé une après-midi très studieuse à la Bibliothèque de Nanterre, je pris le RER A puis la ligne 6 du métro pour rentrer chez mon grand frère. En sortant de la station de métro, Place d'Italie, je fus surpris par une sacrée averse, de terribles giboulées de mars en plein mois de mai. A la vue d'une femme équipée d'un très large et solide parapluie, j'eus le réflexe et l'audace de me présenter à elle et de lui tapoter l'épaule pour lui demander de faire un petit bout de chemin sous son abri. Je ne reconnus pas immédiatement la personne que le hasard avait mis sur ma route, bouleversé que je fus par sa réaction immédiate, terrible et sans appel. La bonne femme n'attendit même pas que je finisse d'exprimer ma demande pour me dire, sur un rythme saccadé et avec un ton insupportable : "Va te faire foutre. Dégage, dégage. Va niquer ta mère !" en me crachant littéralement au visage, à la façon d'un Samir Nasri des grands soirs, comme si la pluie ne suffisait pas. Alors peut-être que cela ne se fait pas d'accoster une inconnue de cette façon, peut-être s'est elle crue menacée, du fait de sa petite renommée ; mais pourtant, croyez-moi, il ne devait rien y avoir de lubrique dans mon regard, effrayé que j'étais par la mâchoire difforme de cette grande femme maigrelette à l'allure chevaline, dont l'affreuse tronche antipathique nageait dans une épaisse chevelure brune. Quelques jours plus tard, je la vis parader sur un plateau télé, en se faisant passer pour la cinéaste la plus cool et décontractée de sa génération. C'était bien elle, cela ne fait aucun doute. Il me semble donc d'autant plus important de vous donner un autre son de cloche...




Maïwenn, je ne te pardonnerai jamais.


Pardonnez-moi de Maïwenn avec Maïwenn, Pascal Greggory et Hélène de Fougerolles (2006)

12 mai 2015

Girls Only

Déjà, ras-le-cul de ces acteurs. On ne peut plus voir Keira Knightley en peinture. On ne lui fera pas le reproche répandu d'avoir les seins rangés dans le buffet et la mâchoire en tiroir-caisse, on lui fait seulement le procès de trimballer ses guenilles et ses moues boudeuses dans des films qui pourraient nous faire fermer boutique. Des comédies sur "le devenir mature et autres décisions d'adultes", comme le dit l'affiche originale, qui pourrait être celle de mille autres films contemporains du même genre sur les grands problèmes de la vie de ces trentenaires qui refusent de grandir. Et quand c'est Lynn Shelton qui se tient derrière la webcam, on sait que ça ne va pas voler très haut. Rappelons que son meilleur film s'intitule Your Sister's Sister, triangle amoureux entre Emily Blunt, Mark Duplass et l'une de nos godasses jetée à mi-parcours en plein milieu de notre écran plat. 




Un petit mot sur l'histoire de Laggies (c'est le titre original du film, pour ceux qui croyaient qu'on avait changé de critique en court de route). Keira Knightley, après s'être débarrassée de son mec, personnage méprisable et méprisé, après avoir subi le mariage sordide de sa meilleure amie abrutie et s'être rendue compte de l'adultère de son père, s'acoquine avec une zonarde de base âgée de 14 ans, chez laquelle elle finira pour un séjour à durée indéterminée, réapprenant le b.a-ba du kiff. Chloé Grace Moretz, qui contredit à chaque film notre critique de Texas Killing Fields, interprète l'adolescente un peu délurée qui servira de guide à notre héroïne décérébrée. L'arrivée de son papa, Sam Rockwell, va rappeler à la trentenaire en mal de folie et de jeunesse qu'elle a aussi un appétit sexuel à satisfaire et qu'elle est finalement plus attirée par les quarantenaires pleins aux as que par les pré-ados puceaux du bas comme du haut. 




On souffre du début à la fin. On en a marre de voir Sam Rockwell s'alanguir sur ses acquis et s'agiter faiblement dans des films qu'il ne regarderait pas lui-même. Il ne passerait pas forcément, en l'état actuel des choses, notre fameux test dit "du briquet". Quelqu'un entre dans la pièce, si t'as un briquet à portée, quel est ton premier réflexe ? Lui proposer un clope ou lui foutre le feu au froc. Concernant Sam Rockwell, à l'heure actuelle, notre réflexe est de l'allumer. Imaginez une torche humaine qui court tel un canard sans tête vers la baie vitrée pour sauter par la fenêtre et qui se heurte à un double-vitrage sans merci... Contre-exemple typique : Ethan Hawke, auquel on propose d'emblée une taff. Autres contres-exemples : Nick Cage ou Mel Gibson. Mais là, le test passe un peu les bornes, puisqu'on leur taillerait carrément une pipe.




On en a marre aussi de voir Chloé Grace Moretz jouer les fofolles dévergondées, sac Eastpack sur l'épaule, collant troué, chewing-gum insolent, œillades en culottes courtes. Celle que toute la toile surnomme "le débouche-chiottes" lessive le parquet de trop de films... On ne l'a pas encore totalement rayée de notre wish-list, elle est encore dans sa puberté, et tout peut arriver, un bon choix de rôle, un cinéaste qui sait s'y prendre, un visage et un corps qui se re-proportionnent... On laisse la porte ouverte. A cet âge-là, on en fait des conneries. Si on avait joué au cinéma à son âge, pas sûr que notre filmo aurait eu la tronche du premier de la classe. Pour rappel, voici en exclusivité notre top 10 1995 (surnommée l'année Sly/Bullock) : 

1) Striptease
2) Showgirls
5) Ace Ventura en Afrique
9) Traque sur internet
10) Judge Dredd / Demolition Man


Girls Only de Lynn Shelton avec Keira Knightley, Chloë Grace Moretz et Sam Rockwell (2015)

10 mai 2015

Caprice

Emmanuel Mouret revient à son violon d’Ingres pour notre plus grand plaisir. Caprice est un retour à la comédie, à la légèreté, aux histoires d’amours complexes sans oublier d’être vives et variées, mais aussi à ce qui fait le sel du cinéma d'Emmanuel Mouret : les fantasmes. Toutes ces choses, le cinéaste les avait plus ou moins délaissées dans son précédent film, le mélodrame Une Autre vie, qui portait bien son nom puisqu’il était totalement autre dans la filmographie de son auteur. La tentative de changer de registre était louable mais, disons-le franchement, ce n’est pas un hasard si ce titre restera, jusqu’à nouvel ordre, le seul Mouret post-2007 passé sous silence sur nos pages. Revenons donc à ce qui nous importe, Caprice, dans lequel Mouret réapprend à céder à tous les siens.




Le cinéma d’Emmanuel Mouret a toujours été, nous semble-t-il, et depuis Laissons Lucie faire !, son premier coup d'essai, une question de rêves et et de fantasmes concrétisés. Il y a quatre ans de cela, dans un petit éloge du très plaisant Fais-moi plaisir !, j’avais tenté une rapide énumération des fantasmes cinématographiquement assouvis par le cinéaste dans l’ensemble de ses films (à l’exception de Vénus et Fleur, que je n’avais sans doute pas encore vu à l’époque). Pour Mouret, le plaisir du cinéma semble passer par la mise en actes et en scène de la multitude de ses propres désirs, qui sont aussi, très souvent, les nôtres, ou finissent par le devenir. Dans Caprice, le cinéaste tire l’une des cartes maîtresses de son jeu des fantasmes puisque le film pose, si l'on veut, la question ultime : peut-on vivre avec la personne de ses rêves ?




Mais tout ou presque dans le film tient, d'une manière ou d'une autre, d’un monde rêvé. Dès la première séquence. Clément, le personnage d’instituteur incarné par Mouret lui-même, est assis sur un banc avec son fils, dans un jardin public, et fait une pause dans sa lecture pour tâcher de sortir son gamin de la sienne. L’enfant est absorbé dans un livre depuis le matin et refuse toute autre activité a priori plus séduisante à son âge (jouer dans le parc, aller au cinéma, se laisser accaparer par un jeu vidéo sur téléphone, etc.) que lui propose son père. Quittant le parc, père et fils ne quittent pas pour autant leur livre des yeux, marchant côte à côte tout en lisant, en parfaite harmonie. Mieux, le gamin sera aux anges quand la future nouvelle compagne de son père lui offrira l’intégrale de Victor Hugo dans la Pléiade pour son anniversaire. Ce qui relève du rêve pour la plupart des parents (mais je généralise peut-être ici), est, dans Caprice, réalité. Mais le rêve réalisé et maintenu à son plus vif degré dans la durée est-il vivable ? Le père, l’air inquiet, suggère lui-même à son fiston toutes sortes d’alternatives, pour le sortir de son état d’enfant prodige dont la soif de culture touche à la perfection, pour le sortir aussi de la fiction qui l'enveloppe.




Paradoxalement, c’est le père, Clément, qui se fait rattraper par la fiction quand une célèbre actrice de théâtre, son idole absolue, Alicia (Virigine Efira), surgit de son cadre : l’affiche, la scène, le texte, le personnage ; et vient le tirer de l’école où il enseigne pour le faire entrer chez elle, où il la découvre endormie sur son sofa, comme l’héroïne du roman qu’il est en train de lire, « La femme qui dort ». Elle est d’une beauté parfaite, image d’Épinal si sublime que Clément fait des pieds et des mains pour empêcher la jeune femme endormie, tenant à bout de doigt une tasse de café, de se réveiller en faisant tomber ladite tasse, risquant de laisser une tache noire sur le tapis blanc immaculé du salon. Il faut éviter la fausse note qui viendrait briser le mythe. C'est d'ailleurs en renversant un verre de vin sur Alicia que Clément la rend finalement accessible, et bientôt les deux personnages filent le parfait amour. Mais on sait, depuis l’introduction, où Clément voulait sortir son fils de la fiction et rompre le charme d'une situation trop paisible, qu'il y a chez lui la volonté de ne pas trop longtemps laisser s’installer un confort, de vouloir parfois fermer le livre pour gambader, en tout cas se laisser détourner de son chemin, sans trop résister, quand quelqu’un ou quelque chose d’imprévu, et de potentiellement périlleux, se présente. Aussi, après une scène obligée des comédies romantiques, la fameuse séquence heureuse où la musique surplombe les dialogues et qui monte, bout à bout, de petits instants de bonheur partagé, séquence qui fait plus sens que jamais ici, puisqu’elle vient dénoncer ce qu’elle incarne, une idylle de roman-photo chargée de tous ses chromos, après elle donc, et presque sans transition, déboule Caprice (Anaïs Demoustier), venue ouvrir une brèche dans la toile.




Mais parce qu’il est un cinéaste du plaisir et du fantasme, les comédies de Mouret ne tournent jamais au vinaigre, ne deviennent pas des drames (quand bien même elles contiennent du drame). Tout ce qui vient enrayer un bonheur parfait, né de l’actualisation d’un rêve (le petit professeur sans histoire rencontrant par hasard l’actrice qu’il idolâtre depuis toujours, dînant avec elle et devenant aussitôt son fiancé, le tout sans la moindre difficulté, ses gaffes commises au restaurant ne faisant qu’ajouter à son charme aux yeux de la belle blonde), est comme accueilli de bonne grâce par le malheureux. Clément, grand dadais maladroit, se laisse toujours embobiner, retarder, dérouter par ceux qu'il croise. Et les personnages dont il se laisse détourner ne font pas plus de scandale que lui (Alicia étant plus désolée qu’enragée par l’arrivée de Caprice, après que Clément lui a révélé le pot aux roses, sans traîner, sans tricher). Chaque accroc, au lieu d’accoucher d’un pénible sac de nœuds (Mouret refuse toujours le vaudeville idiot qui lui tend les bras), conduit presque invariablement Clément vers une autre tentation, un autre fantasme, un autre rêve, un autre possible, incarné par Caprice, fille jeune, libre, qui apparaît comme la promesse d’un autre avenir quand elle joue sa pièce de science-fiction devant Clément dans l’une des plus belles scènes du film.


 


Et le rêve, ou devrait-on dire l'utopie (pas étonnant, au passage, pour un cinéaste du rêve mêlé de fantasme incarnant un personnage incapable de choisir entre deux amours, que l'idéal utopique représenté dans cette pièce de science-fiction évoque l'amour du futur comme autant d'intersections), n'est pas étrangère à la relation qui se tisse entre Caprice et Clément, la jeune femme étant aux petits soins avec lui, toujours présente quand il en a besoin, comme par miracle (sauf que la question de savoir si l'on peut partager la vie de celui dont on rêve se posera désormais à elle - elle se pose en vérité à pratiquement chaque personnage du film, même secondaire, comme le directeur du théâtre ou l'auteur de la pièce de science-fiction). Caprice n’est pas, contrairement à ce qu’elle prétend à un moment, l’incarnation du seul réel là où Alicia serait un rêve abstrait. Elle ne cesse de dire « C’était écrit non ? », à propos de ses rencontres fortuites, parfois totalement improbables, avec Clément. La dernière trace qu’elle laissera sera d’ailleurs écrite, et idéale, avant de disparaître comme un songe lointain.




On pourrait faire quelques reproches à ce film. D’abord celui d’introduire, en la personne de Caprice, un personnage parfois agaçant, limite irritant, ce dont le cinéma de Mouret est presque toujours et fort heureusement soulagé. Mais les talents d'Anaïs Demoustier, et l'art d'aimer ses personnages déployé comme toujours par Mouret, rendent finalement aimable la demoiselle éponyme. Ensuite celui de passer un peu vite sur l’instant pourtant fatidique où Clément se laisse embrasser par Caprice, au risque de compromettre l’implication d’un spectateur trahi par le personnage. Mais, au final, ce saut étonnant dans le scénario contribue à l’impression de suivre un homme innocent que ses désirs mènent par le bout du nez et qui ne résiste pas au plaisir d’être aimé. Clément est à ce titre une sorte de précipité du cinéma de Mouret. En outre, cette précipitation n’entache en rien un film d’une finesse et d’une élégance propres à son auteur. L’écriture, la mise en scène, le jeu, tout là-dedans est subtil, précis, émouvant et drôle. Car le film est très drôle, et Mouret acteur n’y est pas pour rien, une fois de plus. Rares sont, quand on y pense, les cinéastes qui parviennent aujourd'hui à réaliser de véritables comédies dramatiques, en faisant preuve de la même intelligence dans les deux dimensions qui donnent son nom au genre. Si l'émotion est partout, c’est certainement lui, Mouret, qui nous tire le plus de rires ici, même s’il sait mettre en valeur tous ses acolytes, en les filmant avec cette tendresse qui est la sienne, parfois aussi avec ce soupçon de désir (pas forcément sexuel) qui est au cœur de ses films et qui semble par moments porter la caméra (comme il pouvait porter celle d'un Rohmer). Et je ne suis pas triste de constater, ou plutôt de vérifier, qu'en matière de désir, notre cher cinéaste aime le corps féminin de la tête aux pieds, sans négliger ces derniers (je crois qu’Emmanuel et moi avons le même film de chevet : Turbulences à 30 000 pieds).


Caprice d'Emmanuel Mouret avec Emmanuel Mouret, Virginie Efira, Anaïs Demoustier et Laurent Stocker (2015)