29 septembre 2014

Dos au mur

Après une journée fatigante, j'éprouvais le besoin naturel mais difficilement avouable de me "vider la tronche" devant un film peu exigeant intellectuellement parlant. J'ai donc fait le pari Dos au mur en espérant avoir affaire à un thriller efficace et divertissant. Hélas j'ai encore une fois assez rapidement regretté mon choix. Malgré un pitch a priori correct et des retournements de situation parfois un brin inattendus au début, Dos au mur est un vrai faux caper movie qui peine très vite à maintenir l'attention. On imagine pourtant aisément qu'il y a quelques années, ce scénario basique mais astucieux aurait pu accoucher d'un film honnête et capable de nous faire passer un bon moment. S'il avait été réalisé dans les années 80 ou 90, Dos au Mur aurait sans doute été porté par un acteur charismatique et cool, d'une part, et il aurait forcément été ponctué par quelques touches d'humour bienvenues, que le doublage français aurait su magnifier. Aujourd'hui, on a simplement droit à un thriller mollasson et ultra premier degré, qui se prend au sérieux du début à la fin et échoue totalement à nous scotcher au fauteuil.




Niveau casting, on se tape le si fade Sam Worthington dans le rôle principal du couillon agrippé et la toujours transparente Elizabeth Banks dans celui de la négociatrice chargée de lui faire quitter sa corniche. Gravitent autour d'eux des personnages sans saveur campés sans conviction par l'effroyable Jamie Bell, le navrant Edward Burns et le pauvre Ed Harris (subir ce film est d'ailleurs uniquement la triste occasion de constater que ce si sympathique acteur a pris un sacré coup de vieux récemment). Un top model latino apparemment peu intéressée par le 7ème art, nommée Génesis Rodriguez, tente aussi d'apporter une petite touche sexy à ce long métrage et ne cesse d'agiter ses seins devant la caméra. Avec un peu de discernement, on notera que la taille de ses deux atouts est considérablement grossie par des Wonderbra surpuissants qui me feraient moi-même passer pour une bombe. A part ça, circulez, il n'y a rien à voir.




Petit retour sur le titre : Dos au mur, en version française, Man on a ledge, "l'homme sur un rebord", en version originale. Désormais, à Hollywood, les titres sont à l'image des films : tout ce qu'il y a de plus terre-à-terre et premier degré. Il n'y a aucun aspect métaphorique ou imagé à y déceler. Quand il y a un double-sens possible, il paraît totalement fortuit. Un film ayant pour titre "L'homme sur un rebord" nous mettra forcément en présence d'un homme passant tout le film sur le rebord d'un bâtiment, littéralement. A la belle époque, il aurait pu s'agir d'un superbe film noir, qui sait. Sam Worthington est ici suspendu sur la corniche du 36ème étage d'un building de Manhattan et menace de se jeter dans le vide. Il passe près de 2h à faire des petits pas chassés très disgracieux et à s’agripper à l'aide de ses bras, s'abîmant les ongles au passage, par des mouvements assez ridicules, dignes d'une petite bestiole apeurée, comme si l'acteur craignait réellement pour sa vie. En VF, "Dos au mur" respecte tout à fait l'esprit du titre original puisque Worthington passe également tout le film dos au mur. Rien de plus logique. Pour être totalement fidèle au scénario, le film devrait même avoir pour titre complet "L'homme dos au mur sur un rebord" ou "Man back to the wall on a ledge". Et pourquoi pas ?




Ces titres idiots ont au moins le mérite d'être tout à fait à l'image des films. Pas de place pour la complexité et encore moins pour la poésie. Non, il faut tout de suite annoncer aux spectateurs de quoi il s'agit exactement, pour ne jamais prendre le risque de le tromper sur la marchandise. Dans Buried, on suivra les mésaventures d'un type enterré. Un exemple choisi parmi tant d'autres.* C'est tout de même dommage. Vous imaginez si Die Hard, aka Piège de Cristal, s'était appelé "Barefoot and stuck with terrorists in a building" ? Quequoi... Ce n'est que lorsqu'il s'agit de remakes que le risque de désorienter le public en changeant le titre du film freine les décideurs et prend l'avantage sur la règle consistant à coller au plus près du scénario. Ainsi, And Soon the Darkness n'a pas bougé, alors qu'il aurait cette fois-ci été sans doute plus judicieux de l'intituler "Two hot curvy babes in bikinis sugaring the pill get chased by morons" et être pour le coup totalement fidèle au déroulé de l'histoire. C'est un peu long, certes, mais avec un titre pareil, moi je suis installé au premier rang dès l'avant-première du film, les lunettes 3D solidement vissées sur le nez !




*A ce propos, si vous connaissez d'autres exemples, justement, n'hésitez pas à me les communiquer, soit en commentaire à cet article, soit en me les envoyant par mail à l'adresse électronique indiquée sur la page "A propos". Vos nouveaux apports me permettront d'étayer un peu mon propos, d'appuyer et renforcer mon argumentation. Cette petite note est un appel à l'aide.


Dos au mur d'Asger Leth avec Sam Worthington, Elizabeth Banks, Jamie Bell, Genesis Rodriguez et Ed Harris (2012)

25 septembre 2014

Qu'est-ce qu'on a fait au bon dieu ?

Qui se décidera à écrire une thèse sur tous ces succès populaires gigantesques pour tenter de nous les expliquer ? Rien qu'un petit mémoire, qui nous éclairerait sur les raisons pour lesquelles un tel film devient le plus gros carton au box office français en 2014 ? Un film si peu drôle, si prévisible, rempli de personnages tous plus haïssables les uns que les autres, bien décidé à faire son beurre sur les clichés sous couvert de les dénoncer et réconciliant in fine ses horribles personnages ouvertement racistes* mais pardonnés de l'être au prétexte que tout le monde l'est soi-disant un peu ? Et les mâles dominants belliqueux de trouver leur terrain d'entente dans la chasse, la pêche et la tradition (comprendre : la bouffe, le pinard et la marseillaise chantée la main sur le cul), tandis que les femmes font la popote et la vaisselle. C'est en fait un simple remake croisé des deux derniers gigantesques succès franchouillards : Bienvenue chez les Ch'tis et Intouchables, à travers la réconciliation des blancs et des noirs (cependant ici tous exceptionnellement riches) dans l'alcool. Mélangez un grand succès populaire et un autre et nous ne vous ferons pas de dessin pour vous expliquer ce que ça donne. C'est des mathématiques. Mais, autre problème de mathématiques, on ne peut pas s'en prendre à 12 millions de gens. On a tous des collègues, des proches, des gens qu'on aime sans réserve, qui sont allés voir ce film au cinéma et qui l'ont "bien aimé". Loin de nous l'idée de les condamner (et puis comment s'y prendre concrètement ?).




Mais le fait est que ce film n'a rien à faire sur notre blog, ni sur aucun blog de critiques de cinéma. Tous les voyants sont au rouge, toutes les jauges sont au plus bas, rien n'indique que l'on est face à un sujet digne d'être traité autrement que comme une sous-merde filmique. On s'était jurés de ne pas dire le mot "merde" dans cet article... Il nous a pris en traitres à la fin de la phrase. Impossible de rentrer dans la critique neutre et polie avec ce genre de truc, ou c'est le mal de crâne assuré, d'autant plus qu'on cumule à nous deux cinq heures de sommeil sur deux jours et trois nuits, alors qu'on a besoin de nos 8 heures par nuit pour être bien. Quand on se couche à 10h, on se lève à 10h, quand on se couche à 11h, on se lève à 11h, etc. Le tour du cadran sinon rien. D'ailleurs on nous appelle comme ça, "Tour du cadran". C'est la seule chose qui nous définit. En semaine on doit se lever à 6h pour le taff. Faites le calcul. Couchés à 18h. Ca fait une vie plutôt courte. Allez placer un film là-dedans vous... Faut avoir envie. Alors quand le film c'est celui-là, et que t'es au radar pendant deux semaines à cause de lui, la critique ne peut pas échapper à certains mots de secours.

* Pire, le meilleur (disons le moins triste) personnage du film n'est pas sur l'affiche. Il s'agit d'André Koffi, le père tyrannique de Charles, aka le gendre noir de Claveçin et Lobby. Interprété par le très en verve Pascal N'Zonzi, ce personnage est un jobard de première. Revoyez vos sempiternelles listes hebdomadaires des 30 Greatest Movie Villains of All Time, le Alex Delarge d'Orange Mécanique, le John Doe de Se7en, les Norman Bates de Psycho, Jack Torrance de Shining, Hannibal Lecter, Augustin Trapenard, Dark Vador et autres Joker du Dark Knight de Nolan se font coiffer de loin par André Koffi, pur vilain.


Qu'est-ce qu'on a fait au bon dieu ? Mais qu'est-ce tu fais ? Mais qu'eeeeeeeest-ce tu fais ? What da ? de Philippe de Chauveron avec Christian Clavier, Chantal Lauby et 12 millions de spectateurs (2014)

24 septembre 2014

Dans la tourmente

Ce film est signé Christophe Ruggia, sans doute le frère de Dominiquefa, autant vous dire que je l'ai pas vu !


Dans la tourmente de Christophe Ruggia avec Yvan Attal, Mathilde Seigner et Clovis Cornillac (2012)

21 septembre 2014

Noé

On savait que ce serait une épreuve. On se doutait bien qu'Aronofsky tentait le diable et qu'il allait se néguer, renouant avec les prémices malheureux de sa carrière. Mais, avant de lui jeter toutes les caillasses de la Terre, rappelons que Darren a voulu réaliser son rêve de gosse en adaptant sur écran géant une histoire qui le hantait depuis toujours. Pour preuve, le poème que le cinéaste a écrit au collège, qui lui avait valu la note C- et qui a servi de base au script de ce blockbuster. Le poème a déjà été traduit sur le web mais comme toute œuvre d'art qui se respecte, il mérite la traduction de deux artistes au moins, aussi avons-nous décidé de nous y coller pour vous. Le poème de Darren donc, traduit par nos soins :

Le Savon

Le mal régnait dans le monde
Là où riait tout le monde
Laissant Russell Crowe sur son arche
Suivi dans sa marche par des animaux et Stéphane Guivarc'h 
Quand la pluie commença à tomber
Mieux valait laisser pisser
L'homme ne pouvait pas emporter la couronne du malaise avec lui
Mais il fut autorisé à emporter sa collection de magazines Lui
La pluie continua toute la nuit
Et aux hommes de pousser leurs cris
L'arc flottait
Jusqu'à ce que la colombe revienne avec dans sa gueule un bouquet
Le mal existait toujours
Quand les arc-en-ciel chatouillaient l'abat-jour
L'humble personnage et sa famille savaient ce que cela signifiait
Les animaux rampaient et volaient en paix avec leurs nouveaux-nés
La grenouille s'éveilla et le soleil brilla
Ca sentait la pisse par là
Et bientôt elle éclaboussait le cœur de l'homme.
Il savait que le mal reviendrait
Puisque le mal et la guerre ne pouvaient être éradiqués
Mais pas plus que les pets
Le mal est dur à achever et les pets sont durs à larguer
Mais l'arc-en-ciel et le savon Dove vivront toujours
Dans les cœurs, chaque jour.

Daren, 4ème SEGPA, 13/01/1982

Cette image n'est pas tirée de Noé mais d'une référence affirmée d'Aronofsky, nous avons nommé Michel Ocelot (à propos, savez-vous quel jour est né Michel Ocelot ? Un 31 août).

Au finish on peut dire qu'Aronofsky a vachement bien adapté son poème puisque le film laisse la même impression. On en ressort des images plein la tête, de ces images qui font tourner fou. Quittant le ciné, on se surprend à hurler, tel un Trent Reznor habité : "And All That Could Have Been. Could Have Been... Could Have Been !"


Noé de Darren Aronofsky avec Russell Crowe, Emma Watson, Jennifer Connelly, Douglas Booth et Anthony Hopkins (2014)

18 septembre 2014

Charlie Countryman

Charlie Countryman est le premier long métrage du dénommé Fredrik Bond et je sais à présent que je ne regarderai pas le suivant. Comment tenir devant ça ? En plus d'être d'une laideur visuelle peu commune, on jurerait que le scénario de ce film est le fruit pourri d'une partie de cadavre exquis endiablée et négligemment organisée par un animateur paresseux pour les patients les plus problématiques d'un asile de fous. Cela contribue d'abord au charme extrêmement fugace du film, car nous sommes surpris et intrigué par ce scénar aléatoire, mais on a tôt fait de perdre patience. Charlie Countryman est donc Shia LaBeouf. La première scène du film nous le montre au chevet de sa mère mourante. L'acteur prend son air de chien battu et se regarde jouer la tristesse. On a déjà du mal à ressentir pour lui un brin de compassion. Après ça, le fantôme de sa mère lui réapparaît dans le couloir de l'hôpital et lui conseille de partir en Roumanie. Shia demande "Pourquoi ?", réponse "Parce que." Ok.




Scène suivante, Shia est dans l'avion, direction Bucarest. Durant le vol, il sympathise avec son voisin roumain et affable, qui a simplement le temps de lui parler de sa fille avant de s'éteindre dans son sommeil, sans raison. Arrivé à Bucarest, l'image prend évidemment une teinte jaunâtre et Shia tombe sous le charme de ladite fille, incarnée par Evan Rachel Wood, dont l'accent roumain est à revoir. Bien qu'assez distante, celle-ci n'hésite pas à plonger sa tête dans le t-shirt de Shia dont le tissu est imprégné de l'odeur de son papa (difficile de croire que cette odeur n'est pas totalement étouffée par la transpiration de Shia, qui sue comme un bœuf et arbore un look de clodo répugnant, mais soit !). Shia décide alors d'escorter la jeune femme éplorée jusqu'à l'hôpital, en suivant l'ambulance qui transporte le corps du défunt, dans une vieille bagnole minable (représentative du parc automobile roumain, le film accumule les clichés). Ils assisteront, impuissants, à un carambolage terrible qui transformera l'ambulance en un tas de ferraille compressée et fera voltiger le cadavre à une centaine de mètres, lors d'un vol plané filmé au ralenti. Je n'ai pas survécu à cette scène. Plus tard, apparaît Mads Mikkelsen, dans le rôle de l'amant d'Evan Rachel Wood, avec lequel Shia devra composer. L'acteur américain fait peine à voir face à son homologue danois. Mais c'est surtout la présence du second dans une telle purge qui laisse songeur. Mads, si tu as besoin d'un agent pour te conseiller dans tes choix de carrière, je suis disponible !


Charlie Countryman de Fredrik Bond avec Shia LaBeouf, Evan Rachel Wood et Mads Mikkelsen (2014)

16 septembre 2014

La Malédiction d'Arkham

Tourné en 1963 par Roger Corman, La Malédiction d’Arkham est une double adaptation, de Lovecraft et de Poe. Avouez qu’il y a pire matériau. Le titre original du film, The Haunted Palace, est celui d’un poème d’Edgar Allan Poe, dont les ultimes vers s’affichent en surimpression sur le visage de l’excellent Vincent Price dans le dernier plan du film (une habitude pour Corman dans ses multiples adaptations du grand écrivain romantique de Baltimore). Mais c’est surtout dans L’Affaire Charles Dexter Ward, longue nouvelle (ou bref roman) de Howard Phillips Lovecraft, qu’il faut chercher le cœur du scénario de Corman (les distributeurs français ne s'y sont pas trompés, et Corman lui-même ne voulait pas du titre du poème de Poe pour celui de son film). Quel est-il ? En 1765, un dénommé Joseph Curwen, propriétaire et résident (en compagnie de quelques servants et d’une sorcière amie) d’un immense et lugubre manoir à proximité d’Arkham, Nouvelle-Angleterre, est accusé par ses voisins villageois d’enlever des femmes et de les faire disparaître pour quelque diabolique profit. Ni une ni deux, les notables d’Arkham sortent l'accusé Curwen de son château, l'attachent à un arbre et le brûlent vif, mais seulement après avoir entendu ses dernières paroles : Curwen les a maudits sur plusieurs générations. Un siècle et dix ans plus tard, Charles Dexter Ward, descendant de Curwen, se rend à Arkham avec sa compagne pour découvrir l’improbable château dont il a hérité. Les habitants de la ville voient aussitôt en lui le spectre de Curwen.




Et pour cause, puisque le même Vincent Price joue les deux rôles et que rien dans son apparence, ni postiche, ni maquillage, n’est voué à dissocier Ward de Curwen. Mieux, l’un devient l’autre au fil du récit, Charles Dexter Ward se laissant peu à peu envahir par son ancêtre à chaque fois qu’il défie du regard un portrait terrifiant du satanique aïeul trônant dans la salle principale du château. Ce château, sublime édifice que Curwen aurait fait bâtir avec des pierres venues d’Europe, et que Corman met en valeur dans des plans en contre-plongée très attendus quoique bien réalisés qui favorisent l’aplomb de l'architecture gothique du bâtiment, est le principal reliquat du poème d’Edgar Poe. Il compose, avec d’autres topoï du genre fantastique - du portrait maléfique de Curwen, nœud de toute une tradition littéraire allant de Théophile Gauthier (La Cafetière) à Poe bien sûr (Le Portrait ovale), en passant par Gogol (Le Portrait tout court) ou Wilde (celui de Dorian Gray), à la jeune vierge sacrifiée dans un rituel satanique, en passant par le thème du double (Ward devenant Curwen évoque Stevenson et son Docteur Jekyll et Mister Hyde autant que Poe, toujours, et sa nouvelle William Wilson) - le cadre idéal d'un film d'épouvante pur jus.




Mais ce problème de la filiation et du double ne concerne pas seulement Ward et le défunt Curwen, il s’applique à Arkham tout entier. Les villageois, qui voient d’un mauvais œil la venue de Charles Dexter Ward, sont interprétés par ces mêmes acteurs qui, dans l’introduction du film, campaient déjà leurs grands-pères, les notables maudits. Les mêmes comédiens, sans le moindre de ces artifices généralement voués en pareil cas à faire passer un seul acteur pour un homme et son descendant, habitent le même village, parlent de la même voix, ont la même allure, les mêmes expressions et le même caractère que leurs aïeux. S’agit-il d’une simple affaire de budget ? D’un manque de temps ? Corman a rarement bénéficié de ces luxes, travaillant d'ailleurs parfois dans une hâte et une misère toutes volontaires. Ou bien la chose a-t-elle semblé naturelle à tout le monde sur le plateau ? Le fait est qu’elle ne l’est pas pour le spectateur, qui s’étonnera de cet effet de miroir entre les habitants d’Arkham de 1765 et leurs descendants de 1875. Cette aporie n’est cependant pas sans charme, et son ridicule pourrait même finir par sembler une belle idée. Après tout Curwen a juré aux villageois de les punir, tôt ou tard, pour leur crime. Or, retardé dans son entreprise (ses hommes de main, qui quant à eux semblent être réellement demeurés les mêmes, autrement dit avoir survécu pendant tout ce temps, comme en atteste l’aspect cartonné de leur peau, expliquent à leur maître que sa première progéniture n’avait pas la force de caractère requise pour accueillir son esprit démoniaque, contrairement au malheureux élu Charles Dexter Ward), Curwen ne pouvait que s’en prendre aux petits-fils de ses bourreaux, à condition qu’ils soient hantés par leurs ancêtres comme lui-même hante désormais Ward, afin que la punition touche bien, d'une façon ou d'une autre, les coupables.




Ainsi la malédiction de Curwen ne touche-t-elle pas que ces enfants tarés et difformes (notamment dépourvus d’yeux) que l’on croise dans le village, ou ce monstre retenu dans le grenier du villageois le plus entreprenant, elle aura aussi fait de tous les habitants d’Arkham les copies conformes, les doubles scrupuleux de leurs ascendants, condamnés pour les fautes de leurs pères. C’est en somme comme si Maupassant et Zola, camarades du siècle d’or de la nouvelle fantastique et de la nouvelle naturaliste, se trouvaient réunis dans une seule et même fable, les soucis de l’un (fantômes, maisons hantées, malédiction et folie) se mêlant à ceux de l’autre (hérédité, transmission des tares, influence du milieu et pérennité du vice). C’est du reste un point commun de premier plan (mais nous y reviendrons un de ces jours) entre La Malédiction d’Arkham et La Chute de la maison Usher, autre nouvelle de Poe adaptée par Corman trois ans plus tôt, avec, évidemment, l’inénarrable Vincent Price dans le rôle principal.





Ce mélange des genres augmente sensiblement l’intérêt du film, qui se voit grandit par un autre mélange des genres, cinématographiques ceux-là, puisqu’en passant de 1765 à 1875, le film passe de l’Amérique coloniale à celle de l'après-guerre de sécession (et Corman est sensible à la question, qui tournera en 67 La Poursuite des tuniques bleues), soit, si l’on veut, du film gothique (on en retrouve tous les codes : le cimetière initial, le château hanté de Curwen, où, ayant pris possession du corps de Ward, il exhume le cadavre de sa sorcière du siècle passé, l’ensemble illuminé par des séries d’éclairs qui déchirent le ciel dans toute une série de plans de coupe sans pluie) au western (les villageois de 1875, parmi lesquels Bruno VeSota, réalisateur pour Corman des Mangeurs de cerveaux, se trouvent à plusieurs reprises réunis dans l’ancienne taverne devenue saloon, et y portent plus ou moins l’attirail habituel du cow-boy : chapeaux à larges bords ronds, chemises et bottes ont remplacé les tricornes, colerettes et redingotes du siècle et de la bobine précédents). A vrai dire, les attributs du western se limitent à ces costumes (peut-être plus associés à un genre qu’aucun autre), mais n’oublions pas la propension des productions Corman à tutoyer le ridicule, et félicitons-nous que le cinéaste se soit préservé en privilégiant la veine fantastique de ses sources pour se limiter sagement à de vagues appels du pied au western dans un récit où le gothique européen (matérialisé dans ce château transbahuté en Nouvelle-Angleterre) envahit le Nouveau Continent. Au fond, les habitants d’Arkham sont des cow-boys égarés, ou disons retenus malgré eux, dans un film d’horreur (treize ans plus tard Marlon Brando incarnera un psychopathe égaré au milieu d’un western, dans le Missouri Breaks d’Arthur Penn, aux côtés d’un Jack Nicholson une fois n’est pas coutume à peu près sain d’esprit).





Roger Corman reste bien un homme du fantastique et de l’horreur, même s’il a touché à tout, et La Malédiction d’Arkham ne quitte jamais son registre initial. Le film fait certainement partie des réalisations les plus soignées de son auteur et, outre un mixage ponctuellement incertain, quelques travellings aériens tremblotants et autres recadrages maladroits, conserve une vraie élégance. La direction artistique, puisqu’il faut l’appeler ainsi, est remarquable. Tout, des décors inquiétants aux costumes en passant par l’éclairage expressionniste et les nuages de vapeur au ras du sol, nous plonge dans l’univers gothique de Poe avec un raffinement certain, que la musique composée par Ronald Stein ne fait qu’affermir. Seul défaut de l’entreprise, un certain nombre de longueurs. Corman prend son temps, étire quelques scènes pour atteindre les 85 minutes de bon aloi, et si certaines lenteurs restent appréciables (quand Ward et sa femme découvrent le château par exemple), d’autres pèsent sur le film et l’affaiblissent. La Malédiction d’Arkham n’est donc pas une réussite absolue, n’est d’ailleurs pas non plus le meilleur film de son auteur (on lui préfère Le Masque de la mort rouge), et l’on serait mal avisé d’y chercher de flamboyantes incarnations des créatures mythiques de Lovecraft. 





Si la mission que s’assigne Warden consiste à accoupler une jolie jeune femme avec l’un des « Grands Anciens » (dieux extraterrestres millénaires bannis au fond de l’univers et dans les profondeurs de la Terre), et si, à la fin du film, Corman n’hésite pas à nous donner un aperçu de l’un de ces monstres informes (Cthulhu ou Yog-Sothoth, les deux sont préalablement cités dans le film), ladite créature, aux dimensions supposées effrayantes, a moins de volume dans l’image que le Necronomicon (livre de magie et livre de culte des « Grands Anciens ») détenu par Curwen. Mais en ce qui me concerne, et j'imagine que les véritables fans de l’écrivain (parmi lesquels le co-responsable de ce blog) ne me contrediront pas, je me contenterai plus volontiers de cette étrange apparition biscornue, créature verte difforme et mal foutue, lente et floue, au râle idiot, ce "Grand Ancien" qui semble peu grand mais bien ancien, que de bien d’autres incarnations hypothétiques des démons lovecraftiens, notamment celles qu’un certain cinéma américain à gros bras pourrait un jour nous concocter.


La Malédiction d'Arkham de Roger Corman, avec Vincent Price, Debra Paget, Frank Maxwell, Lon Chaney Jr., Leo Gordon, Elisha Cook Jr. et Bruno VeSota (1963)

14 septembre 2014

Les Prédateurs

Place aujourd'hui au texte de notre ami et précieux collaborateur belge, Thomazinette, que l'on imagine et que l'on espère paumé quelque part dans le monde avec ses belles idées et ses belles odeurs (pour reprendre ses termes), à propos d'un téléfilm réalisé par son compatriote Lucas Belvaux en 2007.

On est en 2007, Belvaux prend ses aises à la tévé et déploie sur quatre heures une synthèse assez édifiante de la tentaculaire affaire Elf. Il se fait plaisir et s'offre un diptyque racontant d'une part les méfaits, d'autre part la tentative d'en faire rendre (des) compte(s). Cette construction où les deux parties s'éclairent l'une l'autre, permet de comparer les confessions aux actions, l'ombre de truands mandatés par l'État, qui s'engouffrent joyeusement dans l'orgie, à la glauque lumière d'un bureau de juge d'instruction contre laquelle ils se débattent. Plutôt que de se concentrer sur les conséquences de cette vile affaire (nettement évoquées par des extraits d'archives de journal télévisé d'époque, glissés dans les interstices de la narration), Lucas Bali-Balo va préférer se pencher sur la scission intérieure aux gredins, entre leurs agissements secrets, fantasmatiques, qu'ils croient ne concerner qu'eux, et la nécessité de renforcer une façade inoffensive lorsque la réalité de leurs actes les rattrape. Sa caméra les accompagne dans ces deux environnements, où on les voit se mouvoir avec grande ou petite aise, sans jamais vraiment comprendre ce qui les pousse.


Alex Descas incarne Pascal Lissouba, le candidat sudiste à la présidentielle du Congo Brazzaville, ici tout droit revenu de Harare avec quelques tubes des Bhundu Boys dans sa besace, qu'il entonne à la foule en délire. Gros habitué des congolais, l'Alex, puisqu'il incarnait déjà Mobutu dans le Lumumba de Raoul Peck.

Les deux premières heures, "Les rois du pétrole", racontent ainsi la mise en place progressive des commissions occultes et emplois fictifs, et l'accoutumance au mensonge avec aplomb et à la posture du bulldozer pour les magouilleurs, qui finissent par déblayer leur chemin à coups de pognon ou de menaces de mort (le président La Floche-Pringent va même jusqu'à menacer sa propre femme de mort). On suit cette évolution peinard, regardant les protagonistes évoluer tout badins, de bureaux blancs en salons de thé gabonais, tout en gardant comme contrepoint un côté didactique : Belvaux ne joue pas aux devinettes, il retrace clairement l'histoire et montre bien comment les patrons deviennent insensiblement et sans état d'âme des crapules irresponsables, s'estimant au-dessus de toute loi. Pas d'empathie ni de haine à leur égard, rien qu'une grande précision qui s'attache à contrer l'énormité de l'histoire et la sidération qu'elle pourrait susciter. Une précision telle qu'aucun des taulards ayant vu le film dans leur cabane ne se sont plaints d'avoir été faussement dépeints. Faut dire qu'on leur a coupé la langue à ces menteurs. N'était cette distance intègre donc, qui fait la spécificité de Luc À-vau-l'eau, on penserait pour un peu aux descriptions organiques de grands systèmes corrompus qu'a pu fabriquer Sidney Lumet pendant les années 70, tant les sourds complots sont exposés de manière limpide et implacable.


Ici les Aliens...

La deuxième partie du film, "Le Procès de l’affaire Elf", tâche d'en montrer le détricotage par la justice, et est un brin moins convaincante (pour cause un défaut dans l'écriture du rôle d'Eva Joly (interprétée par Will Ferrell, qui s'est cru sur le tournage de Elf), parfois trop peu vraisemblable). Elle montre toutefois parfaitement qu'une fois encastrés dans leurs mafieuseries, les rois du pétrole sont comme des huîtres accrochées à un rocher, indécrottables. Il y a également une satisfaction excitante à voir le personnage de la juge intègre se heurter à ces anguilles avec ténacité, et une frustration à la voir tant peiner pour les faire répondre de leurs actes. La frustration est d'autant plus amère que la juge Joly se voit très vite partie prenante de cet énorme traquenard, dès lors que l'approvisionnement de la France en pétrole par le roi du Gabon, Omar King of the Bongo Bong, est suspendu à sa décision de relâcher ou non un de ses inculpés. Ici Belvaux exerce sa maîtrise du polar pour tirer parti de la menace de représailles qui pèse sur Joly, et instaurer une belle tension autour de ce film de procès, une autre genre dans lequel excellait Lumet.


...et là les Predators !

Ce sont donc quatre heures fascinantes grâce à la question de la responsabilité que pose Muscat Blaireau, ou comment en se mentant à soi-même et en mettant de côté tout ce qui permet d'avoir une rencontre avec des personnes (ils semblent n'avoir un rapport au monde qu'en termes d'obstacles/d'outils), une demi-douzaine de lascars jouent un jeu luxueux qui provoque des guerres civiles au Congo Brazzaville, et chialent leurs mères au moment d'assumer. Fascinant aussi comme la pérennité de ces pratiques s'étale sur quinze ans dans une totale ignorance et impunité. Ça éberlue d'autant plus que cette affaire n'en finit pas de n'en plus finir : la condamnation a beau avoir eu lieu en 2003, ces gars-là courent toujours, sont déjà de retour à l'air libre et n'ont pour la plupart pas payé un dolz de leurs écrasantes amendes.

Alors bon, c'est un gros sujet, et l'aspect formel du film n'est pas toujours d'une virtuosité à la hauteur, c'est parfois pépère, du moins pour Belvaux dont on est habitué à du très bon. Mais il ne démérite pas, et c'était en même temps une gageure de rendre cette histoire prenante sur la durée, ce pour quoi il s'en tire de façon excellente ! En outre, son regard acéré donne à la fois un tableau riche et détaillé d'une histoire qui est considérée par tous comme un sac-de-nœuds, et un recul opportun pour méditer sur ces interactions humaines monstres.


Les Prédateurs de Lucas Belvaux avec Claude Brasseur, Philippe Nahon, Aladin Reibel et Nicole Garcia (2007)

12 septembre 2014

Byzantium

Neil Jordan, très vraisemblablement rempli de bonnes intentions, a voulu réaliser un film de vampires pour adultes, loin des stupidités comme Twilight, en y mettant une application et un sérieux évidents. Le cinéaste irlandais espérait sans doute renouveler le succès qu'il a connu, il y a maintenant 20 ans (ça ne nous rajeunit pas !), avec Entretien avec un vampire. Il imaginait peut-être nous présenter son nouveau bébé à point nommé, alors que la mode des films de vampires commence à s'essouffler et ne demande qu'à rebondir. Hélas, du sérieux, de très louables intentions et un opportunisme de rigueur, ça ne suffit pas toujours... Et si Byzantium a bien su conquérir quelques fans et ardents défenseurs ici ou là, il n'a même pas connu les honneurs d'une sortie en salles. C'est donc directement en vidéo que Byzantium vient de paraître, ce qui est tout de même une destinée assez injuste pour un tel film, surtout si l'on prend en considération la qualité moyenne des bobines fantastiques qui pullulent sur nos grands écrans aujourd'hui. Mais passons...




On suit ici les mésaventures de deux goules, Clara (Gemma Arterton) et Eleanor (Saoirse Ronan), mère et fille, qui fuient leur appartement londonien, leur réelle identité ayant été révélée, pour atterrir dans une station balnéaire décrépite du sud-est de l'Angleterre. Là-bas, la très séduisante Clara jette son dévolu sur une âme solitaire : le propriétaire du jadis prestigieux Hôtel Byzantium, que la vampire transforme rapidement en un bordel de fortune. Pendant ce temps, Eleanor fait la rencontre d'un jeune homme atteint de leucémie, celui-ci n'est pas insensible à son charme et cherche à percer son mystère. C'est en même temps que ce personnage que nous découvrons progressivement le trouble passé d'Eleanor et Clara, un passé qui remonte jusqu'aux guerres napoléoniennes, rien que ça. On apprend ainsi que les deux femmes sont depuis toujours prises en chasse par une confrérie de vampires à cheval sur certains principes et d'une grande étroitesse d'esprit faisant impitoyablement respecter un code dont la première règle est catégorique : aucune femme ne peut être acceptée dans leur rang !




Avec son scénario plutôt original et ambitieux dotée d'une vision du mythe empreinte d'un féminisme rafraîchissant, Byzantium détient un réel capital sympathie qui fait qu'on a drôlement envie d'y croire et de l'apprécier. Ce "capital sympathie" réside aussi dans ses deux actrices principales, Saoirse Ronan et Gemma Arterton, particulièrement bien choisies. La première, découverte toute jeune dans Atonement, fait tout ce qu'elle peut et propose une incarnation plutôt convaincante d'une vampire paumée, éternelle adolescente en désaccord avec sa mère ; on aurait aimé que cela suffise à donner de l'épaisseur à son personnage. Quant à la seconde, elle est une vampire irrésistible, il faut bien le reconnaître. L'actrice britannique dégage naturellement un puissant sex appeal qui ne me laisse pas indifférent (et apparemment, je ne suis pas le seul...), cela convient tout à fait aux dons de séduction chers aux fameuses créatures de la nuit.




Pour être plus précis, sachez que le don de séduction de Gemma Arterton repose principalement entre son nombril et son menton. En bref, l'actrice est dotée d'une ravissante poitrine. Et comme cette partie de son anatomie représente l'un des principaux intérêts du film, j'y consacrerai logiquement un paragraphe entier ! Ses seins ne sont pas spécialement gros mais paraissent étonnamment bien portants. Ils accompagnent, épousent le moindre de ses gestes, dans la joie et l’allégresse. Ils ont simplement l'air heureux d'exister et expriment de bon gré une joie de vivre contagieuse. On salue Neil Jordan pour avoir tout naturellement su saisir de beaux moments d'émotion. Ces seins ont ce pouvoir hypnotique... Ils magnétisent véritablement le regard et nous rappellent que nous sommes bien peu de choses. Évidemment, le reste ne gâche pas, ce qui fait de Gemma Arterton une vampire assez troublante, qui aurait, elle aussi, mérité un meilleur film.




Car malheureusement, Neil Jordan ne fait pas grand chose de ses actrices ni de son scénario, son film a tôt fait de tourner à vide. Il manque cruellement d'ampleur, d'envergure et, c'est un comble, de souffle ! Malgré cette histoire qui s'étend sur des siècles, via des allers et retours très peu fluides entre le passé et le présent, nous n'avons jamais l'impression de regarder ce qui pourrait être une fresque imposante mais plutôt quelque chose d'assez anecdotique et insignifiant. On a bien du mal à se passionner pour la destinée de ces deux créatures damnées ; leurs personnages, trop superficiels, ne nous laissent guère penser qu'elles ont des siècles d'existence. En fin de compte, Neil Jordan revisite très timidement le mythe du vampire, il y ajoute quelques nouveautés tout à fait bienvenues mais beaucoup trop rares pour que son film suscite une plus vive curiosité. Rien ne vient bousculer nos repères ni remettre en question ce qui a déjà été fait. La plus judicieuse de ces nouveautés vaut tout de même le détour car elle nous offre deux scènes visuellement assez mémorables (à vrai dire, les seules dont on se souvienne après coup) : cette idée veut que la transformation en vampire se fasse dans la grotte d'une île mystérieuse dont la localisation est tenue secrète par la confrérie ; une île parcourue par des rivières et des cascades impressionnantes dont les eaux deviennent des torrents de sang après la métamorphose. Ces images de cascades sanguines sont assez réussies et dégagent même une certaine poésie. Dommage que le film de Neil Jordan ne propose que si rarement de tels éclats...


Byzantium de Neil Jordan avec Saoirse Ronan, Gemma Arterton et Sam Riley (2014)

10 septembre 2014

Les Mangeurs de cerveaux

Série-B de science-fiction de la fin des années 50, produite par Roger Corman, Les mangeurs de cerveau (The Brain Eaters) trempe complaisamment dans le grand bain des films de genre paranoïaques de la période, avec son histoire de vaisseau extra-terrestre sorti de terre (comme dans La Guerre des mondes), contenant de petites bestioles informes, rampantes, qui s’agrippent à la nuque des humains pour contrôler leur cerveau en toute discrétion. Les petits trous que laissent les aliens dans la nuque de leurs victimes ne sont pas sans rappeler Les Maîtres du monde (découvert lors de la fameuse Nuit extra-terrestre présentée par Monsieur Manatane, alias Benoît Poelvoorde, sur Canal+, en l'an de grâce 1997), film de science-fiction sympathique de 1995 signé Stuart Orme, avec Donald Sutherland et l'éternel Keith David de They Live. Mais c’est bien la seule trace que laissent ces bestioles, qui semblent sorties de nulle part et ne font rien, sinon empêcher mollement les secours d’envahir leur zone d’invasion. A la question, jadis posée par Monsieur Manatane en préambule à son documentaire : "Les extra-terrestres sont-ils aussi cons qu'on le dit ?", ce film répond "Oui".


Toujours bien faire gaffe à la petite molette de réglage sur les briquets... C'est pas fait pour les ienchs.

Côté terriens, nous ne suivons que deux ou trois agents gouvernementaux (Leonard Nimoy, aka Spock dans Star Trek, joue paraît-il dans ce film). Ils ne sont d'aucun intérêt mais s'avèrent beaucoup plus alertes que leurs ennemis, pigeant très vite tout ce qui se passe et luttant contre l’envahisseur venu d'ailleurs. Pas de véritable paranoïa donc, pas de personnage central retourné, comme dans L’invasion des profanateurs de sépulture, pas de vrai danger. Rien en fait. Le film ne raconte pas grand chose, alors qu’il était permis, avec une histoire pareille, de créer quelques situations sympathiques. Une des rares idées du scénario : filmer les deux ou trois victimes des extra-terrestres luttant contre leur propre cerveau pour en reprendre le contrôle, fixant du regard leurs propres mains récalcitrantes, mais on est loin de l'auto-baston de Jim Carrey dans les chiottes de Menteur Menteur. Une chose surprend cependant : à la fin du film, l’affaire n’est pas du tout réglée, et les personnages se remettent en route pour aller arrêter une invasion qui ne fait que commencer. L'ennui c’est que ça ressemble moins à une idée de non-fin concertée par des scénaristes malicieux qu’à un simple manque de temps et d’argent pour boucler le film, qui s'arrête faute de pouvoir continuer. Pour finir sur un mot gentil : l’affiche, qui nous vend un film bien meilleur que ce Brain Eaters, a de l'allure !


Les Mangeurs de cerveaux de Bruno VeSota avec Leonard Nimoy, Ed Nelson, Alan Jay Factor et Cornelius Keefe (1958)

7 septembre 2014

Nos Pires Voisins

Cet article sera une charge contre Seth Rogen. Comment imaginer qu'on puisse mettre en couple Seth Rogen et Rose Byrne ? Le pire de l'homme et le meilleur de la femme, bien qu'ils aient un point commun : ils sont piètre acteurs tous les deux. Dans la vie réelle, il faudrait une série incalculable de malentendus et de quiproquos pour qu'un mec comme Seth Rogen et une meuf comme Rose Byrne parviennent à un coït avec assentiment mutuel. De là à faire un bébé... C'est de la science-fiction. Ce film peut être classé dans la catégorie Folio SF, entre le Cycle de Fondation et celui des Princes D'Ambre. Seth Rogen n'est pas tout à fait humain. On dirait le résultat d'une expérience scientifique ratée au cours de laquelle on aurait voulu croiser un cochon, un ours et les restes de Toumaï, le plus vieil être humain découvert qui s'avère, d'après les dernières analyses, avoir de nombreux chromosomes en trop. Cela fait quelques années que Seth Rogen hante le cinéma entre guillemets "comique" américain et certaines personnes n'ayant pas froid aux yeux lui ont même permis de réaliser un film. Dans cas-là, la seule question est "Pourquoi ?".




Les rares films que j'ai supporté de voir jusqu'au bout avec le nom de Seth Rogen au générique m'ont permis de l'admirer sous toutes les coutures. Ses poils de culs filasses restent gravés sur ma rétine. Le pire chez cet homme est peut-être son dos. Normalement, un dos est quelque chose de plutôt simple et esthétique... Il faut noter aussi que Seth Rogen a tendance à vomir dans chacun de ses films. Il a essayé de se rendre beau : il lui a été conseillé de perdre du poids. Mais ce régime a rendu sa mâchoire et son nez encore plus proéminents, faisant rapprocher sa gueule de celle d'un animal sauvage. Si on mettait des lunettes à un babouin, il aurait plus de classe que Seth Rogen. A chaque fois que je vois cet acteur, je retrouve la même sensation éprouvée lors de ma rencontre avec un véritable freak, à l'université, qui avait décidé de me montrer des photos dites sensationnelles sur son ordi : étalage de tumeurs diverses et variées ainsi que des actes sexuelles entre humains et animaux. Quand je vois Seth Rogen, j'ai ce même dégoût. Mais au moins, cet ancien camarade de classe a pris du plaisir à rechercher ces photos, ces vidéos et à les collectionner. Alors que les parents de Seth Rogen ont d'abord pensé à une blague faite par les sages-femmes, sachant qu'il est né un 1er avril, ça se tenait. Seth Rogen est à l'être humain ce que le Freeway Cola est au Coca-Cola. C'est à dire que c'en est pas un sauf que l'emballage y correspond grossièrement.




Nos pires voisins est la comédie de l'été aux États-Unis. 18 millions de dollars de budget, 150 millions de recette au box office. Le jackpot. Après avoir vu le premier quart d'heure et éteint ma télé en lançant rageusement ma télécommande sur l'écran, je me suis demandé comment c'était possible qu'autant de gens aient pu aller voir une telle merde. Vu que Seth Rogen n'en est pas à son premier méfait (les gens sont prévenus), on peut penser que la variable Zac Efron explique l'intérêt qu'a suscité ce film outre-Atlantique. N'en ayant pas vu assez pour vous parler de Zac Efron, je m'arrêterai là à son sujet. Le garçon a la tête d'un enfant prépubère mais les épaules d'Hercule, il paraît que ça plait aux filles. Tant mieux. Avec ce film, on pose à peine le cul sur son fauteuil qu'on est embarqués dans la spirale de la débauche et de la décadence telle que les jeunes américains la kiffent (Projet X, le phénomène Spring Break, MTV, Nicky Minaj, mélange de cannabis et d'alcool, schizophrénie, piscine avec maillot de bain facultatif, trous noirs, gros gobelets rouges d'un litre rempli de substances nocives pour la mémoire, maison dévastée, démissions parentales...).




Seth Rogen et Rose Byrne finissent par se lier d'amitié avec leur voisin, qui n'est pas l'ado décérébré que l'on imaginait au départ. Tout le quartier accepte enfin cette bande de jeunes fêtards qui met un peu d'ambiance dans une zone urbaine frappée de plein fouet par la crise des subprimes. Zac Efron propose à tous ses voisins de leur tondre la pelouse gratuitement et de leur faire les menus travaux de manutention dont ils ont besoin comme remplacer une tuile sur le toit, nettoyer les gouttières, sortir les chiens, regonfler les chats des enfants, retrouver les vélos perdus, scier la branche morte du pommier... Il devient l'homme à tout faire du quartier et probablement l'être le plus aimé de la ville. Pendant ce temps, Seth Rogen et Rose Byrne voient leur petite fille Stella grandir et devenir une catin. Rose Byrne ouvre enfin les yeux et se rend compte qu'il existe probablement 3 milliards d'hommes plus beaux et plus intelligents que Seth Rogen sur cette planète. Son choix est donc rapidement fait : elle emménage chez un voisin doté d'un long sexe lisse. Seth Rogen (quel nom de merde !), malheureux, prend sa bagnole et décide de traverser l'Amérique d'Est en Ouest, puis d'Ouest en Est. Il fait appel au meilleur chirurgien du Brésil pour le faire changer de genre, mais celui-ci refuse car il lui dit qu'il n'y a aucun espoir. Rogen part donc s'exiler dans les Rocheuses et trouve une grotte dans laquelle habiter. Parfois, les gens entendent des hurlements au loin. Il est surnommé "le Bigfoot". 

La seule fois où j'ai bien aimé Seth Rogen, c'est quand John C. Reilly va péter dans son bureau. 


Nos Pires voisins de Nicholas Stoller avec Seth Rogen, Rose Byrne et Zac Efron (2014)

4 septembre 2014

Pas son genre

Qu'il est rare de voir une comédie romantique aussi intelligente et bien écrite, habité par des personnages aussi vivants et bien dessinés, incarnés par deux acteurs si attachants et idéalement choisis ! Émilie Dequenne est parfaite dans le rôle de cette radieuse coiffeuse arrageoise qui tombe amoureuse d'un professeur de philosophie venu de Paris, incarné par un impeccable Loïc Corbery, acteur dont la tronche m'a immédiatement été sympathique. Deux univers se télescopent, deux personnages diamétralement différents se découvrent et apprennent à s'aimer dans un film qui pourrait aligner les clichés et reproduire un schéma que l'on a bien trop subi, mais qui parvient  miraculeusement à éviter tous ces pièges, grâce à ce regard d'une précieuse sensibilité porté sur les deux personnages et une intelligence d'écriture remarquable qui se joue des lourdeurs et des passages obligés. Avec son talent habituel, Lucas Belvaux nous raconte une histoire d'amour à laquelle nous n'avons aucun mal à croire, il fait preuve d'une délicatesse de chaque instant ; sa mise en scène est simple et discrète, au plus près de ses acteurs, de ses personnages, qu'il filme toujours avec beaucoup de sincérité.




Si l'on a pu reprocher au film des dialogues trop écrits, peu naturels, je leur ai au contraire trouvé une grande limpidité. Quelques échanges entre Emilie Dequenne et Loïc Corbery sont même vraiment délectables, notamment ceux qui exposent la différence de leurs goûts et de leurs sensibilités. Même quand il nous montre son professeur exercer son métier en salle de classe, Lucas Belvaux atteste d'une grande habileté. Certes, les phrases qu'énoncent alors Loïc Corbery sont assez stéréotypées, typiquement celles que l'on ferait dire à l'enseignant passionné et désireux de faire aimer la philosophie à ses élèves, mais il y a une scène où le cinéaste parvient à saisir, tout simplement, quelque chose de très juste : quand il fait dire à l'un des jeunes "Le temps, c'est de l'argent", lors d'un dialogue avec le professeur où celui-ci espérait une réponse plus... philosophique, dirons-nous. C'est tout à fait le genre de réflexions que l'on peut entendre chez les lycéens d'aujourd'hui, et Lucas Belvaux nous montre cela sans jugement, le plus simplement possible. Cette finesse se retrouve également dans le regard porté sur la province : à la différence de bien des cinéastes français actuels, Lucas Belvaux ne la critique nullement et ne l'oppose pas ridiculement à Paris. Le réalisateur natif de Namur nous propose un joli portrait de la ville d'Arras, en subtile contradiction avec les dialogues parfois durs mais souvent drôles qu'il place dans la bouche de certains personnages.




Alors certes, il y a peut-être deux ou trois longueurs (on sent que Lucas Belvaux aime tellement ses personnages et ses acteurs qu'il pourrait les filmer sans compter), et j'aurais aimé une fin différente (mais c'est bien la preuve que le film fonctionne !). Ces petites réserves ne pèsent toutefois pas bien lourd face à la si agréable impression laissée par ce film. J'ignore d'ailleurs s'il a su rencontrer son public, mais dans mon monde idéal, Pas son genre serait un beau succès. En suivant avec tant de plaisir cette histoire d'amour si touchante, on pense immanquablement à tous ces ersatz franchouillards de comédies romantiques hollywoodiennes, ces tristement fameux rom-coms, qui pullulent sur nos écrans et nous exaspèrent si fort. Donnez plutôt une chance au film de Lucas Belvaux, qui vaut infiniment mieux que ça.


Pas son genre de Lucas Belvaux avec Emilie Dequenne, Loïc Corbery, Sandra Nkake et Anne Coesens (2014)

2 septembre 2014

La vie domestique

A ceux qui, comme moi, s’étaient plaints de la noirceur étouffante de son précédent film, D’Amour et d’eau fraîche, Isabelle Czajka répond avec du râble et y met les bouchées doubles. On l'imagine nous resservant des plâtrées de bourdon et de cafard en chantonnant "C'est moi qui l'ai fait !" comme Valérie Lemercier présentant son plat à base d'étron. Et on aimerait lui répondre, avec l'accent chinois coupé à la hallebarde du doubleur de Demi-Lune dans Indiana Jones et le temple maudit : "C'est pas des gâteaux ça...". Après nous avoir miné avec la vie médiocre et angoissante au possible d’une Anaïs Demoustier en devenir dans son précédent film, elle nous peint ici, comme le titre l’indique assez bien, la vie domestique de quatre femmes au foyer en banlieue parisienne. Elles sont épouses, elles sont mères, elles habitent de beaux pavillons construits sur mesure, et elles se mortifient à cent sous de l’heure. Leur quotidien est une suite infaillible de tracas plus ou moins insignifiants qui, mis bout à bout et répétés à l'envi pour une durée indéterminée, leur empoisonnent l'existence. Et Isabelle Czajka est bien décidée à nous plonger jusqu’au cou dans ce quotidien morbide, sans offrir la moindre issue de secours ni à ses personnages ni à nous. On sait que ce qu’elle nous raconte existe, que c’est même le lot d’un très grand nombre de femmes, et nul doute que le film parlera directement à énormément de gens susceptibles de s'y reconnaître (parmi la trentaine de personnes qui le verront), mais encore faut-il apprécier, pour endurer le film sans faillir, qu'on se complaise dans la noirceur absolue sans laisser aucune place au reste.




La vie domestique se concentre sur une soirée et sur la journée entière du lendemain. Le personnage principal est campé par Emmanuelle Devos. Tout commence, ou recommence en réalité, quand elle et son mari sont invités à un dîner chez un immense connard d’entrepreneur en informatique, raciste et misogyne, que l’époux de Devos (Laurent Poitrenaux), proviseur dans un lycée difficile, courtise plus ou moins dans l’espoir qu’il lui refile de vieux ordinateurs pour son bahut, au point de tenir lui-même des propos douteux sur les femmes (et on sent qu'il ne faut pas grand chose pour qu'il se lâche). Le lendemain, Devos va s’occuper de tout, des enfants, du ménage, de la cuisine, pour préparer la venue, le soir même, de deux couples voisins, le tout en se démenant pour obtenir un entretien d’embauche malgré l’absence totale de soutien de son époux. Au final, elle ratera l’entretien et l’embauche, et n’aura gagné qu’un repas horrible, passé principalement à servir et débarrasser les plats, tandis que ces messieurs déblatèrent sur l’importance capitale et remarquable de leurs missions professionnelles, quand ils ne l’humilient pas au passage (son mari compris) par de petites phrases détestables.




A côté de ça, on a donc droit au portrait de trois autres femmes, à commencer par celles qui seront invitées le soir chez Devos. L’une, interprétée par Julie Ferrier, est une maniaque de première qui tient son intérieur comme une maison témoin, ou un modèle d'exposition Ikéa, faute d'occupation réelle, tout en se chargeant, évidemment, des gamins et du reste. Sa grand-mère est morte le matin même mais elle se surprend à plutôt chialer parce que le fils d’une amie a flingué son canapé de luxe. Ou plus vraisemblablement parce qu'elle vient de menacer de mort le bambin en découvrant l'attentat, dans un moment de bravoure ahurissant qui n'est pas sans rappeler le François Cluzet à cran des Petits mouchoirs. L’autre, jouée par Natacha Régnier, enceinte jusqu’au cou de son troisième chiard, est délaissée par un mari toujours en déplacement et erre dans le bordel permanent de sa baraque. Sans oublier Helena Noguerra dans le rôle de la quatrième mère au foyer totalement esseulée et dépassée par les événements, événements qui ont principalement la forme d'un fils intenable qui ressemble comme deux gouttes d'eau au diable de Tasmanie. Quand elles ne se retrouvent pas dans les boutiques ou à l'entrée de l'école pour se plaindre de leur quarantaine bien tassée, de leurs corps à l’abandon, de leurs maris sinistres ou de la tristesse de leur condition, c’est leurs propres mères, divorcées bien sûr, qui leur rendent visite pour leur remonter le moral, en leur expliquant que leurs pères étaient de vrais enculés, qu’elles ont gâché leur vie pour eux, qu’elles regrettent tout de leur existence, sans garder le moindre souvenir heureux, et que la vie est de toute façon une gigantesque chienne, avec des phrases du genre : « Toute ma vie je me suis faite chier à préparer l’étape d’après, puis en fait j’ai compris qu’il n’y avait pas d’autre étape, nardin... »




Le tout, car ce n’est pas fini, sur fond d’enquête poisseuse, car la radio ne cesse d’alerter les citoyens quant à l’enlèvement d’une enfant de deux ans et demi. On apprendra finalement, je vous le révèle mais on s’en doute immédiatement, que l’enfant disparue n’a pas vraiment été enlevée mais a été étouffée par sa mère de 19 ans puis jetée dans le fond de la petite rivière enjambée quotidiennement par nos mères au foyer désespérées. Pire, la mère infanticide était une élève du personnage de Devos, qui donne une paire de séances d’initiation à la littérature à des jeunes filles des quartiers difficiles, dans un établissement où elle est régulièrement mise plus bas que terre par son supérieur. C’est cette jeune femme, que Devos et son mari ont failli écraser en rentrant de leur repas atroce la vieille au soir, c’est elle aussi que Devos a croisée dans le parc, le matin suivant, à 9h du matin, torchée, une bière à la main, et qu’elle n’a pas su aider.




Le film se termine comme il a commencé, sur Devos, seule, dans sa cuisine, le soir, fumant une dernière cigarette après avoir refusé de bouger quand son connard de mari, qui l'a traitée d'emmerdeuse insatisfaite un certain nombre de fois durant toute la soirée, lui a lâché un répugnant « Viens ici ! », auquel ne manquait que le "Mirzah" final, assez nettement sous-entendu (la femme ramenée au rang de clébard est un thème majeur du film : Julie Ferrier raconte aussi à son mari, sur le ton du "J'me comprends", qu’un voisin a une chienne qui s’appelle Betty, comme elle). Le film déploie sans relâche l’éventail de l'humiliation sexiste et de son corolaire, la dépression féminine (à chaque scène, une cause et son symptôme), et le catalogue va de l'envie de meurtre (tuer les enfants au bénéfice des canapés, mais pourquoi pas les maris, quand Ferrier, voyant sa voisine en train de creuser un trou dans le jardin pour enterrer le lapin de sa fille, demande dans un demi-sourire si elle a enfin tué son enfoiré d'époux), qui parcourt tout le film en filigrane, à de simples saillies d’horreur, comme cette mère, sur le parking de l’école, qui, sans raison connue, fait marche arrière à toute allure, manquant d’écraser quelques gosses, puis se tire en faisant un doigt d’honneur aux autres mamans présentes. Isabelle Czajka, dans un de ces films naturalistes qui se sentent investis d'une mission impérieuse et écrasante, a voulu révéler l’enfer que vivent effectivement bon nombre de femmes au foyer, et c’est ce qu’elle a fait, sans se demander si un moment de joie, une simple ouverture, une seconde d'humour un quelconque espoir avaient leur place dans un film d’une heure et demi en apnée, dépourvu de toute échappée, qui se contente de plomber son spectateur au maximum et de lui enfouir la tête sous un coussin de vérités-qui-font-mal-à-dire jusqu’à ce que mort s’ensuive. Que la réalisatrice ressente le besoin de déployer la panoplie des menues horreurs que peuvent subir toutes les femmes au quotidien, cela peut se comprendre, et un certain nombre d'hommes auraient besoin qu'on leur ouvre les yeux sur la domination et le mépris qu'ils imposent à leurs compagnes, mais que le film se limite absolument à un état des lieux en tout point déprimant pose un réel problème, d'autant que l'absence totale de contrepoint dessert cruellement le propos d'Isabelle Czajka en faisant de la situation dépeinte par La vie domestique une impasse inévitable et immuable. Je doute du reste qu'un film sur la dépression masculine dépeignant toutes les femmes sans exception comme de fieffées salopes trouve chez Isabelle Czajka une fervente admiratrice, et on la comprendrait.




Quand on voit ce film, on ne peut s'empêcher de penser à son exact contraire, le récent Bird People de Pascale Ferran, qui parle de l'humain avant de parler des hommes ou des femmes, qui fait l'effort d'élargir ses vues à chaque instant au lieu de s'enferrer dans le lit trop confortable d'une démonstration exhaustive et naine, qui ne se sert pas seulement du cinéma mais le sert aussi, et qui a le mérite de chercher des solutions là où La vie domestique ne voit que des problèmes. Jean-Luc Godard, dont les rapports aux femmes, sur le strict plan cinématographique (le reste ne nous intéressant pas ici), seraient par ailleurs à questionner, a dit cette chose fort juste, dans un séminaire donné en 1978 au Conservatoire d'Art Cinématographique de Montréal et intitulé Introduction à une véritable histoire du cinéma : « Ça sera aux femmes à faire des films sur les solutions des femmes, pas sur les problèmes des femmes car les problèmes des femmes… il n’y a que les hommes qui en causent. Les femmes, elles, n’ont aucun problème ; il n’y a que les hommes qui leur font des problèmes. Alors il serait temps bien sûr que les femmes fassent des films, ou d’autres choses… sur les solutions qu’elles vont apporter ou qu’elles voudraient apporter sur les problèmes que leur causent les hommes. » Vu qu'Isabelle Czajka semble rejoindre Godard sur l'origine unique des problème des femmes, on attendait d'elle qu'elle nous propose des solutions à ces problèmes au lieu de nous en soumettre un laborieux exposé et de s'arrêter là.


La Vie domestique d'Isabelle Czajka avec Emmanuelle Devos, Julie Ferrier, Natacha Régnier, Helena Noguerra et Laurent Poitrenaux (2013)