30 juin 2012

Ce Plaisir qu'on dit charnel (Carnal Knowledge)

De Mike Nichols je n'avais vu jusqu'ici que les films les plus célèbres : Le Lauréat bien-sûr, son chef-d’œuvre, puis ses films populaires du début des années 90, la comédie Working Girl, le drame A propos d'Henry, la comédie dramatique Wolf, avec Jack Nicholson transformé en loup-garou aux babines écumantes devant Michelle Pfeiffer. Et puis beaucoup plus récemment il y a eu Closer, entre adultes consentants, film assez vulgaire qui avait pour seul mérite de montrer Natalie Portman en string at her seductive best, et, dernier film en date du réalisateur, l'excellent La Guerre selon Charlie Wilson, film historique et politique, court, efficace, engagé et instructif. Curieux d'en savoir un peu plus sur la carrière du cinéaste et alléché par un casting masculin intriguant, j'ai découvert tout récemment Carnal Knowledge (sorti sous le titre "Ce plaisir qu'on dit charnel" en France), le cinquième film de Mike Nichols, réalisé en 1971, dans cette période plus creuse pour le réalisateur, entre Le Lauréat de 67 et son retour en grâce au box-office dans les années 80, époque où il peinait à rencontrer le succès en salles.




Carnal Knowledge n'est toujours pas aujourd'hui un film très connu, c'est pourtant une œuvre sympathique, parfois drôle et toujours intéressante. On y retrouve la patte Nichols puisque le film raconte le parcours de deux amis à travers les âges et au fil de l'évolution de leur rapport aux femmes. D'abord étudiants lambdas dans les années 50, partageant une chambre et passant tout leur temps ensemble à débattre sur ces dames pour palier leur désir immense d'enfin dévoiler le mystère féminin, puis jeunes adultes aux parcours différents, l'un marié, l'autre courant les jupes, et enfin adultes confirmés au début des 70s, prêts à faire le point sur leurs échecs et leurs relatives réussites. On pense au Lauréat pour le portrait des jeunes étudiants en fin de cycle prêts à perdre leur pucelage pour découvrir la réalité du sexe et du rapport amoureux. On retrouve dans les rôles principaux Art Garfunkel, du célèbre duo Simon and Garfunkel qui signa la bande-originale du Lauréat, et Jack Nicholson, un acteur fétiche pour Nichols, qui en fit plus tard la star de son fameux Wolf. Et, toujours dans la liste des marques de fabrique du réalisateur, le scénario et la liberté de ton sur les questions sexuelles et sur les difficultés à vivre en couple évoquent bien sûr Closer, même si le film est infiniment plus fin que ce dernier.




La première partie de Carnal Knowledge est peut-être la meilleure, c'est en tout cas sinon la plus "légère" en tout cas la moins cruelle, où nous voyons Nicholson et Garfunkel, dans les rôles de Jonathan et Sandy, discuter sans fin, dans leur chambre, dans la rue, à la fac, à propos des femmes et de leurs progrès respectifs dans la conquête de l'impossible. Le générique d'ouverture du film laisse entendre en voix-off une conversation sur la femme idéale, "intelligente, douce, grande, avec des gros nichons, souriante aussi, mais surtout avec des gros nichons", discussion que les deux compères semble partager depuis leurs lits respectifs (où nous les retrouverons régulièrement plus loin dans le film), tard la nuit, à voix presque basse, et qui ne manquera pas de rappeler beaucoup de souvenirs aux spectateurs mâles du film. En tout cas cette introduction m'en a personnellement rappelé énormément et de très bons, aussi ai-je immédiatement associé l'interprétation des deux acteurs en voix-off à un certain décor et à une certaine heure de la nuit, à un contexte que j'ai bien connu fut un temps. Puis la comédie devient "douce-amère" lorsque Sandy (Garfunkel) sort avec une jeune femme magnifique, Susan (Candice Bergen), puis raconte ses aventures à son meilleur ami qui part aussitôt courtiser la même fille et parvient à sortir avec elle aussi, sans que l'autre ne soit au courant. Le personnage de Susan, dont les raisons et les sentiments ne sont jamais directement évoqués et qui se révèle d'autant plus mystérieuse, contribue à rendre le premier tiers du film particulièrement passionnant, notamment grâce à des scènes comme celle, marquante, où Susan pleure au téléphone avec Jonathan, qui l'exhorte à tout révéler de leur union à un Sandy doublement trompé, ou celle, étonnante, où Nichols filme uniquement la jeune femme lors d'un repas au restaurant avec ses deux amants maintenus hors-champ, riant longuement et aux éclats à des blagues en séries que nous n'entendons pas. Le ballotage de Susan et le déchirement lentement consommé avec l'un des deux hommes (avec les deux en réalité, même s'il n'est officiel qu'avec un seul et se transforme en mariage malheureux avec l'autre) font alors pencher la comédie vers le drame pur et dur.




L'amertume se ressentira plus encore dans la troisième partie du film, rapidement concentrée sur le trajet de Jack Nicholson qui a abandonné Susan à Sandy et courtise énormément de filles puis raconte ses exploits à son ami marié, rangé des voitures, que le cinéaste semble ne plus suivre précisément parce qu'il n'a rien à vivre. C'est d'ailleurs une force narrative du film : on a beau ne pas suivre une seule seconde le parcours de Sandy, ne pas même en entendre parler, les rencontres des deux protagonistes au restaurant ne tournant qu'autour des récits érotiques de Jonathan que son acolyte casé écoute passivement, on imagine néanmoins les scènes de la vie conjugale de ce couple sans histoires qu'il forme avec Susan, la routine et le train-train, on voit les lectures au coin du feu et les repas silencieux que Nichols ne filme pourtant jamais, le cinéaste parvenant par là même et paradoxalement à étendre la fiction bien au-delà de frontières désormais resserrées. Plus tard Nicholson s'installe avec l'une de ses conquêtes, playmate aux énormes obus, qui tâche de lui mettre le grappin dessus et le regrettera vite quand elle sera devenue femme au foyer, sans projection sociale et sans envies, puis sans vie sexuelle ni désir. Nichols tourne alors une séquence de dispute assez géniale où il cadre l'actrice nue assise sur le lit juste au-dessus des seins pour qu'à chaque inspiration sa poitrine soulevée soit sur le point de surgir du bord inférieur du cadre et d'apparaître au spectateur hypnotisé. Le cinéaste crée une tension érotique réelle avec pas grand chose et surtout en ne montrant rien, érotisme qui dénote complètement avec la guerre que se mènent la playmate et Jack Nicholson face à elle. L'acteur, géant comme à son habitude, est emporté par sa verve et sa colère, qu'il crache à la face de sa femme, aveugle au corps de rêve de cette bombe sexuelle en puissance ; ou comment résumer à merveille le paradoxe du personnage, qui a aimé cette fille pour ses "gros nichons" (ceux-là même qu'il jugeait indispensables à la femme idéale au début du film) mais qui, même posté face à ce que le corps de sa femme a de plus beau à offrir, se retrouve insensibilisé par un quotidien blafard. Le couple éclate dans cette empoignade assez violente qui se termine avec l'arrivée de leurs invités, Sandy, depuis divorcé, et sa nouvelle compagne manifestement très détachée. Les deux amis de toujours se proposent alors d'échanger leurs femmes pour la soirée, afin de vivre quelque chose de stimulant, mais sans succès. Aux cadrages fixes très organisés et très composés de la première partie du film se substituent alors des mouvements de caméra plus lâches balayant les espaces où les personnages se querellent sans cesse, dans un appartement surcadré aux espaces délimités qui peut évoquer en mode mineur celui du Mépris. Le montage lui-même se veut plus délié, moins rassurant, plus moderne en somme, dévidant toujours la linéarité chronologique du récit mais sur la base d'ellipses nombreuses et non-soulignées qui donnent au spectateur le sentiment, bien de son époque, de la fuite du temps et de la perte de contrôle des personnages.




A la fin du film, après une séance de diapositives organisée par Nicholson où, désabusé, il passe en revue toutes les femmes de sa vie, les deux camarades, qui ne seront jamais restés fidèles que l'un à l'autre (encore que la tromperie s'en soit mêlée et que la divergence de trajectoires et de vues pollue leurs débats), marchent dans la rue et font le point sur leurs parcours pour élire le plus glorieux des deux, mais aucun ne parvient à convaincre l'autre, ni le spectateur du reste, assez dépité face aux échecs sentimentaux cuisants des personnages et au portrait assez inquiétant de la vie amoureuse dressé par Nichols dans ce film somme toute bien construit, certes inquiétant mais prévenant, qui donne à voir ce qu'il faut éviter à tout prix et par tous les efforts possibles sous peine de se réveiller à 50 ans avec une gueule de bois terrible, celle-là même qui semble terrasser Nicholson dans l'ultime séquence où il est réduit à fréquenter une pute récitant le scénario qu'il a scrupuleusement écrit pour elle dans l'espoir de parvenir encore à bander... Ni le mariage à l'ancienne avec un amour de jeunesse, ni la libération sexuelle battant son plein en ce début des années 70 n'aboutissent à un quelconque espoir de bonheur, et si Sandy émet l'hypothèse qu'il n'y a pas peut-être pas de plaisir à attendre d'une femme qu'on aime, Jonathan n'en trouve pas davantage auprès d'une playmate aux seins énormes ou d'une pute quelconque, à moins de faire jouer un rôle à cette dernière et de s'en remettre à un automatisme sexuel morbide pour fuir toute réalité des rapports humains sincères et véritables. Nichols ne propose aucun entre-deux et réalise un film d'un désenchantement total.


Ce Plaisir qu'on dit charnel (Carnal Knowledge) de Mike Nichols avec Jack Nicholson, Arthur Garfunkel, Candice Bergen et Ann-Margret (1971)

28 juin 2012

After.Life

Quand j’ai regardé ce film, je n’ai pas pu m’empêcher de me demander ce que Liam Neeson était venu foutre dans cette galère. Et pourtant... Cet acteur a tout de même tourné dans un nombre impressionnant de saloperies et il ne s'agit donc ni de la première ni de la dernière, loin de là. Mais j’étais tout de même étonné, et gêné pour lui. Ça doit être sa tronche d’homme respectable, son profil en dents de scie, son accent irlandais distingué et sa carrure imposante, qui font que l'on imagine un type sérieux, intelligent, censé choisir ses rôles avec discernement. Mais pas du tout ! L’habit ne fait pas le moine, et Liam Neeson est un vieil abruti ! Très sympa peut-être au quotidien, mais débile dès qu'il est question de faire un choix de carrière ! Il est à ranger dans la même catégorie que les Nicolas Cage, Adrien Brody et autres Hilare Swank. Il n’y a qu’à le voir dans Taken, L'Agence tous risques, Le Choc des titans, Sans identité et donc After.Life pour s’en convaincre. Ah ça oui, il a une belle gueule et on dirait un prof de fac (cf. Chloé, où il campe un véritable rat de BU), celui qui ferait s'installer toutes les minettes au premier rang, mais en réalité c'est un sacré tocard. Je dis ça, alors que je l'apprécie malgré tout, comme tous les acteurs de cette catégorie d'ailleurs, à l'exception du dénommé Swank.



J’étais par contre moins étonné d'y retrouver Justin Long. Cet acteur aux cheveux de femmes qui, avec sa grosse gueule d'éternel adulescent, a l’air bien décidé à jouer dans tous les pires films fantastiques ricains du moment, après avoir déjà tenu un rôle en tout point identique dans la dernière daube de Sam Raimi, Jusqu’en Enfer. Pour faire bref, il joue le gros nullard qui se fait planter par sa meuf, et réapparaît pour la secourir dans le dernier tiers, en faisant fi de son petit cœur brisé. On n’est pas non plus vraiment surpris de voir Christina Ricci rôder dans ce film, animée, semble-t-il, par la seule envie de nous montrer avec une certaine fierté qu'elle a perdu tous ses kilos en trop. Hélas, son corps famélique fait désormais peine à voir et on a connu l'actrice bien mieux charpentée. Elle est ici très souvent à poil mais la starlette risque fort de décevoir les nostalgiques de ses rondeurs d'antan. Disons-le tout net : elle a paumé des seins... C'est typiquement le genre de meuf qui annonce tout sourire à son mec qu'elle a perdu 5 kilos, et le gars de lui répondre, dégoûté : "Ouais, enfin, t'as surtout paumé des seins, ta race...". Si Chris Ricci a encore des fans, je leur recommande ce film malgré tout. Perso, je suis pas fana des cadavéreux...



Quant au film à proprement parler, que dire ? Il m'a fait tristement penser à ces épisodes des Simpsons spécial Halloween, vous savez, ces épisodes à sketchs qui sont très loin d'être les meilleurs de la série et dont j'évite soigneusement les rediffusions sur RTL9. Sauf qu'ici, c'est pas drôle un seul instant et ça dure 1 plombe 30 au lieu d'une petite paire de minutes. Mais derrière tout ça, il y a le même genre de pitch très débile, qui devrait seulement servir de prétexte à un court métrage parodique, ne se prenant jamais au sérieux. Nous suivons ici les mésaventures de Christina Ricci, qui se réveille un beau matin dans la morgue d’un vieux mec (Neeson) dont le passionnant boulot consiste à maquiller les cadavres pour les rendre présentables à leurs enterrements. Ricci se croit tenue prisonnière de ce gadjo parce qu'elle n’a plus aucun souvenir de comment elle est arrivée là. Pendant tout le film, on essaie donc en vain de nous faire douter de l’honnêteté de Neeson, qui lui soutient mordicus qu’elle est tout simplement morte et que s’il la défroque sans arrêt, c’est pas seulement pour la mater, c'est aussi pour donner une nouvelle jeunesse à son corps qui se putréfierait dans la minute s'il n'intervenait pas. On apprend petit à petit, à coups de flash-back minables mais bien pratiques, que Christina Ricci est bel et bien clamsée dans un accident de voiture la veille au soir, après avoir largué son mec. Elle piaille donc pendant tout le film avec un Liam Neeson qui a le don de voir les morts et de pouvoir philosopher avec eux jusqu’à leur crémation. On appelle ça un spoiler, mais remarquez que le titre nous avait bien mis sur la voie...


After.Life d'Agniezka Vosloo avec Christina Ricci, Liam Neeson et Justin Long (2011)

26 juin 2012

Alice n'est plus ici

Quatrième long métrage de Martin Scorsese, réalisé en 1974, entre Mean Streets et Taxi Driver, Alice n'est plus ici est clairement mon petit chouchou dans la filmographie du plus fameux des cinéastes binoclards amateurs de blues. Ellen Burstyn y campe avec beaucoup d'énergie et de charme un personnage terriblement attachant. L'actrice, très justement récompensée d'un Oscar pour sa prestation, m'a foutu sur le cul plus d'une fois, par son jeu d'un naturel et d'une spontanéité tout simplement bluffant, qui saute tout particulièrement aux yeux dans ses interactions avec son petit garçon (joué par un acteur très doué, dont on s'étonnera qu'il n'ait pas réalisé une belle carrière par la suite). Il faut voir cette scène où, durant un long trajet en bagnole, son gosse ne fait que lui répéter une blague débile comme on peut en inventer à cet âge-là, en étant bien seul à les trouver amusantes, il faut voir la réaction géniale de l'actrice, qui parvient très exactement à reproduire la façon dont les mamans peuvent parfois se comporter dans une telle situation, délicatement blasée et d'une douce sévérité. Et quand Ellen Burstyn pousse la chansonnette, elle est formidable également. Je suis quasiment tombé amoureux de son personnage, incroyablement vivant. J'ai suivi avec un plaisir très rare toutes ses mésaventures, de petits boulots en petits boulots, dans des petites villes typiquement ricaines qu'elle traverse donc avec son fils après la mort accidentelle de son mari, dans cette sorte de road movie féministe superbement filmé par Martin Scorsese, mené à un rythme très soutenu, et qui pourrait même ne jamais se terminer (une série tv a d'ailleurs été tirée du film). A signaler aussi, la prestation géniale de la très jeune Jodie Foster, dans un rôle de petite fille insolente qui lui va comme un gant.



En bref, Alice n'est plus ici est vraiment un très beau film, qui sent très bon les 70's, et que je pourrai revoir très vite sans m'en lasser. Je conseille chaudement à ceux qui ne l'auraient pas encore vu de profiter de sa reprise au cinéma en ce début d'été. Sa découverte fut pour moi un pur bonheur. Je vous préviens également que l'affiche du film utilisée ci-dessus, certes plutôt jolie, donne toutefois une assez mauvaise idée de ce qu'est le film, qui n'est pas vraiment focalisé sur une romance entre Kris Kristofferson et Ellen Burstyn, loin de là. D'ailleurs Kris Kristofferson doit seulement apparaître après l'heure de film ; avant cela, Alice rencontre un jeune loup incarné par Harvey Keitel, brillant aussi.


Alice ne vit plus ici de Martin Scorsese avedc Ellen Burstyn, Kris Kristofferson, Harvey Keitel, Alfred Lutter et Jodie Foster (1974)

24 juin 2012

Yuki et Nina

Yuki et Nina, co-réalisé par le déjà grand Nobuhiro Suwa (H Story, Un Couple parfais) et Hippolyte Girardot, petit projet néanmoins injustement passé assez inaperçu à sa sortie, est un très joli film. C'est l'histoire d'une petite fille franco-japonaise dont les parents divorcent avec pertes et fracas et qui, pour ne pas partir au Japon, se trouve emportée dans une fugue vers la forêt par sa meilleure amie, Nina, dont les parents ont déjà divorcés. Le style du film est assez évidemment partagé entre une mise en scène très japonisante (on pense rapidement à Ozu) et une autre d'influence plus française (on peut songer à Mia Hansen-Love, voire à Pascale Ferran) sans que le film ne soit totalement scindé entre deux styles, l'amalgame étant parfaitement réalisé, peut-être plus indémaillable encore que dans le magnifique Un Couple parfait, qui conjuguait déjà, d'une autre manière, ces deux écritures.



Les acteurs et actrices sont tous particulièrement justes, de Marilyne Canto (une actrice depuis trop longtemps sous-exploitée) à Hippolyte Girardot lui-même, qui passe devant la caméra pour jouer le père de Yuki, sans oublier bien entendu les deux petites filles (Noë Sampy dans le rôle de Yuki et Arielle Moutel dans celui de Nina). Ceci est d'autant plus remarquable que dans le making-of du film, qui suit l'équipe et surtout les deux cinéastes durant les quatre premiers jours de tournage, on peut se rendre compte des divergences d'opinion entre Suwa et Girardot, de leurs difficultés à s'entendre dans des langues totalement différentes, et de leurs doutes profonds quant à la marche à suivre pour tirer précisément ce qu'ils attendent des enfants. Force est de constater qu'ils y sont finalement parvenus. Quant à l'écart culturel et langagier séparant les deux cinéastes, s'il est peut-être la cause de l'équilibre fragile sur lequel tient l’ensemble de l'œuvre et de ses tâtonnements manifestes, il est aussi sans doute, au final, ce qui donne son ton si particulier et si appréciable à ce film délicat et singulier. Yuki et Nina est poétique et touchant, il se renouvelle constamment sur sa base, se relance complètement à plusieurs reprises et trouve son acmé dans une séquence et via une idée toutes deux sublimes.



A la fin du film, seule et perdue dans la grande forêt quelque part en France où elle s'est réfugiée avec Nina, Yuki s'aventure au loin et finit par suivre seule un sentier qui semble mener à l'orée du bois, où elle débouche soudain face à un champ de rizières, au Japon, à quelques pas de la maison de sa grand-mère maternelle. En mêlant, comme c'est souvent le cas dans l'art asiatique, le sacré au trivial, Nobuhiro Suwa et Hyppolite Girardot parviennent à nous faire croire, comme savent croire les enfants, à cette impossibilité géographique, à ce miracle spatio-temporel, au moyen d'une simplicité enfantine et d'un sens poétique aussi innocent que génial. Quelques mois avant Copie conforme et Oncle Boonmee, ce film, évidemment moins magistral et moins grandiose, avait commencé à nous replacer face à des choses simples mais d'une redoutable efficacité en nous intimant de croire à nouveau paisiblement mais profondément dans les puissances occultes du cinéma par un récit minimaliste et émouvant avant tout.


Yuki et Nina de Nobuhiro Suwa et Hippolyte Girardot avec Noë Sampy, Arielle Moutel, Maryline Canto et Hippolyte Girardot (2009)

22 juin 2012

Doute

Bronx, 1964. Rien ne va plus à l'école catholique Josuéba Exteberrìa ! Sur la foi du témoignage nébuleux de la douce Sœur Jamiroquai, institutrice sous ses ordres, l'acariâtre Sœur Alioéba, directrice de l'école, accuse le Père Flynnt Michigann d'entretenir des rapports interdits avec le petit Donald Trump, premier élève afro-américain admis dans l'établissement. Ni les doubts de la jeune enseignante, ni les protestations du prêtre à houppette, aux méthodes pédagogiques radicalement opposées à celles prescrites par Sœur Alioéba, ne parviennent à détromper cette dernière et à la faire doubter de sa terrible accusation. Débute alors un duel psychologique à couteaux tirés entre la directrice stalinienne de l'établissement et le prêtre pédé, dont le petit enfant black ne serait plus que le prétexte et Sœur Jamiroquai, le malheureux témoin impuissant. Voilà pour le pitch de ce film dont je ne suis plus sûr à 100% des noms des différents personnages.



Pour réaliser l'adaptation de sa pièce de théâtre à succès, John Patrick Shanley a engagé un trio d'acteurs talentueux afin d'incarner les trois personnages principaux : Meryl Streep, Philip Seymour Hoffman et Amy Adams. La première, dans la peau de la vieille nonne trop conne et à cheval sur ses principes (c'est peu de le dire !), nous offre un nouveau numéro d'actrice savoureux, toujours à la limite du cabotinage, sans jamais y tomber véritablement. Un petit miracle. Sa façon d'incarner une bonne femme à la main de fer et à l'autorité infernale m'a même rappelé ma belle-sœur ! Le second, plus connu sous le nom de PhilSemHoff, campe avec talent une espèce de curé au verbe facile, un brin trop proche des écoliers. L'acteur prouve encore une fois qu'il peut être tout à fait captivant, voire bluffant. Il est en tout cas très crédible dans ce rôle de gros homo pédophile qui semble lui coller à la peau (même si, ici, ses préférences sexuelles ne sont pas avérées, le réalisateur du film préférant nous laisser dans le doubt). Quant à Amy Adams, qui est hélas toujours attifée d'une coiffe de couleur noire qui emprisonne sa jolie tignasse rousse et rend peu hommage à son étincelante beauté naturelle, elle est impeccable dans le rôle de cette institutrice assez naïve et douce, même si elle est bien plus discrète que ses collègues. Soyons clairs et faisons bref : ces trois acteurs constituent le principal atout du film.



Car si John Patrick Shanley a brillamment su s'entourer, il aurait aussi dû laisser la mise en scène à quelqu'un de plus doué que lui ! Et pourtant, contrairement aux apparences, JP Shanley n'est pas totalement débutant en la matière. Que lui doit-on au juste ? Joe contre le volcan... Ce film oublié des années 80 dans lequel Tom Hanks, armé d'une simple pelle, affrontait un volcan en éruption. J'ai tout dit ! Seuls les fans irréductibles de l'acteur doublement oscarisé se souviennent de ce film, considéré par les autres spectateurs qui l'ont vu comme l'une des heures les plus sombres de leurs cinéphilies. J-Patrick Shanley n'a donc rien à voir avec Kubrick Stanley. Il filme son scénario le plus platement du monde et tente vainement de dénoter un peu via quelques plans obliques, en diagonale, d'un goût très douteux, qui ne font que nous rappeler que cet homme a beaucoup moins d'inspiration derrière une caméra, une casquette vissée sur le crâne, que devant une feuille blanche, le stylo plume à la main. Shanley, tu es un piètre cinéaste, tiens-toi le pour dit. Surestimant sans doute la portée de son propos pourtant assez intéressant, certainement trop sûr de lui et bourré de certitudes, le séant fermement reposé sur son Pulitzer (la récompense tant convoitée qu'a glanée sa pièce de théâtre !) et sa chaise de "director", on imagine hélas aisément l'apprenti cinéaste se prendre pour un surdoué.



C'est bien dommage, car l'histoire qu'il nous raconte parvient assez facilement à nous captiver, malgré un démarrage un peu longuet, et aurait pu prendre une toute autre envergure entre les mains d'un réalisateur en pleine possession de ses moyens (ou d'un réalisateur tout court, un brin inspiré). J'avoue avoir doubté, du début à la fin, sur la culpabilité du curé homo et sur le bien-fondé des accusations de la vieille nonne facho. Il faut dire que les personnages, à l'exception de Meryl Streep, ne font que doubter de tout. Et, de façon assez machiavélique, Shanley nous quitte en plein doubt, sans que l'on sache véritablement si, oui ou non, Philip Seymour Hoffman est bel et bien un gros homo doublé d'un pédophile. Les derniers dialogues du film sont déblatérés par une Meryl Streep en état de grâce, qui tombe enfin son masque impassible, et sanglote : "I have doubts. I have such doubts !". Rideau. Stupeur dans la salle. Malgré son maigre talent de cinéaste, Shanley a plutôt réussi son effet, il peut remercier ses acteurs.


Doute de John Patrick Shanley avec Meryl Streep, Philip Seymour Hoffman et Amy Adams (2008)

17 juin 2012

Prometheus

On pourrait commencer cette critique par le sempiternel : "Que deviens-tu tonton Ridley ? Deux mots de tes nouvelles tonton Ridley Scott ? Quelles sont les dernières chroniques de Riddick ?". Sauf qu'on l'a jamais appelé "tonton" parce que ça impliquerait d'appeler Tony Scott tonton aussi, tonton par alliance, or à nous deux on compte déjà trois épileptiques et deux golmons dans nos familles. Et puis appeler Ridley Scott "tonton" c'est s'infliger trop de trahisons, trop de déceptions, trop de coups de pute. Remember 1492 Christophe Colomb, où Gérard Depardieu étendait ses slips de baleine à Cuba, pensant avoir découvert le nouveau monde. Remember A Armes égales, où Roger Moore, rasé à blanc, amusait la galerie dans un rôle à contre-emploi de femme. Remember Good Year, ce film sur les pneus avec Marion Cotillard dans le rôle du Bibendum Michelin. Remember Robin des Bois, le prequel de Gladiator. Voila des lustres que le cinéaste montrait des signes de sénilité très alarmants, depuis qu'il a soufflé ses 42 bougies plus exactement, mais comme tout le monde, comme toute la twittosphère, toute la planète ciné chauffée à blanc par un marketing minable mais parvenant au moins à faire passer le message de base, à savoir que le film allait sortir, on attendait bêtement ce promotheus annoncé comme le prequel de la mythique saga Alien.



Que dire qui n'a pas déjà été dit sur ce trou noir béant qu'est Prometheus ? D'autres que nous se sont attelés à relever chaque couac terrible de ce scénario écrit à six mains, chaque incohérence effarante de ce script travaillé depuis au moins 2009, chaque farce involontaire de ce récit mijoté par son auteur depuis des lustres, chaque manque hallucinant dans chaque scène de ce film de deux heures qui parvient à ne rien dire du tout et à tenir cette ligne de conduite 120 minutes durant. La prétention affichée par Ridley Scott et toute sa fine équipe pouvait laisser croire aux plus naïfs qu'il y aurait quelque chose à attendre de ce retour aux origines d'un mythe par son créateur himself, mais au final cette outrecuidance ne cachait qu'un abîme total que la vision du film rendrait définitivement insupportable. Et le pire c'est que Scott continue à rouler des mécaniques alors que son film est déjà vendu, alors qu'on l'a déjà vu et alors qu'on sait tous pertinemment qu'il n'est strictement rien. Rappelons que Ridley Scott va sur ses 75 ans stricto sensu. C'est un vieillard. Habituellement, quand on a affaire à un tel éclopé, on se dit qu'il pourrait très bien entrer dans notre rame de métro une canne à la main et qu'en bons jeunes hommes bien éduqués par des parents fachos, on se lèverait automatiquement pour lui laisser la place, avec le plus grand des respects pour un invalide de guerre dont la vie est derrière lui. Ainsi quand on en vient à critiquer l’œuvre d'un cinéaste de plus de 70 ans (limite fixée après concertation), on questionne notre probité de blogueurs ciné et l'un de nous dit "pas de violence face à un septa, le respect est naturel vis-à-vis des morts-vivants", sauf que là l'autre se braque à chaque fois et répond comme dirait Vasquez à Hudson dans Aliens : "Ta gueule !". On se dit ça à nous-mêmes quand il s'agit de Ridley Scott. On se dit ça pour n'importe qui en fait, mais particulièrement pour Scott qui est un gros vantard de merde.



Depuis qu'on est sortis de ce film, on n'arrête pas d'en parler, on n'a que lui à la bouche, on y revient encore et encore, on rêve de scènes qui n'existent pas et le matin on se lève groggy, on écume toutes les pages wikipédia liées de près ou de loin au film pour essayer de le réinventer et de se fabriquer le making-of en interne, un making-of façon "Faîtes entrer l'accusé" dans lequel Ridley Scott est appelé à la barre. Depuis qu'on est sortis du ciné on n'a de cesse de remettre nos lunettes 3D en espérant enfin voir apparaître un xénomorphe digne de ce nom, on est continuellement en train d'énumérer les bêtises du scénario, l'absence totale de mise en scène, la nullité des personnages, les quantités de scènes inutiles, le gâchis infini et irréparable de l'ensemble (même avec deux suites et avec quarante minutes de plus dans le director's cut de 27 heures à la Béla Tarr). On a passé toute la deuxième mi-temps de notre France-Ukraine de l'Euro 2012 à déblatérer sur ce qu'aurait dû être le film et sur tout ce qu'il n'est jamais. Et pourtant c'est pas que le film parvienne à s'imposer dans nos mémoires ou dans nos cœurs, c'est tout le contraire. C'est un drame, un traumatisme, une plaie, un désespoir de cinéphile, un ramadan de cinéphage. L'an passé y'a eu Fukushima, DSK. Cette année y'a eu twitterweiler, y'a eu le dépeceur de Montréal, qui a ressurgi dans un article sur Wimbledon six jours après sa capture, comme quoi y'a des chocs qui trottent dans la tête (et pourtant le décepeur n'a pas brillé par ses qualités ni par celles de son courtrajmé en forme de giallo gonzo infâme). En somme Prometheus c'est Knysna, il n'est jamais descendu du bus. On l'a attendu au moins quatre ans, avec toujours ce mince espoir, après les déceptions Die Hard 4, Indiana Jones 4, et d'autres du même acabit, on y croyait quand même, on se disait "putain cette année y'a le Resnais, le Kiarostami, le Nichols, le Kore-Eda, le Assayas, le Desplechin, le Herzog, eeeeeeeet y'a le Scott...", c'était un bonus ce Scott ! Tu parles d'un bonus... Quelle daube.



Les deux Aliens versus Predator, on ne les considérait pas comme faisant partie de la franchise, donc ils avaient beau usurper le nom de la saga ils ne l'égratignaient pas. Mais Prometheus, étant un Scott, fait directement du mal aux fans, à tel point que certains ont fait le choix tristement respectable de l'auto-défense, de l'auto-persuasion. On l'a fait aussi, pendant un quart d'heure, au début du film. Soi-disant que c'était pas grave ce gros mec blanc bodybuildé qui se jette dans l'eau après avoir avalé des vitamines de chez Lidl, vu la texture étrange, et après avoir vu rouge. Scène après scène on mettait de côté nos griefs en se disant que merde c'était pas grave. Et puis non, stop. A la sortie de la séance on a maté la tronche de Brain Damage, aka Poulpard, notre songwriter, qui est quand même une sacrée jauge pour connaître le seuil de contentement du gros salopard de base : même lui, avec son demi-sourire et ses lunettes 3D encore vissées au nez, n'en menait pas large, et jurait déjà que jamais il n'achèterait le dvd collector (alors qu'il avait déjà préparé l'appoint, lui qui déteste pourtant trimballer de la monnaie sur lui et entendre cling-cling dans sa poche, car il se sent toujours menacé). On finit par tellement mettre de côté les griefs que cette critique elle-même est un déni, elle prouve qu'on refuse de se cogner dans ce mur de rage et de lamentations que nous impose le film par son accumulation fascinante de connerie absolue. On est dans le déni, on ne veut pas affronter de plein fouet notre amère déception et notre blessure à jamais purulente, qui ne sera jamais cautérisée. Et le pire c'est qu'on ne méprise pas le film uniquement parce qu'on en espérait beaucoup mais parce qu'en dehors de toute attente déçue il est profondément naze, et le fait qu'on en attendait quelque chose ne fait qu'intensifier notre amertume. Jamais on ne nous rendra notre Alien.



P.S. Une scène du film nous a toutefois inspirés. C'est celle où le gros black qui pilote le vaisseau éponyme demande à Charlize Theron si elle ne serait pas pur cyborg, vu son allure mécanique de malade et sa tronche ultra symétrique, ce à quoi la blondasse à la démarche de taré répond aussi sec par une invitation à la pourfendre pour s'assurer de son humanité. On a tenté le coup nous aussi, avec tout un tas de candidates féminines, un public très divers, de la gothique pêchée à la sortie du lycée à la hippie de mes deux en passant par le mec de passage, on leur a demandé s'ils étaient robotiques pour qu'ils ou elles nous invitent à le vérifier par nous-mêmes dans un coin sombre. Seul le mec a semblé favorable et on s'en va le rejoindre pour remater la tétralogie sur ses genoux. On attend maintenant Dark Knight Rises, dans une drôle de pirouette cinéphilique : faut-il être dégoûté par le prequel d'Alien et par la vie tout court pour attendre quelque chose de Christopher Nolan.


Prometheus de Ridley Scott avec Noomi Rapace, Michael Fassbender, Charlize Theron, Idris Elba et Guy Pearce (2012)

15 juin 2012

Mensonges d’État

Ce Scott-là, ce Ridley Scott-là, on n'en parle pas assez. Il est un peu passé incognito. Pourtant Russell Crowe et Léonardo DiCaprio, s'il vous plaît. C'est un peu comme si un cinéaste français reconnu, respecté, bien installé, bref un équivalent de Ridley Scott en France, mettons Bertrand Tavernier (notez que les deux hommes se ressemblent comme deux gouttes d'eau), réunissait enfin et pour la première fois Vincent Lindon et Benoît Magimel ! C'est pas rien. Matez plutôt : Magimel explose dans La Vie est un long fleuve tranquille l'année même où Léonardo Dicaprio, dit le Capétien, crée le buzz à même un paquebot sombrant tête-bêche par mer calme dans Twitanic. Les deux acteurs suivent ensuite la même trajectoire puisqu'après une brève traversée du désert (deux mois pour Das Caprio, vingt ans pour Magimels, mais en Amérique tout va plus vite), faite de boutons d'acné éclatés et de cicatrices faciales lentement résorbées, ils émergent à nouveau en tant que bellâtres, boloss trentenaires méconnaissables, aux dents longues rayant le parquet (cette trajectoire valant surtout pour Magimel). A ma gauche, Crowe, originaire d'Australie, à ma droite Lindon, PACA, tous deux natifs de zones littorales ensoleillées qui leur ont donné cette peau tannée prête à tout incarner et à s'étirer dans tous les sens pour accueillir chaque nouveau rôle. Même carrure ancestrale, mêmes épaules viriles et caffies de tics (l'un a su les dompter, l'autre les cultive et a choisi d'en faire son fond de commerce, vous saurez les reconnaître). Crowe a explosé dans le rôle d'un gladiateur dans Gladiator puis dans celui d'un matheux dans Un Homme d'Exception, Lindon a fait son trou très simplement, en incarnant l'homme du tout venant, celui qui rêve justement d'être gladiateur et de remporter la médaille de Fields mais qui s'en tient à son boulot de bricolo.


Leonardo Dicaprio sur le tournage de Titanic.

Réfléchissez bien : il n'y a qu'un pas entre Scott, qu'on surnomme "l'internet living database", et Tavernier, qu'on appelle "L'encyclo incomplète Tome 1 du cinéma français, de AA à AB". Scott et Tavernier ont tous deux marqué un genre, le film de SF pour Scott (Alien, Blade Runner, rien que ça ! littéralement rien que ça...), le polar noir pour Tavernier (Le Juge et l'assassin, L627). Clin d’œil (ou hasard ?) entre les deux hommes qui s'estiment et se respectent : la planète où se pose le Nostromo au début d'Alien le huitième passager s'appelle L.627 en hommage au film policier du réalisateur borgne hexagonal, alors qu'en 1971 Tavernier n'avait même pas encore eu le fœtus de l'idée du film, réalisé 13 ans plus tard, 13 ans ! soit pile l'âge mental du frère de Ridley Scott, Tony (aka le meilleur ami de Denzel Washington). Que de coïncidences, que de recoupements entre les deux maestros. Et ne faut-il pas voir dans ce film, Mensonges d’État, une métaphore filée et filmée de la relation contrariée d'amour-haine à la "je t'aime, itou" qui unit Scott à Tavernier, les deux reflets d'une même image (déformée à mort), les deux faces d'une même pièce cabossée, puisque les deux personnages du film sont sans cesse éloignés tout en étant reliés par un cordon téléphonique.


"Allo, allo... Tu me reçois ?"

Tout le film consiste en une série d'appels cellulaires entre les deux compères, pour autant de conversations pas très intéressantes vu que ce ne sont que bodies of lies (le titre en VO). Depuis Washington, Russell Crowe ne déblatère que des mensonges d’État à Léo Dicaprio. L'acteur, à la lecture du scénario, a demandé à ce qu'on lui fournisse un kit main libre sans lequel il ne s'estimait pas en mesure de tenir la longueur. Caprio est quant à lui dans le désert, ravi d'avoir rayé une case de plus sur sa liste des "grands réals américains" avec lesquels il "faut" avoir tourné. L'acteur a dressé cette liste à l'âge de 12 ans et il le regrette amèrement quand il se rend compte que ça l'a poussé à jouer avec Baz Lhurmann, Danny Boyle ou Scott Calvaire (et c'est pas un nouveau sobriquet pour Ridley Scott... Scott Calvaire existe vraiment, il a réalisé Rambo Verlaine, le célèbre film sur le poète ultraviolent rescapé du vietnam). Bref nous sommes ressortis éberlués de ce film au script très téléphoné. Mais terminons en réparant une injustice fatale pour le petit dernier de la famille Scott, Bobby, qui s'est donné la mort tout récemment, retrouvé pendu dans son salon avec pour tout dernier message assez lugubre deux télés qui diffusaient en boucles les dvds des films de ses frères (dans un vacarme terrifiant du coup). On cite toujours "Ridley et Tony (Scott)", mais pourquoi ne jamais citer le troisième larron de la famille, qui ne faisait pourtant pas moins de la merde que ses deux frères aînés. Il était maquereau, proxénète, un métier comme un autre, dans lequel il était également très connu et respecté, et nous ne voyons pas en vertu de quoi il ne devrait pas avoir droit de cité, faisant partie de la fratrie autant que les deux autres débiles. On voulait quand même le dire. Mais c'est trop tard maintenant.


Mensonges d’État de Ridley Scott avec Russell Crowe et Leonardo DiCaprio (2008)

13 juin 2012

Des Vents contraires

Ce film-là je parie que vous n'en avez pas entendu parler à sa sortie, et si vous en avez croisé la promo vous l'avez aussitôt effacé de vos mémoires, pour une simple raison : vous n'en aviez rien à foutre. Des Vents contraires est un de ces films qui sortent par dizaines et qui composent une grande partie du paysage cinématographique français, une sorte de majorité silencieuse. Chaque semaine on voit trois ou quatre films minimum de cet acabit qui sortent imperturbablement sur les écrans alors que tout le monde ou presque s'en fout complètement. A la limite ça fera passer une après-midi pluvieuse déjà flinguée devant Canal +, ou un dimanche soir cafardeux sur TF1, pas plus. Ces films-là sont de plus en plus souvent réalisés par des acteurs ou des actrices, dont les noms célèbres et les trognes connues assurent un minimum d'éclairage médiatique vital aux producteurs frileux. Neuf fois sur dix ces acteurs "passés derrière la caméra" bien que n'ayant rien de spécial à dire ou à montrer, viennent nous raconter des histoires intimes vaguement autobiographiques, des histoires de papa ou de maman disparus. Jean-Paul Rouve (Jean-Paul Rouve !) sort aujourd'hui même son deuxième film (après le nullissime Sans arme, ni haine, ni violence ; Dieu m'est pourtant témoin que j'ai maté ce navet armé jusqu'aux dents, chargé à bloc de haine à l'égard de Rouve et paré pour l'ultra-violence), et à cette occasion il est allé donner des leçons de mise en scène sur le plateau de Ruquier samedi dernier ("on peut faire des choses ma-gni-fiques ! Et très simplement ! A condition de savoir placer la caméra !"), tout en assurant qu'il ne se considère nullement comme un cinéaste... Son film, Quand je serai petit, raconte une énième histoire de papa paumé et de déficit affectif chez l'enfant abandonné, sujet certes potentiellement passionnant, voire primordial, à condition de ne pas en tirer de sombres téléfilms que seules Audrey Pulvar et Natacha Polony peuvent trouver "sublimes". Je cite Pulvar : "Il y a des plans fixes sur le clocher du village ou sur les rues du quartier qui sont de véritables tableaux magnifiques, extraordinaires, des images qui vous resteront dans la tête toute votre vie !". Faut-il n'avoir rien vu et ne pas s'en soucier pour déblatérer de telles conneries à l'antenne à une heure de grande écoute. S'extasier sur les plans de coupe de Rouve Jean-Paul et crier au monde que c'est du grand cinéma, c'est non seulement un crime contre l'humanité, mais c'est ce qu'on appelle un suicide médiatique.



Mais revenons à Des Vents contraires, le deuxième film réalisé par l'acteur Jalil Lespert, connu pour avoir joué et plutôt bien joué chez Laurent Cantet (Ressources humaines) ou Xavier Beauvois (Le Petit Lieutenant). Autant le dire tout de suite, pour son deuxième passage derrière la caméra Jalil Lespert n'a pas montré la patte de l'expert. L'histoire du film ? On la connaît par cœur. C'est vaguement celle de mille romans et d'autant de films, c'est celle par exemple de Je vais bien, ne t'en fais pas, le triste film de Philippe Lioret écrit par Olivier Adam, auteur du bouquin qui a également inspiré Des Vents contraires... C'est celle aussi de Mères et filles, le récent film pour ménagères de plus de cinquante ans de Julie Lopes-Curval, avec Marina Hands qui tentait de soutirer des informations à sa mère, Catherine Deneuve, sur le parcours de son arrière-grand-mère, Marie-Josée Croze, laquelle cinquante ans plus tôt avait quitté le foyer familial sans prévenir, abandonnant du jour au lendemain son mari et ses enfants pour ne plus jamais revenir. Le script n'est évidemment pas le même, mais on y retrouve le topos du personnage qui a perdu un être cher de façon mystérieuse et qui essaie de survivre à cette absence tout en tâchant de l'élucider, sans omettre de se fabriquer une retraite anticipée pour se reconstruire et retrouver son identité. Ici le film s'ouvre sur une dispute entre Benoît Magimel et Audrey Tautou, jeune couple en difficulté : elle est infirmière, lui est écrivain et ne parvient pas à boucler ses romans à cause de ses deux gamins dont il doit s'occuper toute la journée. Le ton monte autour d'un petit déjeuner à base de Cruesli Choco et de lait caillé. Magimel insulte carrément sa femme. "J'en peux plus, j'en VEUX plus", dit Tautou en gros plan. Le soir même elle ne rentre pas. Magimel appelle à l'hôpital puis chez une amie de sa femme, il reste cool mais ne comprend pas. Un an plus tard elle n'est toujours pas rentrée. Magimel commence à s'impatienter, il trépigne un peu, commence à être inquiet, on le serait à moins, et laisse ses gosses seuls chez lui pour aller se bourrer la gueule en boîte et s'y faire joyeusement tabasser. Il part finalement se mettre au vert avec ses enfants du côté de St Malo, bled qui l'a vu naître et où son frère a repris l'entreprise paternelle d'auto-école.



On espère vaguement que ce déménagement va permettre au scénariste de déballer l'événement majeur du film, et on se dit que si c'est le déménagement l'événement majeur en question, on va lentement souffrir. Malheureusement c'est le cas. On passera le reste du film à observer Magimel repeignant toute sa baraque pièce à pièce pour finalement la revendre dix minutes avant la fin de l'histoire. Tout ça pour ça. On le voit aussi essayer d'aider un voisin arabe joué par Ramzy, d'Eric et Ramzy, qui a enlevé son propre fils dont il n'avait pas la garde et que la police recherche activement. Magimel le ramène à la raison puis écoute son ami après lui avoir mis du NTM histoire de lui remonter le moral, avec une certaine efficacité. Le dialogue suivant nous vaut une très belle tirade de Ramzy, pleine de profondeur métaphorique : "Quand j'étais petit mon père lisait plein de bouquins sur le soleil, les étoiles, et il me disait qu'après un trou noir y'a la lumière, y'a Dieu". Sauf qu'après le trou noir pour Ramzy y'a un camion, qui le frappe de plein fouet dans un plan digne de celui où Brad Pitt se faisait empéguer par un poids-lourd au début de Rencontre avec Joe Black. Alors que Magimel venait de régler le problème de ce nouvel ami, père divorcé douloureusement éloigné de son fils, une gendarmette un peu zélée interprétée par Isabelle Carré, affublée d'une frange affreuse sans doute censée la rendre crédible dans ce rôle ingrat, vient arrêter Ramzy chez lui avec tout le GIGN et les équipes du RAID quand le suspect, pris de panique, tente de s'échapper et se fait aplatir par un véhicule en léger excès de vitesse mais dans son bon droit : le piéton menotté n'avait pas traversé sur les clous.



Bref Jalil Lespert a réuni ses amis comédiens (on retrouve aussi Bouli Lanners et Aurore Clément) pour leur donner plein d'émotions à jouer sur fond d'une de ces bandes originales à base de piano et de violon souffreteux qu'on devrait interdire à tout jamais à tous les réalisateurs de cinéma du monde. Bien que mis au service de personnages clichés, apparemment inévitables dans ce type de récit (le parent isolé acariâtre qui reprend goût à la vie en soulevant les vieux secrets de famille tout en aidant l'arabe dans la merde et en étant aidé par le bon bougre ventripotent du coin plein de bonne humeur ; le frère faiblard mais rassurant, qui a raté sa vie mais qui fait des efforts pour rester sympa ; la flic sèche mais humaine, dotée d'une frange qui la condamne à un métier sans éclat mais dont l'humanité perce sous des traits agréables, etc.), malgré cette galerie de stéréotypes donc les acteurs font le boulot, on peut leur reconnaître ça. Surtout Magimel, qui est parfois fabuleux comme il sait l'être, que ce soit quand il prend son air pénétré de mec dépressif cheveux aux vents et yeux plissés (il le tient sur 95% du métrage !), quand il regarde par la fenêtre alors qu'il est en pleine leçon de conduite et manque de faire un infarctus lorsque son élève (qu'il baisera ensuite, mais c'est une parenthèse) dirige sensiblement la voiture sous le capot d'une autre vers un crashtest grandeur nature imminent, Magimel redressant le volant au dernier moment en lâchant les dents serrés un très beau : "On t'a jamais dit de serrer à droiiiiiiite ?!", ou encore quand il dit à son fils : "Maintenant tu laves les cheveux de ta sœur" et que celui-ci répond "non", Magimel rétorquant "si", le gamin "non", Magimel "si !","non !", "si !", et ainsi de suite pendant 7 minutes montre en main.



Dans ce film il y a aussi Antoine Duléry, l'éternel second rôle des Mariages, Camping, Camping 2, 3, 4, 5, and counting. Faut le voir dans toutes ces scènes où il joue avec les enfants de Magimel comme les pires tontons gâteux jouent avec leurs neveux et nièce pour soi-disant les exciter un bon coup avant le repas, donnant envie à tout le reste de la famille, spectateurs forcés du spectacle de ce proche trisomique, de le traiter de grosse enflure et de le rouer de coups de latte dès qu'il aura fini et que les gosses seront couchés. A la fin du film, et là gare au massive spoiler, Magimel apprend que sa femme est morte, dépecée par un taré récidiviste juste après leur dispute matinale et enterrée dans le jardin de ce voisin taré depuis plus d'un an. Magimel apprend la mauvaise nouvelle à ses bambins, et le fils de Magimel, révolté par la nouvelle, mu par une immense colère face à l'injustice, se réfugie dans les bras de son oncle Duléry et pleure tout en criant et en le rouant de coups. Il lui met une branlée impressionnante, à grand renfort de coups de poings à la chaîne, emporté par le rôle et par cette séquence poignante ! A ce moment là j'étais à la fois presque ému par la réaction physique à vif de ce gamin et presque jaloux qu'il ait eu un si bon prétexte pour tabasser Antoine Duléry un bon coup.



Le vrai problème du film c'est que Lespert n'a de cesse d'évoquer la question de la justice pour soi et de ses écarts nécessaires ou non avec la loi, celle des dissensions entre le bon sens et la bonne cause, ou de la culpabilité des victimes (Magimel a envoyé des textos d'insulte à sa femme assassinée ; le gros Bouli Lanners a tout perdu pour avoir renversé malgré lui un cycliste qui n'avait pas ses feux ; Ramzy a enlevé son fils pour le revoir...), mais le sujet, omniprésent, n'est jamais réellement traité et on ressort du film sans y penser, sans que l'émotion n'ait jamais complètement pris et sans que la réflexion n'ait porté ses fruits, les arguments qui la portent ne se résumant qu'à un regrettable enchaînement de facilités. Sur Allociné ils donnent sept bonnes raisons pour aller voir ce film, mais ils n'ont pas dû en trouver sept vu que la dernière c'est juste : "Les scènes de jeux sur la plage". Quand ceux qui ont adoré le film ne trouvent que ça à dire pour filer envie de le voir, y'a pas vraiment de raison de le descendre à leur place.


Des Vents contraires de Jalil Lespert avec Benoît Magimel, Audrey Tautou, Isabelle Carré, Bouli Lanners, Ramzy Bedia, Antoine Duléry et Aurore Clément (2011)

11 juin 2012

Et soudain, tout le monde me manque

A l'heure où l’équipe de France de football s'apprête à entrer dans l'Euro 2012 avec le moral dans les chaussettes et un statut d'outsider trop grand pour elle, il nous semble important de vous signaler que le sélectionneur Lolo Blanc a déjà pensé à une reconversion : l'actorat. Il a même déjà fait ses premiers pas devant les caméras dans ce film sobrement intitulé "Et soudain tout le monde me manque". Le pauvre a débuté sa carrière d'acteur aux côtés de l'infâme Mélanie Laurent... Mais malgré cette présence de marque au casting, le film de Jennifer Devoldère est plutôt passé incognito. Sans doute parce que celui que l'on surnomme "Le Président" a choisi d'apparaître sous son nom complet, inscrit en gros sur une affiche où il est physiquement absent. Aussi, c'est peut-être pour ça que personne n'a remarqué qu'il s'agissait bien du premier film avec Laurent Blanc. Explications : en vrai, le Président a pour premier prénom "Mélanie", son père Noiré, originaire des Antilles, désirant une fille plus que tout après avoir eu cinq garçons, les grands frères de Laurent Blanc (Loup, Requin, Reçant, Faussant et Chékan). Ses trois prénoms ont donc été dans l'ordre Mélanie Laurent Michel. Laurent en hommage à son grand-père maternel Laurent Outang mort dans les tranchées de la Somme, Michel en hommage à Michel Drucker, et Mélanie parce que c'était le prénom préféré de son père suite à son ablation d'une tumeur de la peau... Voilà un secret qu'il était temps de vous révéler enfin, et dont nous ne sommes pas spécialement fiers...


Et soudain, tout le monde me manque de Jennifer Devoldère avec Laurent Blanc et Mélanie Laurent (2011)

8 juin 2012

Wimbledon


On a cherché LE film sur Roland Garros, mais à part un docufiction d'Arte diffusé lors d'un théma sur le jeu de paume, de sinistre mémoire, on n'a rien trouvé qui colle véritablement au sujet : Roland Garros, les deux mots qui brûlent toutes les langues actuellement. A quand un film sur le plus grand tournoi de tennis sur terre brûlée ? Wimbledon a eu droit à son opus ! Quand on a su que Richard Loncraine avait choisi Paul Bettany et Kirsten Dunst pour incarner respectivement le deuxième du classement RATP et la N°1 mondiale au classement WTA, on s'est dit qu'il avait fait le bon choix. C'est le seul moment où on s'est dit ça. Qui en effet ne rêve pas que toutes les joueuses ressemblent de près ou de loin à Kirsten Dunst ? On a bien Sharapova aujourd'hui, mais préférant les podiums et autres stands de toilettage aux courts de badminton, en général elle n'est plus là en deuxième semaine, pile quand on apprend que le tournoi de Ronald Gavroche a débuté.


Djoko utilise ici la tactique classique du type qui force sur son genou avec son bras pour calmer et planquer sa gaule infernale, provoquée par la vue des beaux cuisseaux de Maria.

Qui n'a pas triqué sur les jambes de Steffi Graff avant que la caméra de Fred Godard (le plus mauvais réalisateur sportif ?) ne pivote sur sa façade qui rappelle les plus sombres heures de l'architecture communiste, à coups de gros blocs de béton armé bien austères, renfermant les pires tortures. Une fois le panoramique de Fred Godard arrivé sur ce blockhaus infernal, qui n'a pas débandé violemment, d'un coup sec, tout en regrettant que la tenniswoman cependant techniquement injouable sur gazon n'ait pas le faciès de son compagnon : l'Adonis des smach court tennis, j'ai nommé André "le boloss" Agassi. Nous avons appris récemment qu'il était américain et pas français (on croyait que comme Platini il était issu de la vague migratoire ritale des années 30/50 et qu'il avait été naturalisé français...) et ça nous a fait revoir à la baisse tout un pan des résultats sportifs français de ce dernier siècle. Idem quand on a appris (le même jour maudit !) que Mary Pierce était un joueur français et non américain, on était dégoûtés que ce sale type ait entaché notre nation en Coupe Davis.


Sam Neill, absorbé dans ses pensées, se demandant sans doute comment en finir avec son gendre, celui qu'il surnomme "the thing that should not be" en référence à l'une des chansons de son groupe préféré.

Mais revenons à Dick Loncraine et à son choix que nous avons trouvé judicieux parce que crédible. Paul Bettany est un mix parfait entre Andreï Kafelnikov et Andy Murray. Soit dit en passant tous les plus grands voleyeurs sont-ils condamnés à porter un prénom qui commence par "hand" ? Dès qu'on se rapproche de notre sujet, le film, on repart aussi sec. Alors parlons de quelque chose qui nous y amène avec plaisir : Sam Neill, qui joue le rôle crucial du papa poule et ultra protecteur de Kirsten Dunst. Il fait tout dans ce film, tout ce qu'on a vu nos beaux-papas faire à l'annonce d'une sieste anticipée un dimanche après-midi. Ce regard-là du père de famille qui n'y croit pas une seconde à cette sieste de merde, qui veut y croire, qui aimerait y croire, mais qui, rappelé par l'autre regard, celui crasseux, lubrique et déjà lubrifié de son gendre, aimanté par le cul de sa propre gamine, se colore d'un noir sans vie, celui qu'avait Anders Breivik en faisant son salut anar lors du mass murder d'Oslo. Sam Neill a toujours un œil sur Bettany dans ce film. Il ne se passe pas un plan sans qu'il apparaisse au fond de l'image en train d'inspecter le vautour qui fait des cercles de plus en plus étroits autour de son enfant. Quand il n'est pas papa-gateau Sam Neill est aussi coach perso de sa fille, manager de son équipementier, porteur de raquettes, grouillot à la petite semaine, juge de ligne, ramasseur de balles maladroit et commentateur pour CNN. Chacune de ces fonctions est un clin d’œil à la propre vie de Sam Neill qui, avant de se lancer sur scène, a dans le désordre été entraîneur, manager, racketteur, arbitre de chaise et pigiste indé sur CE, quand il ne s'adonnait pas à sa propre passion : le tennis, parfois de table.


On a souvent parlé des yeux globuleux des requins (Marion Cotillard a la même particularité oculaire), ces billes noires qui roulent sur elles-mêmes au moment de passer à l'acte, quand parlera-t-on du regard noir de ces tarés qui ont franchi le pas ?

Mater cette comédie romantique de dernière zone ayant pour toile de fond les gazons maudits londoniens, c'est comme suivre un match d'un bleu, au hasard Jo-Wilfried Tsonga (dont on aimerait qu'il soit plutôt congolais, ça placerait un joueur de ce beau pays dans le Top Ten mondial et ça nous enlèverait une épine du pied), autrement dit c'est s'assurer d'être déçu. J'ai un ami qui aime Jo-Wilfried Tsonga parce qu'il est manceau, comprendre originaire du Mans, et qu'au collège c'était l'attraction. Moi je ne suis pas manceau et dans mon collège l'attraction c'était Luka Rocco Magniola, le dépeceur canadien de Montréal, qu'on appelait Magnéto à l'époque parce qu'il enregistrait toutes ses horreurs au fond de la salle de classe avec une caméra Super 8 pas si discrète que ça. Quand je l'ai vu à la télé récemment je l'ai pas plus apprécié que ça juste parce qu'on était dans le même bahut, faut pas déconner. Tout comme le dépeceur bien que dans un autre registre, Tsonga brille dans les médias sans réussir sa vie et il n'engendre que larmes et désespoir. Comme la plupart des français, hormis ceux qui se sont tout simplement blessés la veille du tournoi (et à part Paulo Mathieu, qu'une propagande virale intensive a su nous rendre ô combien sympathique, au point qu'on l'appelle Paulo Rithon Mathieu maintenant), Tsonga a vite fait de jeter l'éponge, les poches déjà pleines de thunes. Demandez à Santoro aka Fabulous Fab tout ce que ça rapporte les inscriptions abusives non pas à la fac mais dans les tournois, il est dépositaire aujourd'hui d'un butin de 10 milliards d'euros qui sommeillent tranquillement dans une malle au fond du Lac Léman, à l'abri de tout. Les joueurs de tennis français ont tous quelques tristes points communs : habiter en Suisse, aimer l'argent, et surtout ne pas avoir de tripailles. Devant ce film on est comme Tsonga, on renvoie la balle au départ, on fait l'effort même si on s'écrie "Faute !" à chaque échange, puis on abandonne au bout de 10 minutes, sauf que nous on n'a pas empoché des milliards pour enfiler un short et attendre de voir venir.


Wimbledon de Richard Loncraine avec Paul Bettany, Kirsten Dunst et Sam Neill (2004)

6 juin 2012

Le Fantôme de la liberté

Il faut aller du côté de chez Buñuel pour se trouver devant une telle affiche. La série des posters de Ferracci pour Buñuel n'est pas forcément ce qui se fait de plus ravissant en termes d'esthétique mais il faut avouer que ça interpelle, et que ça a de la gueule, surtout si on compare ça au marasme des affiches de films d'aujourd'hui, toutes bâties sur le même défilé de façades d'acteurs et d'actrices mal superposées sous Photoshop. Visez-moi un peu cet admirable cul en lieu et place de l'effigie féminine de la statue de la liberté. Il en faut, de la liberté, pour se permettre d'en fustiger l'étendard avec une telle trivialité et pour en faire l'affiche d'une œuvre cinématographique. Dans ce film génial, l'avant-dernier de sa carrière, écrit comme beaucoup d'autres avec Jean-Claude Carrière, Buñuel, fort de son ironie habituelle, fustige bien des castes, des institutions et autres formes d'autorité, comme il l'a toujours fait, quoiqu'avec ici plus qu'ailleurs une forme d'absolue légèreté et beaucoup de distance. L’Église Catholique est moins violemment chargée que dans un film comme Viridiana mais elle en prend quand même pour son grade dans la séquence de l'hôtel où des moines en toges surpris par l'orage et reclus dans un hôtel de campagne se laissent aller à taper le carton de poker avec une infirmière et d'autres inconnus, tout en fumant et en buvant à foison. Comme si la situation n'était pas déjà assez tordue, assez cocasse, Buñuel en rajoute une couche quand Michel Lonsdale, autre pensionnaire de l'auberge, invite la compagnie à poursuivre leur petite sauterie dans sa chambre. La scène se conclut quand le même Lonsdale ressort de la salle de bain attenante à sa loge avec son immense compagne brune toute vêtue de cuir, portant lui-même un pantalon troué au niveau des fesses, pour se faire fouetter par celle qu'il nomme sa "rombière" en gueulant des insanités ("Fouette-moi ! Je suis pourri ! Je suis lépreux !") devant l'assemblée qui quitte rapidement les lieux, et Lonsdale de les supplier de rester : "Attendez, ne partez pas ! Que les moines restent au moins !".




La scène est très drôle et le surplus d'incongruité amené par l'apothéose du couple sado-maso se fouettant devant leurs invités rend la situation première, qui ne l'était pas jusque là, parfaitement anodine. Si bien que l'amoncellement d'absurdités toujours plus improbables aboutit à une forme étonnante de crédibilité. C'est un bon exemple des scènes qui composent l’œuvre, un film à sketches pour ainsi dire, reliés les uns aux autres par un ou plusieurs personnages abandonnés au fur et à mesure de la non-intrigue pour en introduire de nouveaux. De sorte que sous les apparences d'un grand n'importe quoi le film est cousu, tissé avec logique et presque avec organisation. Le génie de Buñuel c'est de raccorder les éléments disparates et hétérogènes de son film, gouvernés par le hasard comme dans un cadavre exquis surréaliste mais néanmoins très écrits, sans qu'ils n'aient le moindre rapport les uns avec les autres. Et comme toujours avec cet immense cinéaste, on est constamment surpris, voire abasourdis, incapables de prévoir ce qui va suivre, un nouveau grain de sable enrayant toujours la machine réaliste pour permettre le règne d'une liberté qui pour Buñuel est au cœur du cinéma et en fin de compte de l'art tout entier.




Le film commence comme un document historique, au début du XIXème siècle, avec une reconstitution du célèbre Tres de Mayo de Goya tout à fait convaincante, à ceci près qu'un espagnol insurgé s'écrie "A bas la liberté !" avant d'être fusillé avec les siens par les troupes napoléoniennes. Après l'événement, un officier de Napoléon (Bernard Verley) va embrasser la statue d'une reine et reçoit un coup de poing de la statue voisine, celle du roi défunt, manifestement jaloux. La tête bandée et décidé à se venger, le capitaine des dragons décide de déterrer le cadavre de la reine pour lui faire l'amour. Une narratrice raconte cet épisode en voix off et nous la découvrons soudain sur le banc d'un jardin parisien, en pleine époque contemporaine, en train de lire un livre sur les guerres napoléoniennes et de discuter avec une autre dame. Les enfants dont ces deux femmes ont la garde, deux petites filles à vélo, s'éloignent un peu pour faire du toboggan, observées par un pervers qui leur montre et leur offre des photos indécentes. Les parents des deux gamines, Jean-Claude Brialy et Monica Vitti, trouvent les photos, les confisquent, et les admirent ensemble, choqués par tant d'obscénité, quand un contrechamp finit par nous montrer les clichés : des cartes postales de monuments historiques, dont le plus dégueulasse aux yeux du couple semble être le Sacré-cœur. Le soir même, Brialy n'arrive pas à dormir et voit défiler dans sa chambre des animaux et un facteur qui lui jette son courrier sur les genoux.




Parmi les épisodes les plus mémorables on retiendra la classe de policiers auxquels un professeur, sans cesse interrompu par des alertes et autres exercices de tir, enseigne les variétés de mœurs d'un pays à l'autre sur un sujet tel que la polygamie, ou cet épisode où des bourgeois se retrouvent pour un dîner, assis autour d'une grande table de réception, non pas sur des chaises mais sur des cabinets, faisant leurs besoins tous ensemble et ne mangeant qu'un par un dans une petite pièce reculée où ils s'enferment à clé… Des correspondances s'établissent entre les sketches puisqu'à l'insurgé espagnol s'écriant "A bas la liberté !" avant d'être fusillé répond un tueur condamné à mort et libéré aussitôt comme si de rien n'était, ou, plus loin, quand à la reine que l'officier de Napoléon déterre pour lui faire l'amour répond la sœur (Adriana Asti) assez incestueuse du préfet de police qui, bien que décédée, lui téléphone depuis son caveau pour lui donner rendez-vous. Tout le film repose sur un sens aigu et maîtrisé de l'absurde pur et dur, de l'abolition des impossibles, du mariage des contraires, comme quand le préfet de police devient tout d'un coup deux personnages (Julien Bertheau et Michel Piccoli), buvant un scotch avec lui-même, ou quand la fille de Jean Rochefort est recherchée par la police alors qu'elle est bien présente, idée qui donne libre cours à des dialogues savoureux, le commissaire (Claude Piéplu) chargé de l'enquête affirmant : "Nous allons commencer par établir une fiche de disparition. Vous avez bien fait de l'emmener, ça va drôlement nous faciliter les choses…", puis, s'adressant à un subalterne : "Fouillez tout Paris pour retrouver cette petite fille. - Très bien, nous ne pouvons pas l'emmener avec nous ? - Non non, regardez-la bien pour la reconnaître et commencez immédiatement".




Quand on lui demandait d'où venait le titre de son film, Buñuel répondait : « D'une collaboration entre Marx et moi. La première ligne du manifeste du parti communiste dit : "Un fantôme parcourt l'Europe…", etc. Pour ma part, je vois la liberté comme un fantôme que nous essayons d'attraper et… nous étreignons une forme brumeuse qui ne nous laisse qu'un peu d'humidité dans les mains. (…) Dans mon film, le titre a surgi de façon irrationnelle, comme celui d'Un chien andalou, et pourtant, je pense qu'aucun titre n'est plus adéquat, dans un cas comme dans l'autre, à l'esprit du film ». Et quel film... drôle, vivifiant et qui en prime soulève de nombreuses réflexions sur la réalité, sur les possibilités qui se trouvent derrière chaque porte, et sur la liberté elle-même, bien entendu. Ce fut l'avant-dernier de la longue et admirable carrière de Buñuel. Moins magistral sans doute que les deux œuvres qui l'encadrent, Le Charme discret de la bourgeoisie et Cet Obscur objet du désir, c'est un film plein de surprises et très euphorisant, qui porte définitivement bien son titre, peut-être plus aujourd'hui que jamais. Procédant d'un bout à l'autre d'une latitude absolue et d'une invention presque invraisemblable, il est le fantôme d'une liberté artistique que nous peinons désormais à croire possible et qu'il fait bon revisiter de temps à autres pour se laisser hanter à nouveau par cet esprit ludique excessif qui a su ériger le hasard et l'imagination en maîtres.


Le Fantôme de la liberté de Luis Buñuel avec Bernard Verley, Jean-Claude Brialy, Monica Vitti, Jean Rochefort, Claude Piéplu, Michel Piccoli, Jean Bertheau et Adriana Asti (1974)

4 juin 2012

Silent Running

Dans un futur indéterminé, la végétation sur Terre a fini par totalement disparaître. À bord d'un immense vaisseau spatial en orbite autour de Saturne, une équipe constituée de quatre chercheurs a pour mission de maintenir en vie les derniers spécimens végétaux existant, en vue d'une éventuelle réimplantation sur Terre. A l'aide de trois aimables robots, le botaniste Freeman Lowell (Bruce Dern) s'occupe avec passion de l'entretien de serres géantes en forme de dômes. Ses collègues doutent quant à eux de l'utilité de leur mission et n'attendent qu'une seule chose : rentrer à la maison, retourner sur Terre. Quand un message les informe que le projet de reforestation est abandonné et leur ordonne de détruire les serres pour que le vaisseau puisse servir à des opérations commerciales, Freeman Lowell s'oppose et met tout en œuvre pour sauver les dernières végétations existantes...



Ce film de science-fiction atypique du début des années 70 est le premier et l'un des seuls longs métrages réalisés par Douglas Trumbull, un très grand nom des effets spéciaux puisqu'il participa très activement à ceux de 2001 L'Odyssée de l'espace, Blade Runner et Rencontres du Troisième Type. Plus étonnant, Silent Running marque les modestes débuts du grand Michael Cimino, qui a ici co-écrit le scénario. Aujourd'hui, ce film au message encore plus d'actualité qu'à sa sortie se présente un peu comme une sorte d'ancêtre très écolo et psychédélique de Moon, le fort sympathique premier film de Duncan Jones. Impossible, en effet, de ne pas penser à Moon lorsque l'on voit ce personnage très isolé, interprété avec beaucoup d'énergie et une conviction indispensable par l'excellent Bruce Dern, condamné à une tache devenue totalement absurde dans un monde dévoré par le cynisme. Un même esprit se dégage de ces deux films qui brassent des thèmes similaires, sur un rythme assez nonchalant qui pourra en décontenancer certains. Un message pessimiste mais empreint d'humanisme et de développement durable finit dans les deux cas par l'emporter, en étant toujours accompagné d'une charge nécessaire contre un monde tant aveuglé par le profit qu'il en oublie l'essentiel.



Silent Running est visuellement très réussi malgré la petitesse du budget qui fut accordé à Doug Trumbull. Spécialiste en la matière, ce dernier a opté pour des effets spéciaux aussi simples qu'ingénieux, qui font que si son film a certes un petit peu vieilli (ne mentons pas), il s'en tire beaucoup mieux que d'autres, même parmi les œuvres de science-fiction plus récentes. Les petits robots qui accompagnent notre héros, à l'aspect rudimentaire mais au charme irrésistible, étaient par exemple joués par des hommes naturellement mal-formés, auxquels il manquait toute la partie inférieure du corps (comme le célèbre Johnny Eck, le fameux freak du film de Tod Browning), et qui étaient simplement cachés derrière d'adorables costumes. Ces "drones", comme ils sont appelés dans le film, sont à peine anthropomorphe et ressemblent plus à des sortes de palmipèdes, du fait de leurs démarches chancelantes et de leurs drôles de "pieds", qu'à des hommes, mais ils s'avèreront bien plus humains que les collègues antipathiques de Freeman Lowell. Grâce à leur allure maladroite et leur personnalité attachante, ces "drones" entrent directement au panthéon des plus cools robots du 7ème Art !



Je recommande donc aux plus curieux d'entre vous ce film de SF original qui plaira forcément aux amateurs du genre et dont le côté très écolo et hippie, renforcé par les chansons de Joan Baez (seule "présence" féminine du film en dehors de Dame Nature), s'attirera les faveurs des nostalgiques de Woodstock et des électeurs d’Éva Joly. Silent Running a aussi la très chic idée de nous quitter sur une dernière image aussi simple que magnifique qui finit de nous séduire et multiplie notre envie d'inciter à redécouvrir ce film et d'en dire du bien. Une conclusion assez poétique du plus bel effet, où l'on voit un petit être mécanique solitaire arroser avec un seau de plage une végétation menacée poussant bien loin de la Terre, sous des soleils artificiels, et condamnée à la dérive dans une serre préservée, à l'abri des hommes, mais voguant vers un avenir incertain...


Silent Running de Douglas Trumbull avec Bruce Dern, Cliff Potts et Ron Rifkin (1972)