30 avril 2012

Toutes nos envies

Qu'est-ce qui ne va pas, Philippe Lioret ? Qu'est-ce qui ne va pas !? Moi, je ne t'avais rien demandé, j'allais très bien, Philippe, tu n'aurais pas dû t'en faire ! Je passais une soirée plutôt tranquille, jusqu'à ce que je mate ton film. Je luttais simplement contre un mal de bide carabiné, conséquence logique d'un barbecue dominical chez mes beaux-parents. "Faire honneur aux repas", "avoir très bon appétit" étant la seule qualité qu'ils me reconnaissent, je m'étais donné pour mission de ne pas faillir à ma belle réputation. Hélas, mon organisme n'est pas habitué à ingurgiter autant de matières grasses, autant de viande grillée. J'ai un peu goûté à tous les vertébrés du monde ce dimanche-là. Ce barbecue, c'était l'Arche de Noé revue et corrigée à la plancha. Quelques feuilles de salades, c'est loin d'être suffisant pour aider à digérer tout ça. A l'heure qu'il est, je lutte encore, et je n'ai pourtant rien avalé depuis. Je suis à la diète. Je rechigne même à boire de l'eau. Rendez-vous compte ! Bref, sachez bien qu'à part cet important souci de digestion, tout allait pour le mieux au moment de lancer Toutes nos envies, le dernier rejeton de Philippe Lioret, cinéaste engagé à dégager, à qui l'on doit déjà l'abominable Je vais bien ne t'en fais pas et le médiocre Welcome.


J'avais à peu près cette mine lorsque j'ai lancé le film.

L'affichage de mon lecteur dvd m'indiquait qu'à peine 9 petites minutes venaient de s'écouler quand j'ai commencé à sombrer dans une sévère dépression mélancolique. Vincent Lindon n'avait même pas encore fait son entrée en scène. Apathique, je suivais innocemment les mésaventures de la belle Marie Gillain dans le rôle de Claire, une jeune juge d'instance confrontée aux personnes en situation de surendettement qui tente de venir en aide à la mère d'une amie de sa petite fille, prise dans l'étau d'un organisme de crédit impitoyable. Dit comme cela, ça n'a l'air de rien, mais croyez-moi, à l'écran, c'est la déprime totale. C'est fait de telle façon que ça vous colle illico un cafard monstrueux. L'énoncé clinique de toutes les sommes que doit la jeune maman endettée n'y est pas étranger. Le fait qu'elle se félicite d'avoir trouvé un emploi à mi-temps en tant que caissière dans un supermarché pourri, croyant cela suffisant pour rembourser ses dettes et subvenir aux besoins de ses trois enfants qu'elle élève seule, ça n'arrange évidemment rien à l'affaire. Ni une ni deux, j'envoyais fissa un mail à mon acolyte Rémi, fan hardcore de Marie Gillain, pour le prévenir de ne pas s'envoyer ce film un soir où son moral serait déjà défaillant. Sitôt le message d'alerte envoyé, je relançais le brûlot de Philippe Lioret et j'apprenais aussi sec qu'il ne restait plus que quelques mois à vivre à la douce Marie Gillain, atteinte d'une tumeur au cerveau incurable. Voilà pour les 10 premières minutes irrespirables de ce film terrible, qui nous prend brutalement en otage et nous saisit à la gorge pour ne plus jamais relâcher son étreinte.


Le seul moment "sexy" du film.

Sérieusement, on n'a pas idée de commencer un film comme ça... J'étais à deux doigts de l'arrêter net pour ne plus jamais le relancer, animé d'une rancune tenace envers Philippe Lioret. Passé le premier quart d'heure, l'arrivée du personnage incarné par le toujours impeccable Vincent Lindon apporte un peu de lumière à ce film si glauque, si gris ; mais c'est tout de même trop maigre. L'acteur a beau faire tout son possible, apporter sa présence pleine de bonhomie et son charisme redoutable, cela ne suffit pas. D'ailleurs, Marie Gillain aussi est très bien, irréprochable, rien à dire là-dessus. En vérité, aucun acteur n'est à blâmer, à l'exception peut-être de celui qui joue l'époux de Marie Gillain (un dénommé Yannick Renier, le demi-frère de Jérémie et qui n'a même pas le quart de son talent), un personnage toujours de bonne humeur, qui s'émerveille de tout, et tout particulièrement de ses propres talents de cuisinier alors même que sa compagne vomit en silence dans la salle de bains. Un type insupportable dont l'humeur contraste méchamment avec celle du spectateur et que l'on a donc très naturellement envie de fracasser. La tignasse redoutable et la mâchoire proéminente de ce comédien n'aident pas du tout à le rendre un brin sympathique. Je le place en état d'arrestation pour délit de sale tronche.


Il faut que Vincent Lindon raye de son carnet d'adresses le nom de Philippe Lioret (et qu'il en profite aussi pour effacer celui de Pierre Jolivet).

Toutes nos envies est un cocktail d'idées noires. Un film-massue à déconseiller aux plus sensibles d'entre nous. Je l'ai moi-même arrêté au bout d'une quarantaine de minutes, dans un réflexe salvateur totalement inespéré en plein repli catatonique. Une sale nuit m'attendait, due à mon estomac en vrac, mais aussi à l'ensemble de mon organisme, mental et physique, que Philippe Lioret avait sournoisement pris pour cible. Ton film se termine peut-être bien, Philippe, mais il commence si mal que je ne le saurai jamais. D'ailleurs, non, il se termine forcément mal puisque Marie Gillain est promise à une mort certaine. A travers le portrait de ces deux personnages campés par Gillain et Lindon, Toutes nos envies a peut-être la louable intention de faire l'éloge de ces combattants du quotidien ancrés dans une réalité sociale éprouvante, violente et cruelle. Certes, mais ça pèse des tonnes et des tonnes, Philippe, et je place très facilement ton pamphlet dans le top 5 des films français les plus cafardeux de ces dix dernières années, alors que la concurrence est extrêmement relevée (je pense par exemple à Partir, mais ça n'est pas le seul). Cet article est là pour vous prévenir, chers lecteurs. Je ne prends aucun plaisir à me rappeler l’œuvre de Philippe Lioret. Toutes nos envies est un sale film. Sans doute un film "utile" dans ce qu'il dénonce de la société actuelle, comme l'était peut-être déjà Welcome, je n'en sais fichtre rien, mais une chose est sûre : c'est fait d'une telle façon qu'on n'a pas envie de voir ça, de s'infliger une telle épreuve. C'est simplement désagréable, pesant, plombant. Un "cinéma de résistance", comme le disent certaines critiques, qui vous paralysera de pessimisme et aura votre peau bien avant d'atteindre sa véritable cible.

Sur ce, je m'en vais prendre du Forlax.


Toutes nos envies de Philippe Lioret avec Marie Gillain, Vincent Lindon, Amandine Deswasmes, Yannick Renier et Pascale Arbillot (2011)

28 avril 2012

Le Fossé

Notre fidèle guest-rédacteur Joe, le chef d'orchestre et fondateur du webzine musical et polémique C'est Entendu, aka Joe Bean, littéralement Joe le Harricot, vient nous parler du Fossé de Wang Bing, dont nous regrettions l'invisibilité dans notre édito du 1er avril, pour nous en dire tout le bien qu'il en pense et l'urgente nécessité pour le public, notamment français, de voir ce film, de voir d'autres films, de voir, tout court.

Le film de Wang Bing a vraiment raté son audience, pour le coup. Ou disons plutôt qu'on n'a pas vraiment laissé au public une chance de le rencontrer. Très peu de séances dans un nombre réduit de salles, le temps d'une semaine et demi : même à Paris, il fallait se presser pour le voir. Passons sur le manque de visibilité offert aux "petits films", surtout lorsqu'ils sont comme celui-ci présentés dans le cadre d'un diptyque (dont l'autre moitié est Fengming, chronique d'une femme chinoise, un documentaire du même auteur sur le même sujet paru en même temps mais encore moins visible dans les salles), ça ne sera pas le sujet d'aujourd'hui. Si je déplore que Le Fossé n'ait pas bénéficié d'une véritable chance d'être vu, c'est surtout parce qu'il me semble capital de faire voir aux français de 2012 les conditions de détention des prisonniers "droitiers" du régime communiste chinois de 1960.



Parallèlement à l'interview-documentaire de Fengming, survivante chinoise des camps de déportés, Wang Bing a ainsi tourné une fiction autour du camp de "rééducation par le travail" de Jiabiangou, dans le nord-ouest aride et sec de la Chine, qui dépeint les conditions de vie et surtout de mort des "travailleurs" qui par manque de vivres, de forces et d'espoir deviennent rapidement des morts en sursis. On y voit s'élever, tant bien que mal dans cette atmosphère délétère, quelques pics d'énergie aussi éphémères qu'inutiles lorsqu'une discussion politique "éclate" entre un fidèle du parti enfermé à tort et qui y croit encore et d'autres beaucoup plus critiques, lorsque la femme d'un condamné vient le retrouver et arrive huit jours trop tard, lorsque la nouvelle de la mort de son époux lui est annoncée et qu'elle hurle son désespoir, lorsqu'elle exige de connaitre l'emplacement de sa tombe et qu'on la menace de représailles pour ses velléités dissidentes, lorsqu'elle parcourt le désert de tombe en tombe pour finalement trouver les restes de son bien-aimé, lorsqu'enfin le plus "candide" des prisonniers et son ancien professeur se lancent dans une évasion perdue d'avance. Tout cela étouffé par le désespoir extrême entourant le camp, jusqu'à ses figures d'autorité, du chef résigné au kapo que le destin condamnera à ne jamais quitter les lieux.



Le réalisateur fait montre de détermination, de réalisme et de simplicité pour transmettre des sentiments de honte, de péril et de profonde désillusion. Dans le même temps, en filmant non seulement les "ennemis" du régime communiste mais aussi des amis déchus ou exilés des idées de Mao, Bing défie la déchéance des idées communistes et dénonce une soumission totale (face au régime et en son sein). De très beaux plans très clairs, dénués de vie mais bourrés de sens, alternent avec des séquences sombres, poussiéreuses, dans les abris souterrains des prisonniers rendus cannibales par la fin. La faim, ça n'est pas la leur qu'ils ressentent mais celle dont ils font l'objet. On les a envoyés s'entasser dans le désert afin qu'il les dévore, d'abord les corps, puis le langage, l'âme et enfin la vie elle-même.



C'est en somme une rengaine "connue", si je puis dire. La dénonciation des camps de travail ou de concentration, on y a eu droit au cinéma, de Lanzmann à Resnais en passant par Rithy Pahn et d'autres... Ne restait-il pour Wang Bing que l'espace d'une chinoiserie de l'horreur, certes cinématographiquement parlante et idéologiquement pertinente ? Je ne le crois pas. Le Fossé et Fengming présentent une valeur particulière, supplémentaire, qui me semble fondamentale dans le contexte de leur parution (et en dépit de leur maigre visibilité) en Europe, et puisque nous y sommes plus particulièrement en France, en 2012. Ce pour la bonne raison que le désespoir soumis que dépeint Bing à travers son portrait de Jiabiangou, ce fossé entre les promesses d'une société et la réalité de ses enfants devrait nous concerner directement, nous autres français, puisque nous sommes en plein dedans.



Le sommeil dans lequel nous baignons depuis si longtemps ne saurait durer éternellement. En 2012 ressent-on seulement les frémissements précédant le glissement de terrain qui surviendra forcément. Loin de moi l'idée de dénoncer ici la mort d'une civilisation et la fin annoncée du système capitaliste dans le détail et les effusions, mais comprenez-moi bien : je suis persuadé que ces choses surviendront. Sinon par un soulèvement interne généralisé (et non pas une indignation de pacotille), en tout cas par un conflit général. C'est inévitable. On ne peut pas asséner nuit et jour aux gens qu'ils doivent faire de l'exercice et s'enfiler dix fruits et légumes par jour tout en les incitant à travailler davantage et à manger vite et mal pour gagner du temps (de travail, pas de vie). Ceux qui travaillent au bureau, au chantier, à l'usine, et qui n'ont pas la chance d'avoir une cantine bon-marché-mal-bouffe à disposition font comme moi : ils mangent des sandwiches à la pause déjeuner. Ca n'est pas une simple question de temps (celui de commander dans un restaurant) ou d'organisation (on peut préparer ses repas la veille au soir et les tupperwarer), c'est une question d'argent. Pas besoin d'être au SMIC pour ne pas disposer des moyens de déjeuner au restaurant, pas même une saucisse/salade. Même en faisant grimper le SMIC à 1700 euros comme certains le promettent, un tel train de vie (je ne parle que de la simple idée d'être en mesure de déjeuner allez, disons deux à trois fois par semaine dans un bistrot de quartier) resterait impossible.



Ceci n'est qu'un exemple et pas le pire de ce que la situation a de terrible. Ne pas avoir les moyens de déjeuner, peu importe à la limite, ça n'est pas quelque fracture sociale ou quelque précarité généralisée qui soit le sujet. Il s'agit de réalisme ! Les français d'aujourd'hui veulent à tout prix conserver un modèle social déjà disparu, parce qu'ils refusent de voir qu'il a disparu, de se l'avouer. Oh pas tous, bien entendu. Les plus précaires le savent bien, mais tant d'autres semblent s'accrocher à l'idée que nous pouvons bricoler ces crises, tripatouiller le système qui fuit de partout, reboucher les trous avec des mensonges (pas ceux des politiques, ceux que la masse exige d'eux !) et vaille que vaille. On en est là. Dans un pays d'aveugles ou les borgnes sont bien emmerdés et qui ne demande qu'à s'effondrer pour mieux renaître. Or, pour que les choses avancent, il faut combattre cette cécité opportune et le film de Wang Bing participe de cet effort, à sa façon, en proposant une réflexion sur le regard. Regard des masses chinoises détourné des camps, regard des communistes brouillé par l'idée unique de Mao et regard des condamnés interdit de cité. Malgré ses faibles moyens et sa visibilité réduite, Le Fossé peut éveiller le regard de non-voyants français et c'est là toute la force de sa parution ici et maintenant.



Seulement voilà : qui pour voir Le Fossé ? Évidemment personne, ou presque. La réponse était dans la question. Pas de robots géants pour divertir, pas d'exotisme pour éveiller les sens (un désert, ça n'a jamais fait vendre au Club Med) et pas même une belle musique signée John Williams (le film est dénué de tout habillage musical, il est nu, sincère) capable d'en faire un Schindler du pauvre (du chinois). Justement ! C'est là l'une des manières les plus intelligentes de montrer l'horreur. Sans voix off, sans travelling sur des barbelés et sans divertissement. Nous sommes bien assez divertis par ailleurs, nous autres riverains de la Société du Spectacle et adeptes quotidiens du festivisme. Si l'on entreprend de nous faire voir ce que l'on refuse (la vérité), qu'on le fasse de façon intelligente, après tout. Il y a bien des façons de dénoncer, de démontrer et de défendre des idées, mais toutes n'ont pas ou n'ont plus la même force à une époque où l'attention est en baisse et la réflexion ne fait plus bander. En 1966, Raoul Servais pouvait se permettre d'user du dessin animé, d'un manichéisme enfantin et d'une schématisation de cour de récré pour "montrer" le Mal (évidemment très germanazié) sans l'explorer vraiment. De ce point de vue, Chromophobia apparait encore comme une introduction valide à la critique de la violence, mais une introduction seulement, et même un brin anachronique tant on a dépassé la lutte idéalisée d'un bien contre un mal aisément identifiables. Aujourd'hui, pas de tsar, de nazis, l'ennemi est diffus. Ou alors il s'appelle El-Assad et il ne sert à rien d'éveiller les consciences contre ses méfaits : il s'en charge pour vous. Éviter simplicité et manichéisme ne suffit pas : les français refusent la plupart du temps, pauvres d'eux, la pédagogie appliquée. Voyez l'échec auprès du public d'un film comme Les Amours d'Astrée et de Céladon, pourtant éclatant de sincérité, d'enseignements et de beauté. Peut-on citer un autre film qui s'intéresserait à l'adaptation d'Honoré d'Urfé, à l'époque Gallo-Romaine ou qui prenne le temps de renseigner personnages et spectateurs quant à la religion des Gaulois d'alors ? Imagine-t-on tant de scénarios consacrés à la politique de l'amour qu'il faille en snober un si beau, un qui professe avec une telle sagesse les enseignements de sentiments aussi importants que le respect, la colère, la jalousie et l'adoration ? Une œuvre pédagogique aurait peut-être davantage de prise sur la réflexion des spectateurs, c'est en tout cas mon sentiment profond et je regrette que le public n'y soit pas sensible, mais si l'on ne peut enseigner, il convient de renseigner, d'ouvrir des yeux trop souvent mi-clos, et la sincérité crue et directe du film de Wang Bing me semble plus à même d'être accueillie avec bienveillance par nos concitoyens. Ne prenez pas cela pour de la condescendance, d'ailleurs. Essayer d'être honnête avec les siens, jusque dans leurs travers, ne me parait pas négatif, au contraire ! C'est parce que je convoite le bien de mon pays et de mes frères français (et européens, le nationalisme n'étant pas mon dada) que je me permets de suggérer qu'ils seront sans doute plus réceptifs face à un film quasi-documentaire comme Général Idi Amin Dada : Autoportrait (de Barbet Schroeder, 1972), tourné en Ouganda face au charismatique leader, le montrant sans fard (et sans grandeur cinématographique) au quotidien, qu'au Mishima : A Life in Four Chapters de Paul Schrader (1985) qui montre avec poésie et théâtralité que tout combat, même réactionnaire, même perdu d'avance, vaut mieux que la paresse et la soumission. Le Fossé n'est pas simple à voir, c'est une vision effrayante, éprouvante, désolante et inaccessible au plus grand nombre. Je soutiens que si l'on faisait l'effort de régler la question de l'accès, les spectateurs, les français et les européens qui le verraient, eux se joueraient de l'épreuve et en sortiraient les yeux agrandis.


Le Fossé de Wang Bing avec Li Xiangnian, Lu Ye et Lian Renjun (2012)

26 avril 2012

Bellamy

Nous avons vu ce film au cinéma. C'était le dernier Chabrol, il fallait aller le voir sur grand écran, même si on ne savait pas du tout que ça serait le dernier Chabrol quand on est allé le voir. Quoique. Y'avait de gros indices... N'espérez pas le thriller hard-boiled annoncé par cette affiche sanglante qui ressemble à un poster de chez Total, avec le Bibendum Michelin et tout le tintouin. N'espérez pas le polar bourré de testostérone que laissent espérer les gros bras du casting : Cornillac, Gamblin, et surtout Depardieu. Ce film annonçait la mort au moins cinématographique de son auteur, définitive disons, parce que les précédents Chabrol étaient déjà en demi-teintes quand ils n'étaient pas complètement foirés : La Fleur du mal, La Demoiselle d'honneur, La Fille coupée en deux... Mais avec Bellamy on atteignait un comble dans la quête du vide, du néant. Impossible aujourd'hui de nous rappeler l'intrigue de ce film, son sujet global, le moindre dialogue ou la plus petite scène. Hormis peut-être deux décadrages sans saveur et le vague flash d'un face-à-face musclé entre Gamblin et Depardieu dans un Formule 1, où l'acteur obèse passait son temps à secouer ses draps et à refaire son lit. On croit aussi se souvenir d'une scène tendue entre un raptor surexcité et Laura Dern dans un mini-short que Lynch porte depuis en béret, mais nous ne sommes pas persuadés que cette scène soit bel et bien dans Bellamy.



Le pire c'est que même pendant la séance on aurait été infoutus de comprendre de quoi parlait le film. Entre co-rédacs on nageait complètement dans le récit insipide du père Chabrol (Félix imite avec ses mains le mouvement de la brasse à mes côtés). A la fin de sa vie, faire un film devenait plus que jamais pour Chacha un prétexte pour satisfaire à sa gourmandise et à son épicurisme légendaires, toujours la main droite au fion d'une serveuse ou d'une assistante (le souci naissant du fait qu'il n'employait que des membres de sa famille à tous les postes du plateau), et la main gauche accrochée à son quart de rouge, "la boisson du garde rouge !", se plaisait-il à hurler très fort. La fameuse pause d'entre midi et cinq devenait de plus en plus matière à procès pour Chacha et ses invités, pas les derniers à verser dans la picole, et notamment Depardieu, cas auquel nous avons choisi de consacrer la fin de cet article.



Toutes les grandes stars française du cinéma sont-elles condamnées à finir en eau-de-boudin ? Amy Winehouse, Whitney Houston, Jean Reno, Christian Clavier et donc Gérard Depardieu. Le trio infernal des gros tocards de droite, même si Reno et Clavier n'ont jamais au grand jamais été des stars, en tout cas pas en France. Sur ce blog on aimait Depardieu jusqu'à récemment, en vérité jusqu'à son intervention au meeting de Sarkozy, où il est allé gueuler que notre président serait un saint homme injustement lynché par le peuple de France, un homme qui "ne fait que du bien et dont on ne dit que du mal"... On pouvait espérer que l'acteur, qui a commencé sa carrière détendu du gland dans un film prônant une certaine liberté, couilles à l'air et chapeau de paille enfilé sur des cheveux de la même étoffe, ne serait pas devenu un militant de droite prêt à tout pour copiner avec les puissants quels qu'ils soient. C'est raté. On ne dira pas du jour au lendemain que c'est devenu un mauvais acteur, juste qu'il est totalement à côté de plaque, à la ramasse, qu'il nous fait de la peine et que s'il a toujours un bon moteur, y'a plus personne au volant.


Bellamy de Claude Chabrol avec Gérard Depardieu, Jacques Gamblin, Clovis Cornillac et Marie Bunel (2009)

24 avril 2012

L'Exercice de l'État

Ce que raconte L'Exercice de l'État, le quotidien d'un ministre des transports, est intéressant, et le point de vue aussi bien que le discours sont justes. La scène onirique initiale, métaphore fantasmagorique du pouvoir politique où une grande et belle femme nue digne des modèles d'Helmut Newton s'engouffre à quatre pattes dans la gueule d'un crocodile en plein Palais de l’Élysée, installe d'emblée une tension maintenue tout au long de l’œuvre par le rythme soutenu de ce qui suit, le portrait ultra réaliste d'un ministre en fonction. Véritable vaccin contre tout embryon d'ambition politique chez le spectateur, le film montre bien les immenses difficultés et autres emmerdements de la profession en même temps qu'il dresse un portrait peu reluisant de la France en tant qu'objet de pouvoir esquinté et qu'il dépeint l'ambiance répugnante des petits jeux de domination ridicules qui règnent dans les ministères et autres grandes instances, avec ces hommes de main traités comme des chiens et ces politiciens forcés au compromis, déconnectés bien que sympathiques, victimes de leur vision complètement biaisée de la vie des gens du commun qu'ils incitent à voter pour eux comme un commercial racole son client afin qu'il achète son triste produit.



C'est d'ailleurs ce rapport complètement faussé à l'autre et au langage, cet aspect complètement calculé de la parole politique que retranscrit et dénonce Pierre Schoeller en mettant dans la bouche de ses personnages des dialogues parfois très faux, auxquels on ne croit pas beaucoup, voire pas du tout. Par exemple dans la scène où le ministre, Olivier Gourmet, s'invite dans la caravane de son chauffeur et, complètement bourré, tient à ce dernier et à sa femme un discours fatiguant, plein de bons mots peu crédibles balancés au petit bonheur la chance avant d'aller travailler le béton sous la pluie en pleine nuit comme pour s'enivrer facticement de la vraie vie des vrais gens. Dans cette séquence le réalisateur prend un risque, celui de se mettre potentiellement le spectateur las et incrédule à dos en plaçant dans la bouche de son personnage aux agissements quelque peu caricaturaux des phrases toutes faites, bien préparées, étrangement déclamées dans l'urgence pour mieux en trahir l'aisance rhétorique bien huilée et complètement creuse. Schoeller fait le pari osé de ne pas perdre ou agacer son public en montrant à quel point la vie quotidienne d'un ministre ne passe que par les mots, plus par les mots que par les actes, avec ce personnage qui use sa vie entre quatre téléphones et quatre conversations simultanées où il glisse les mots d'un interlocuteur dans la conversation de l'autre tout en écoutant sa conseillère en communication qui lui en glisse de nouveaux à placer ici ou là sans écouter ce qu'on lui répond. Tout passe par le langage, le bon mot dit devant la caméra lors de l'accident de bus, les mots assassins du président, la belle formule lâchée à l'électeur de base, etc. Et c'est bel et bien triste à mourir qu'il y ait tant de paroles "fausses" dans un monde supposément de langage et en réalité de pur bavardage. Toutefois la gêne naît quand Olivier Gourmet, par ailleurs excellent une fois de plus ici (et supporté par de bons Michel Blanc et Laurent Stocker), semble réciter ces grandes phrases au spectateur lui-même, avec emphase et en toutes circonstances : "La Politique est une meurtrissure permanente…".



Typiquement avec ce dernier exemple on peut reprocher à Pierre Schoeller de tomber parfois dans ce qu'il dénonce, la phrase ou la scène trop faciles. Si le discours du cinéaste est juste, les moyens de ce discours ne sont pas toujours euphorisants, notamment cette métaphore scénaristique elle aussi sur-écrite quand, pour éviter les manifestants, c'est-à-dire la foule, pour éviter d'affronter le peuple, le ministre décide de faire prendre à son chauffeur une voie d'autoroute parallèle, déserte, en travaux, pas finie, et que survient l'accident. Et c'est le chauffeur-chômeur, homme du peuple taiseux, qui meurt, victime inutile du comportement absurde et irresponsable du politique, de sa prise de risque inconsidérée et de sa fuite face à ses obligations dans une tentative d'aller plus vite que la musique et de contourner la plèbe... L'idée est juste, c'est un fait, mais la façon de la délivrer est, permettez l'oxymore, légèrement lourde. Il y a aussi des scènes énervantes, comme celle un peu trop longue et trop insistante de l'enterrement du chauffeur avec ces chants corses insupportables. Et puis quelques belles fautes de goût qui font tache dans un film par ailleurs assez élégant, à l'image des incessants SMS qui s'affichent sur tout l'écran : c'est moche que ça n'en peut plus, et même si l'effet colle encore une fois avec le thème de l'omniprésence des mots tout-puissants et de la communication permanente, ça donne rapidement envie de foutre le camp. Bref L'Exercice de l'État est un film pertinent et intelligent, qui dresse un portrait assez exact et très parlant - c'est à dire très alarmant - de la pratique politique dans notre pays, sans être tellement visionnaire ni complètement bien réalisé. Un film à ne peut-être pas revoir, mais à voir une fois quand même.


L'Exercice de l'État de Pierre Schoeller avec Olivier Gourmet, Laurent Stocker, Michel Blanc et Zabou Breitman (2011)

22 avril 2012

Très bien, merci

Ou quand un titre ne sert pas son film. Emmanuelle Cuau s'est laissée prendre à une mode très française des années 2006/2007 consistant à choisir pour titre une réponse banale et toute faite, pour ne pas dire insipide, à une question du quotidien. Ainsi après Je vais bien ne t'en fais pas, J'attends quelqu'un ou Ce soir je dors chez toi venait Très bien, merci, une œuvre d'un tout autre calibre, aux aspirations et à l'audace inversement proportionnelles à celles de ses concurrents de titrologie. S'il existe un "vote utile" (celui par exemple qui nous fera voter Chevènement dès le premier tour en mai 2012), il existe aussi des films utiles, et celui-là en fait partie. C'est le film définitif sur la période Sarko, celui qui a su épingler avec brio, et ce immédiatement après l'accession au pouvoir de celui qui nous pourrit la vie depuis cinq ans, les travers d'un système sécuritaire voire tendancieusement autoritaire et l’oppression des citoyens au quotidien, sans donner l'impression de grossir le trait (ou juste ce qu'il faut), sans tomber dans la caricature ou dans le tract politicard, ni dans le misérabilisme.



Ce film c'est la descente aux enfers d'un homme lambda brillamment interprété par Gilbert Melki, qui assiste un beau soir à une altercation entre deux flics et un pauvre type, observant la scène en témoin silencieux. Les flics le prient de dégager mais il fait valoir son droit à se tenir là innocemment avant de sortir de sa lâcheté habituelle et si commune en signifiant à ses interlocuteurs qu'ils se montrent un peu trop zélés face à un citoyen quelconque et inoffensif. Mais les policiers ne l'entendent pas de cette oreille et décident rapidement de l'emmener au poste pour le placer en garde-à-vue. Après son incarcération, l'expert comptable perd son emploi et de fil en aiguille, refusant de se soumettre et d'accepter l'injustice, plonge lentement, pour finir interné en hôpital psychiatrique, jugé fou par ceux qui le sont à ses yeux. Sorti du centre et au chômage, il ne correspond plus aux critères d'une société refusant de donner une seconde chance à ses membres ayant chuté. Il a beau envoyer des CVs et les grossir à droite à gauche, comme on fait tous, il reçoit toujours des fins de non-recevoir, quand il ne reçoit pas strictement rien. Il finira par obtenir un job en gonflant à bloc son dossier, contraint par un système absurde et sclérosé à agir mochement, à tricher tout simplement.



Emmanuelle Cuau a osé poser ses gros roustons sur la table avec ce film qu'il faudrait revoir aujourd'hui, à la veille des soirées électorales déprimantes qui s'annoncent difficiles. Un film utile. On a montré ce film à nos pères respectifs, qui partagent nos opinions politiques. L'un a beaucoup aimé, considérant le film très juste et son discours précieux bien que faisant froid dans le bas du dos. L'autre, plus impulsif, plus à fleur de peau, a littéralement décompensé, il a pété un câble, in a good way, et a quitté les lieux au bout d'une heure, se foutant à la porte de sa propre demeure, à deux doigts d'exploser dans le prochain commissariat venu ou auprès de quelque symbole de la France actuelle que ce soit. Il a tout simplement appuyé sur Stop et a immédiatement saisi son téléphone pour me dire : "Fils, le film que tu m'as filé c'est de la bombe atomique, par contre j'ai fait un trou dans la porte de ta chambre, faudra que tu me retapes ça". Frappé de plein fouet par la pertinence du film d'Emmanuelle Cuau, il a eu besoin d'évacuer la révolte et la colère qui bouillonnaient à l'intérieur de lui. Je (et ceux qui connaissent un peu nos sagradas familias respectives sauront qui s'exprime ici) ne connais que trop bien cet état-là dans lequel mon père plonge de temps à autres, ce caractère de cochon exacerbé par une société immonde qui le pousse à bout au moins une fois par jour, et qui l'a plusieurs fois fait saisir mon chat Doppelgänger par le cou pour s'en servir comme d'un ballon de foot américain, les lacets toujours vers l'extérieur, afin de marquer des drops impossibles entre les deux sapins devant la maison.


Très bien, merci d'Emmanuelle Cuau avec Gilbert Melki et Sandrine Kiberlain (2007)

21 avril 2012

Nouveau Départ

Titre anglais : We Bought a Zoo. Pas spécialement difficile à prononcer ce titre puisqu'il suffit de dire "Oui bouffe euh zou". Et pourtant, l'afficheur a cru bon de remplacer la traduction, littéralement "On s'est payé un zoo !", par Nouveau Départ. Date de sortie : 14 avril. A l'affiche : sur les épaules de Matt Daemon Tools, la petite Forrest Withaker (étrange homonyme du Ghost Dog), et à leurs côtés, Scarlett Johansson, tous trois connus pour leur engagement très actif auprès de Barack Obama, mais aussi de Green Peace et de l'IONESCO. Donc une flopée d'acteurs sinon socialistes du moins anti-fachos, qui claquent le sourire en regardant confiants vers l'avenir et accompagnés par un titre sans équivoque, rappelant et par le fond et par la forme (même police, même typo, cherchez pas) le désormais fameux slogan de campagne de François Hollande : "Le Changement c'est maintenant". Si l'on va un peu plus loin dans l'analyse, on notera que le trio vedette veut se payer un wildlife park (tendance écolo), dont le nom (Roseboom) est un clin d’œil affirmé au Parti de Mitterrand et sa fameuse fleur au fusil. On peut aussi observer que le seul animal qui sort de ce fameux parc et qui est tourné vers la gauche, donc vers le passé, n'est autre qu'un zèbre qui rappelle le célèbre blouson zébré de Nadine Morano, celle qui mène la basse-cour de Sarkozy, symbolisée sur le poster par une paire de paons connus pour savoir parader en montrant leur cul mais pour n'avoir rien dans la tronche. Pour la petite histoire, au départ la petite fille sur le dos de Damon portait de petites lunettes rondes et rouges à la Eva Joly, rajoutées sur photoshop par des distributeurs français qui penchent définitivement à bâbord, mais ces derniers, préférant se cantonner à des messages subliminaux plus efficaces, ont préféré retirer ces doubles-foyers trop grossièrement engagés et finalement inutiles, la fillette ressemblant déjà comme deux gouttes d'eau à la patronne des écolos. Last but not least, sachez que Cameron Crowe, quand il n'est pas DJ le week-end, n'est autre que le vidéaste attitré et directeur de cabinet (de toilette, juste les teuchios) d'Al Gore. Si le film est un gros packaging de fientes animales et de bons sentiments, l'affichage français est un tract à lui tout seul, que nous avons décrypté pour vous.


Nouveau Départ de Cameron Crowe avec Matt Damon et Scarlett Johansson (2012)

18 avril 2012

Twixt

Je suis très surpris par les avis tranchés que suscite le nouveau film du Dieu vivant Francis Ford Coppola. Il y a assez clairement d'un côté ceux qui adorent le film sans réserves et de l'autre ceux qui le détestent violemment. En ce qui me concerne je trouve ma place, pas si confortable que ça, pile poil entre les deux. Rarement le mot "partagé" n'aura à ce point scrupuleusement défini mon sentiment sur un film. Twixt me paraît en effet presque raté, plein d'erreurs, bourré de défauts et souvent frappé de laideur, mais il a aussi ses qualités, quelques lueurs de génie qui percent ça et là, et puis une légèreté, un humour et une liberté qui le rendent assez aimable. Commençons par ce qui fâche puisque le film commence lui-même par là… L'histoire est celle d'Hall Baltimore (Val Kilmer a certes pris des milliers de kilos mais on n'y pense pas une seconde devant le film tant il n'a rien perdu de sa prestance d'autrefois), un écrivain de seconde zone, un "Stephen King au rabais", spécialiste ès sorcellerie qui publie un énième roman fantastique dont il vient faire la promo dans un bled paumé des États-Unis. Recalé dans une quincaillerie du patelin faute de librairie, personne ne s'approche de l'écrivain, sauf le shérif haut en couleurs du village (Bruce Dern), qui lui avoue être lui-même sur le point d'écrire son premier roman de genre et qui l'invite à venir jeter un œil sur ce qu'il a dans sa morgue : une fillette retrouvée avec un pieu planté dans le cœur. Le bouquin que le shérif propose à Baltimore d'écrire à quatre mains s'inspirerait de ce crime pour raconter le massacre de masse qui eut lieu autrefois dans la bourgade et dont une jeune fille de 12 ans fut l'unique survivante, âme en peine damnée pour l'éternité puisque devenue vampire après son sauvetage in extremis, au contact de ceux qui vivent de l'autre côté de la rivière. Certains rapprochent l'introduction du film, où l'on suit donc Baltimore entre la quincaillerie et la morgue, du cinéma des frères Coen. L'ouverture de Coppola se veut pourtant moins léchée, moins organisée, moins maîtrisée et moins classieuse que l'art loufoque et décalé de ces derniers, et fait plutôt penser par son côté amateur, bancal, maladroit, improbable et quasiment bâclé, au Rubber de Quentin Dupieux, ce qui n'est absolument pas un compliment. Mais ça en devient presque un, de compliment, quand plus tard dans le film, et notamment au moment où le personnage de Flamingo prend ses aises - quand ce marginal efféminé aux cheveux laqués et au visage sur-maquillé vient sur sa grosse moto sauver la fillette et son appareil dentaire du tueur d'enfants -, on se met à penser au Kaboom de Gregg Araki, ce film vulgaire et nul qui mêlait le teen movie au drame familial, film de vampires kitschissime ne se prenant pas au sérieux et jouant à casser les codes pour surprendre à tout prix, quitte à se fourvoyer dans la série Z la plus pénible.


Le film de Coppola est un peu dans cette veine, du moins dans ses pires moments. Il a globalement un aspect très moderne, très "dans le coup", et se veut tout à fait susceptible de devenir "culte" dès la sortie de la salle pour des tonnes de spectateurs friands de petits films à double-fond "déjantés". Twixt a de fait une dimension composite très d'aujourd'hui, ne serait-ce que par son paradoxe fondamental : œuvre de sagesse ressemblant à un premier film fourre-tout d'étudiant, fait de bric et de broc mais en numérique haute-définition avec passages 3D, tourné sans argent mais avec astuce et talent, mêlant le négligé au raffiné, Edgar Allan Poe à Gregg Araki et ainsi de suite. Coppola s'inscrit aussi dans l'actualité cinématographique en ressuscitant un acteur cool sur le retour, comme Aronofsky a ramené Rourke à la vie, mais surtout comme l'exige la lubie très tendance de Tarantino consistant à faire tourner tous les macchabées charismatiques d'Hollywood. Très à la mode aussi le détournement du film de genre qui ne se prend pas au sérieux, jouant d'un sincère hommage aux maîtres en la matière mais pétri d'humour, quitte à placer au milieu du film un sketch complet et assez drôle où Val Kilmer, décidément excellent, essaie d'écrire la première ligne de son futur livre. Bien que le film ait l'air de ne pas y toucher, Coppola y enfile différents niveaux de lecture en plaçant ça et là quelques références distinguées, dont un personnage guest star inattendu et séduisant : la belle trouvaille d'Edgar Allan Poe (Ben Chaplin), qu'on croit admirer en chair et en os ! L'histoire est à la fois cousue de fil blanc et sauvée de sa profonde banalité par un sens aigu de l'absurde et du grand n'importe quoi. On notera aussi le fort penchant pour l'autofiction puisque l'histoire de Val Kilmer est celle de Coppola lui-même, qu'il s'agisse de la mise en abyme de l'écrivain soucieux de se renouveler ou du portrait du père désespéré d'avoir perdu son enfant dans un accident de bateau, sans oublier le côté familial du film puisque Elle Fanning, encore une fois sublime et exceptionnelle dans ce rôle (après son passage remarqué dans Super 8), passe de la fille Coppola (l'imbitable Somewhere) au papa de la sagrada familia, quant à l'épouse d'Hall Baltimore, elle est incarnée par la vraie (ex-)femme de Val Kilmer, Joanne Whalley, rencontrée sur le tournage de Willow où elle était la Sorsha de son MadMartigan. Et puis il y a donc, comme souvent dans le cinéma indépendant américain à la mode, ce mouvement de balancier entre le sérieux et la farce, l'élégance morbide (les traits rouges abstraits sur les gorges tranchées des enfants) et le gore outrancier (le bain de sang final), entre le trivial et le sérieux, le raffiné et le lourdingue, entre un travail sincère et un semblant de je-men-foutisme.



Sauf que Coppola n'est ni Dupieux ni Araki, dieu merci, et qu'il est capable de très belles choses. Pour preuve l'esthétique assez unique des scènes de rêve, avec la matité de ce quasi noir et blanc dans la forêt, où l'image semble se mouvoir d'elle-même imperceptiblement. L'effet lorgne moins du côté de Sin City que de celui des origines du cinéma, intelligemment baignées dans une pure modernité plastique. Dès l'entrée dans le premier rêve, où Baltimore croise le beffroi aux sept horloges mal accordées puis rencontre le fantôme opalescent d'Elle Fanning, on ressent un vif soulagement, on oublie notre peur éprouvée devant une inquiétante introduction moderne dans son ringardisme efforcé, et on se laisse aller à aimer franchement le film. Mais Coppola reviendra à son ton introductif, voire à pire, et gâchera régulièrement les beaux moments de son film. Toute l’œuvre tangue entre le beau et le laid, le sublime et le foiré, le gracieux et le grossier, à l'image de la très belle entrée de Baltimore dans son premier rêve, où Coppola marque une pause entre un beau plan subjectif vers le beffroi et un autre sur Elle Fanning pour montrer son personnage en train de pisser… Cette scène est assez exemplaire du sabotage qu'effectue sciemment le cinéaste sur son propre travail, non pas qu'admirer Val Kilmer prendre cinq secondes pour pisser soit forcément détestable ou méprisable, mais c'est une belle métaphore du grand écart beaucoup trop grand qu'opère Coppola entre de belles choses et d'autres complètement inutiles, surfaites et laides, qui coupent l'herbe sous le pied des premières.



Par exemple quand Baltimore se rend en rêve dans l'hôtel du massacre et rencontre ses deux tenanciers, une grosse dame qui met la table et un moustachu qui répare son horloge : la bonne femme se met soudain à jouer de la guitare et son mari danse sans bouger, la tête en avant, balançant ses bras à droite puis à gauche comme un pendule (on aura compris que le temps obsède Francis), et on est presque mal à l'aise face au ridicule absolu de la scène. Puis tout d'un coup Elle Fanning apparaît à la fenêtre, ferme les yeux et balance doucement, joliment la tête, tout en dessinant un V pour Virginia sur la buée du carreau, et cette belle image suffit à légitimer le morceau de guitare et même à le rendre beau. Mais cet instant de grâce est rompu aussitôt par de nouveaux plans sur l'autre abruti qui balance ses bras comme un épouvantail désarticulé puis par un rapide déferlement de violence digne de Buffy, pour être méchant. Tout le film est parcouru de choses profondément laides et risibles dans lesquelles pointent presque systématiquement une image sublime, une grande idée, un plan parfait, aussitôt effacés par une nouvelle manifestation de pure laideur ou à tout le moins de navrante incongruité, au point que cette juxtaposition de médiocrité et de génie se fait presque superposition, le beau et le laid ayant cours en quasi simultanéité, d'où le sentiment de partage éprouvé face au film, aussi ridicule et ingrat que riche et fascinant, tout ça ensemble.



On peut faire le même constat pour la scène où Baltimore et Poe sont perchés sur une corniche au-dessus d'un fleuve entre deux montagnes. Coppola filme le canyon en plongée surplombante, avec les deux personnages dans la partie inférieure du cadre regardant vers en bas, vers le fleuve, et il fait apparaître sur l'écran du cours d'eau l'image de la ravissante Elle Fanning, dormant debout tandis que le hors-bord dans lequel la fille de Baltimore a perdu la vie passe sur l'image de la fillette, traverse sa gorge par un effet de superposition et en laisse jaillir l'impression d'un flux de sang grâce aux vagues laissées dans son sillage. L'idée est belle, le tableau divinement composé, la métaphore, assez touchante, a tout dit, même si Coppola croit devoir faire un gros plan sur Baltimore qui explique lourdement son sentiment de culpabilité vaguement surjoué. Mais dans le plan suivant, après le contre-champ sur Poe et Baltimore donc, l'écran du fleuve diffuse désormais la scène de l'accident mochement mis en scène de la fille de l'écrivain, ou comment passer d'un plan à la Manoel de Oliveira (et je fais là un petit cadeau à Coppola, relatif quand on sait que d'autres ont mis le film au niveau de Murnau) à un effet - le même pourtant ! mais utilisé si tristement cette fois-ci - digne du téléfilm sentimental de l'après-midi sur M6. Puis Coppola revient à nouveau aux deux personnages et fait dire de bonnes paroles à Edgar Poe sur la nécessité pour lui comme pour son compagnon d'écrire afin de ménager de belles régions à habiter pour leurs enfants disparus. Voila un exemple typique du mouvement de yoyo qu'inflige Coppola à son film, entre poésie et niaiserie anodine. Les deux personnages d'écrivains, l'un illustre et l'autre raté, n'ont de cesse de rejouer dans leurs débats la dialectique du beau et de la mort, en un mot du sublime, or dans la scène que je viens de décrire, qui est symptomatique de l'ensemble du film, le beau entre en concurrence avec la mort dans l'âme du spectateur mis face à une soudaine et regrettable irruption de laideur à l'état brut qui s'ingénie à rompre systématiquement avec la beauté qui l'a précédée.



Cet étrange équilibre fait aussi la particularité du film de Coppola et participe certainement de l'expression entière et sans frein de sa personnalité cinématographique (qui est peut-être, de fait, inégale). Le film fait preuve en effet d'une immense liberté, beaucoup moins factice que chez un Dupieux ou un Araki quêtant à tout prix l'originalité là où Coppola ne semble se laisser porter que par sa propre singularité. Le cinéaste jouit d'une latitude absolue, non pas revendiquée mais réelle et consommée. Il a 73 ans, il fait ce qu'il veut et ça se sent à chaque instant de son film, ce qui ne laisse pas de provoquer chez moi une joie au moins aussi enthousiaste que la sienne. Mais que Coppola ait eu le courage ou la grandeur d'âme de réaliser un film presque pour soi, dans son jardin, avec quatre sous et sans l'espoir d'en ramasser le triple, ne l'exempte pas de reproches et n'excuse pas les ratés. De même la caution "film personnel" ne justifie pas tout (Sofia Coppola a réalisé avec Somewhere son film le plus personnel et ce fut comme un pieu planté dans le cœur du cinéma), surtout quand le sujet du père alcoolique détruit par la perte de son enfant, thème rebattu auquel le cinéaste n'apporte rien, est traité aussi faiblement qu'il l'est ici, à grands renforts de pauvres dialogues explicatifs et sans que la moindre émotion n'affleure. Malheureusement le film a beau être une œuvre intime profitant au maximum de la liberté de son auteur, il n'en est pas moins terriblement inégal, presque saccagé, ou du moins gâché, par un excès de légèreté et de mauvais goût, conscient ou non, qui fait sans cesse retomber l'émotion esthétique par ailleurs installée. Twixt n'est pas vraiment bon, il est loin d'être mauvais, en somme il porte bien son nom ("Twixt" étant l'ancien mot pour "between", soit "entre-deux"), et dégage quelque chose d'assez plaisant tout en lassant sévèrement sur la fin, qu'on attend de pied ferme à force de se foutre à peu près totalement des personnages ou de leur histoire, traités par-dessus la jambe au profit de quelques belles images et de scènes plus ou moins marquantes qui resteront peut-être en mémoire, même si le film, lui, dans son ensemble, risque de vite s'avérer oubliable.


Twixt de Francis Ford Coppola avec Val Kilmer, Elle Fanning, Bruce Dern, Joanne Whalley et Ben Chaplin (2012)

16 avril 2012

Tyrannosaur

C'est une histoire de chiens. De chiens morts. Une histoire de chiens qu'on assassine sans remord. L'histoire d'un homme qui a une vie de chien et de chiens qui ont une vie de merde. Peter Mullan EST "Tyrannosaur". C'est son surnom. On l'apprend vers la 80ème minute du film (heureusement, il n'en dure qu'une petite dizaine de plus). Cela permet au film d'avoir un titre "cool", qui a de la gueule, suffisamment mystérieux et sibyllin pour qu'il réussisse à prendre dans ses filets le plus naïf des cinéphages. De toute façon, quel autre titre pourrait-on bien donner à ce film ? Je n'en vois pas beaucoup, à moins bien sûr d'en choisir un susceptible de faire fuir le premier venu. "Noir c'est noir", "Plus glauque tu meurs", "Gris comme l'Enfer", "Un Cafard de tous les diables", "Das Capharnaüm", tout ça me vient sans effort, il me suffit de repenser aux seules premières minutes de ce film sinistre. Un film qui s'ouvre donc par l'homicide plus ou moins volontaire de Bluey, le chien de Peter Mullan. Il n'avait rien demandé. Simplement, son maître a bu quelques verres de trop et, à la sortie du bar, il ne voit rien de mieux à faire que lui donner plusieurs grands coups de pied au cul. Peut-être parce que la pauvre bête traînait quelque part dans le champ de vision de son indigne propriétaire, sans sa permission. Quelques heures plus tard, le pauvre chien, à la tronche bien sympathique et au regard si doux, aura succombé à ses blessures. Le massacre ne fait que commencer.



Vivant seul dans un quartier lugubre de Glasgow depuis la mort de sa femme, Peter Mullan est obligé de tromper sa déprime terrible par la violence et l'alcool. Constamment à cran et sur les nerfs, il s'en prend ensuite à une bande de jeunes, jouant au billard dans le même bar, celui de tous ses exploits. Ils ont le tort de rire un peu grassement et bien trop bruyamment à des blagues de mauvais goût qui impliquent de longues queues devant faire rentrer des boules dans des trous et, en cas d'échec, s'insérer directement dans des trous d'une autre nature. Rien de très folichon, il est vrai. A bout de force, Peter Mullan décide dans la scène suivante d'entrer dans le premier magasin venu et de s'isoler dans un coin pour laisser passer l'orage, les poings serrés, les larmes aux yeux, la rage pour une fois contenue. Il tombe dans la friperie rétro d'une bonne femme catho. Désireuse de venir en aide aux plus démunis, elle tentera donc de sortir notre homme du trou. Si je devais seulement vous faire croquer le pitch du film, je m'arrêterais là. Mais comme vous ne le regarderez jamais et qu'il n'y a que peu de suspense dans cette œuvre sans saveur où la noirceur est sans issue, je vais vous parler un peu du reste.



Un peu plus tard, un gosse, voisin de Peter Mullan, s'étonne de la disparition soudaine de Bluey. Pas à un mensonge près, Mullan lui explique alors que son chien était très vieux. Un mensonge assez mal réfléchi, puisque le gosse était déjà au courant de l'âge du clébard, seulement âgé de deux ans. Essayant de rattraper le coup, Mullan lui raconte donc que pour connaître le véritable âge d'un chien, il faut multiplier par 7. "2 fois 7, 14. 14 ans, ça fait vieux pour un clebs". Drôle d'échange... On apprendra aussi que la catho tournée vers le social est victime de violences conjugales. Frustré sexuellement par une femme au sex appeal inexistant, pas véritablement animé par l'envie de la couvrir de bisous, son hideux époux préfère la couvrir de baffes, ce qu'il fait donc très régulièrement, parfois avant de lui annoncer qu'il va "se masturber dans le lit". Là encore, ça donne de belles scènes. Très touchantes, très humaines. De beaux moments de pur cinéma. Entre temps, Peter Mullan se paiera quelques chiens errant en zig-zaguant à qui mieux mieux dans les ruelles des quartiers sombres de Glasgow avec sa Renault Clio. Ça ne mange pas de pain. Puis vient l'une des scènes-clés du film...



Encore une fois emporté par une irrésistible et implacable furie destructrice, Peter Mullan s'en prend au cabanon en ferraille de son jardin, coupable de sentir le renfermé. Il l'attaque à coups de hache, dans un vacarme terrible. Son voisin d'en face, au moins autant dérangé par ce boucan infernal que le pauvre spectateur innocent, sort alors de chez lui torse nu, la bave aux lèvres, son pittbull, très furax aussi, attaché à lui par le biais d'une chaîne métallique nouée à la taille. Peu commun, mais apparemment tout à fait banal dans les lowlands écossais puisque Peter Mullan s'étonne très peu de tout cet attirail, qui se présente à lui remonté comme une pendule. Contre toute attente, le chien se tire indemne de cet affrontement aussitôt avorté, qui se finit sans heurt ni fracas, chacun regagnant sa chaumière, la tronche remplie d'idées noires, la haine pour son prochain plus viscérale que jamais. Après cela, on ne mise tout de même pas cher sur l'espérance de vie du pittbull. Surtout quand on découvre, peu de temps après, que la bestiole, trop excitée par son débile de maître, a sévèrement amoché le gosse du quartier, en lui arrachant toute la joue gauche et en le défigurant à vie. La fatalité selon Paddy Considine a encore frappé ! Ni une ni deux, à la vue de la tronche saccagée du gamin, Peter Mullan saisit sa batte de baseball et se rue sur le pitbull, pris de court et qui n'en mène pas large. L'animal sans défense éclabousse de son sang le visage d'un acteur habité, survolté, visiblement à la recherche de quelques petites récompenses, à des années lumières de son rôle de papa-gâteau dans Cheval de Guerre et de son personnage de bonne sœur affable dans The Magdalene Sisters.



Après quelques jours passés dans le noir le plus complet de sa maison minable et cafardeuse, Mullan décide subitement de foutre les voiles, vêtu de son plus beau costard. Il prend le premier omnibus venu. L'ultime plan du film nous le montre descendant de cet omnibus, et remontant à pieds une route droite et ensoleillée, bordée d'arbres verdoyants, comme nous n'en avions jamais vu auparavant. Un décor inédit qui annonce vraisemblablement un nouvel horizon. Peut-être une dernière note optimiste ? Je ne sais pas. Je n'y crois pas. Ça serait en tout cas la seule de tout un long métrage qui se donne pour but de nous pourrir la vie. A mon avis, si Peter Mullan va vers d'autres cieux, c'est tout simplement pour éclater de nouveaux chiens. A ma connaissance, il y a dans ce film plus de chiens morts apparaissant à l'écran et plus de meurtres canins réalisés sans trucage que dans le pourtant fameux Dog Holocaust - Dogs for Gods, un film de bien sinistre mémoire pour nos amis à truffe froide, réalisé par l'inusable Robert F. Slatzer, mieux connu pour être l'auteur du très particulier BigFoot, cette étrange série Z où nous suivions les mésaventures d'un jeune verrat s'accoquinant avec le Yéti.



D'ordinaire acteur, déjà vu en frère revanchard dans le très glauque aussi Dead Man's Shoes (une très sombre mais néanmoins efficace histoire de règlements de comptes, louchant vers le pur film d'horreur de type slasher, dans un autre bled terne et gris du Royaume-Uni), Paddy Considine est ici réalisateur et scénariste. Tyrannosaur est donc son bébé. Sans doute l’œuvre à travers laquelle l'artiste multi-casquettes a ressenti le besoin d'expier ses démons intérieurs. Un véritable catharsis brut de décoffrage dont on se serait bien passé. Mais je parle pour moi, car le film semble rencontrer son public et plaire à quelques festivaliers. Peut-être des personnes trop heureuses, aux quotidiens trop roses, auxquelles cela fait parfois du bien de s'infliger un tel supplice. Je ne suis pourtant pas à plaindre. Mais rien n'y fait, Tyrannosaur ce n'est vraiment pas ma tasse de thé.


Tyrannosaur de Paddy Considine avec Peter Mullan, Olivia Colman, Eddie Marsan et quelques chiens en péril (2012)

14 avril 2012

Judex

Moins connu que Les Yeux sans visage, cette œuvre de 1963 est un autre grand jalon de la filmographie de Georges Franju. Repris et adapté des aventures d'un héros éponyme de feuilleton créé par Louis Feuillade, dans la lignée de Fantômas ou de Rocambolle, le film commence quand un banquier crapuleux du nom de Favraux reçoit des lettres de menaces d'un dénommé "Judex" (mot latin signifiant "juge" ou "justice"), qui lui promet un châtiment terrible pour le soir de l'annonce des fiançailles de sa fille, à minuit précise, s'il ne répare pas ses fautes. Favraux se moque de ce justicier anonyme mais engage tout de même un détective privé nommé Cocantin, chargé de le débusquer avant l'heure du crime. Le lendemain, jour où Favraux s'apprête à marier de force son unique fille Jacqueline (l'élégante Edith Scob des Yeux sans visage), il reçoit la visite intempestive d'un voisin qui prétend s'être laissé accuser à sa place devant la justice dans un échange de bons procédés et qui vient désormais reprocher au banquier de ne pas s'être acquitté de sa dette et de n'avoir jamais veillé sur sa pauvre famille comme il l'avait promis. Favraux le fait expulser puis s'éclipse ensuite et prend sa voiture pour aller tuer ce gêneur en rase campagne, mais il reçoit une nouvelle lettre de Judex prenant acte de cette assassinat et renforçant la menace déjà prononcée. Le soir du grand bal venu, tandis que le banquier profère son discours, Judex met ses menaces à exécution.




Et après avoir admirablement dressé le portrait de tous ses personnages et instauré une ambiance mystérieuse fascinante, Franju réalise alors la plus belle scène du film, celle du bal masqué des fiançailles, où tous les convives portent un couvre-chef à l'effigie d'oiseau. La séquence s'ouvre sur un panoramique aussi simple qu'impressionnant allant des pieds de celui que nous devinons être Judex jusqu'à sa tête coiffée d'un masque d'aigle. L'homme récolte dans sa main un oiseau blanc qui semble mort, entre dans le château en portant bras tendu la petite créature inerte, progresse parmi les convives qui dansent, puis s'arrête et se tourne vers l'assemblée, ressuscitant enfin et aux yeux de tous l'animal qui s'envole au milieu des oiseaux humains en costumes de bal. Interprété par Channing Pollock, un fameux illusionniste de l'époque, Judex fait encore apparaître plusieurs colombes sorties du nœud de ses rubans, qu'il jette aux invités dans une scénographie hypnotique dont l'effet de fascination est favorisé par l'ambiance de ce bal cérémonieux et silencieux qui fait immanquablement penser au film d'Alain Resnais L'Année dernière à Marienbad. La magie se poursuit quand Favraux retire son masque pour annoncer les noces de sa fille, interrompu par la sonnerie de l'horloge sonnant les douze coups de minuit, terrorisé, puis reprenant son discours quand Judex lui porte une coupe de champagne qu'il n'a pas le temps de boire avant de s'écrouler, mort comme par magie.




L'atmosphère incroyable qui règne durant toute cette première moitié du film, portée par un noir et blanc majestueusement expressionniste et par une musique inquiétante, perdure ensuite et permet de relever une deuxième partie moins extraordinaire, où le scénario s'entortille quelque peu dans une suite de péripéties répétitives, typiques du feuilleton d'aventure naviguant entre fantasque et fantastique, où l'invention gratuite (les technologies de surveillance et de détention utilisées par Judex) le mêle aux rebondissements cocasses (les quatre ou cinq enlèvements successifs de la fille Favraux par Diana Monti/Marie, soi-disant préceptrice de l'enfant de Jacqueline et en réalité manipulatrice intéressée). Sur la fin le film se laisse même aller à quelques raccourcis si invraisemblables qu'ils en deviennent amusants, comme lorsque Cocantin tombe par hasard sur la caravane de cirque d'une acrobate qu'il a jadis courtisée et qui accepte d'escalader la paroi d'un immeuble vétuste pour venir en aide à Judex, alors en mauvaise posture… Mais cette partie du film, nettement plus faible et parfois plus grotesque, est ponctuée de vraies belles idées de réalisation, comme le cri que pousse Jacqueline quand Diana Monti lui plante une seringue dans l'épaule, cri suraigüe qui s'amalgame au sifflet strident d'un train pour un effet violent et marquant sur le spectateur.




Le film a aussi le bonheur d'être servi par d'excellents acteurs et de compenser la faiblesse de caractère de certains personnage (Jacqueline, presque toujours évanouie ou bien ne comprenant rien à ce qui lui arrive) ou l'absence totale et volontaire de psychologie des autres (Judex, qui est et restera une énigme, sinon complète, car son identité sera révélée, du moins partielle, ses agissements n'étant jamais clairement expliqués), par un recours à des protagonistes secondaires drôles et attachants, j'ai nommé Cocantin et le bambin qui l'aide dans son enquête, pour ne pas dire qu'il la résout à lui tout seul. Cocantin est d'ailleurs interprété par Jacques Jouanneau, aperçu en patron de bistrot dans Domicile conjugal, et qui joue ici un détective privé absolument nul, qui ne semble faire son métier que par goût pour les romans d'aventure, préfigurant pour ainsi dire le Doinel mauvais détective de Baisers volés. Flanqué de son acolyte haut comme trois pommes, Cocantin a le charme de Chaplin dans le Kid et nous séduit immédiatement.




Franju a également la belle idée de terminer son film par un hommage franc et massif au cinéma muet et au papa de Judex, Louis Feuillade, dont le petit-fils a contribué à l'écriture du film. C'est ainsi qu'on assiste à un combat final sur les toits d'un immeuble opposant Diana Monti à l'amie acrobate de Cocantin, deux superbes jeunes femmes plantureuses vêtues de collants noirs pour l'une, blancs pour l'autre, qui font appel à Musidora incarnant le rôle d'Irma Vep dans Les Vampires, le chef-d’œuvre de Feuillade. Le combat silencieux des deux félines est magnifique et clôt le film sur une dernière note fantastique d'une poésie visuelle improbable mais réelle. Judex est plus inégal que le grandiose Les Yeux sans visage mais il est néanmoins envoûtant dans sa première partie, sublime dans une séquence de bal inoubliable, et très plaisant dans ses suite et fin plus conventionnelles bien que marquées par l'empreinte de Franju, empreinte dont le film est marqué de bout en bout, qu'il s'agisse d'y retrouver les chiens, les oiseaux, les masques, les enlèvements et autres motifs chers au cinéaste ou tout simplement son style unique et ses ambiances fantastiques, pour ne pas dire magiques.


Judex de Georges Franju avec Channing Pollock, Edith Scob, Francine Bergé et Jacques Jouanneau (1963)

12 avril 2012

La Vérite si je mens ! 3

Il n'y a rien à sauver dans ce troisième épisode de La Vérité si je mens !, et c'est pas les onze ans écoulés depuis le deuxième film qui auront permis à Thomas Gilou et sa clique de concocter une suite réussie. L'histoire est encore et toujours la même : Eddy Vuibert (Richard Anconina) et ses amis se retrouvent menacés dans leurs affaires, au bord de la faillite, et ils s'en sortiront après une idée de génie d'Eddy inspirée comme d'habitude par ses enfants, grâce à une exportation en Chine où ils tireront profit des bas salaires et de la vente par correspondance sur internet - parce qu'il faut bien vivre avec son temps et que les désormais bedonnants collègues billionaires du Sentier s'adaptent de film en film à la réalité nauséabonde du marché. Malheureusement pour eux, si l'économie a évolué, la franchise est restée au point mort, réitérant absolument tous ses procédés à l'identique sans se fatiguer, avec juste un peu plus de pognon dans les poches des personnages et dans les mains des producteurs du film, ce qui nous vaut des plans d'hélicoptères épuisants sur des villas de rêve et un générique d'introduction feu d'artifice qui n'a pas d'équivalent dans la laideur, à part peut-être si on va chercher du côté de Fincher et de son Millenium (la comparaison est rude mais je ne rate pas une occasion de me faire Fincher). On peut éventuellement choper les gens avec un deuxième épisode qui en remet une couche, mais trois c'est trop, et si on a manqué aux financiers du film, comme nous l'apprend l'affiche, ils ne nous ont pas manqué une seconde, la vérité ! surtout si c'était pour nous infliger un spectacle aussi naze.




Quand on pense que la scène la plus drôle, qui l'est à peine, est au crédit de Cyril Hanouna, ça en dit long. Les acteurs originaux de la bande sont complètement éteints et ne croient pas à leurs dialogues (tu m'étonnes !), comme dans cette scène où la troupe s'amuse à faire tourner Serge Bénamou (José Garcia) en bourrique en lui racontant des cracks pour le foutre dedans. Ce gimmick donnait des dialogues parfois savoureux dans les deux premiers films, où les acteurs semblaient vraiment s'amuser. Dans ce troisième volet le spectacle s'essouffle, les acteurs vieillissants surjouent leur complicité et Bénamou n'est plus qu'un abruti complet qui ne comprend strictement rien et que ses amis bernent moins par leur astuce que parce qu'il est complètement trépané. Même l'excellent Gilbert Melki fait peine à voir dans son fameux rôle de Georges Abitbol, qui est ici victime d'un contrôle fiscal et qui tombe follement amoureux de Léa Drucker, de Léa Drucker !




On sait tous que le racisme ou la xénophobie n'existent vraiment en tant que tels que quand un individu extérieur à une communauté s'en prend aux membres de cette communauté. Des noirs de Harlem peuvent passer la journée à s'appeler "nigga" ou "big black booty" entre eux et traiter leurs copines de "dirty sexy chocolates" et autre "ebony goddess", mais si un blanc-bec passe par là et les interpelle avec ce seul mot, "nigga", il risque fort de passer la nuit entre quat'z'yeux de blacks surchauffés à blanc. Et c'est bien naturel. Mais quand il ne s'agit plus seulement de gens qui se moquent d'eux-mêmes, qui se vannent entre eux, quand il s'agit d'un film ultra grand public et giga populaire et que ses auteurs ne se contentent plus de se moquer avec humour de leur communauté mais en font un portrait caricatural à l'extrême, pas du tout drôle, donc limite répugnant, alors on croit voir pointer une sorte de racisme, ou d'antisémitisme, peu importe qu'il soit conscient et volontaire ou non.




Dès le début de La Vérité si je mens ! 3 le trait est lourd à en mourir, les portraits sont chargés, la caricature est si peu drôle qu'elle met mal à l'aise, y compris quand on est le premier à souhaiter la caricature, à vouloir toujours plus d'humour et de liberté d'expression à l'égard de toutes les communautés et religions. Il y a très tôt dans le film cette scène où les parents de Serge Bénamou, devenus riches grâce à leur fils suite au succès de ce dernier et de ses amis à la fin du deuxième épisode, fêtent en grande pompe l'anniversaire de madame Bénamou, incarnée par cette actrice qui joue aussi les mères juives dans les pubs télévisées, genre de réincarnation sans saveur de Marthe Villalonga. Dans son palais bondé d'invités de prestige, maman Bénamou ramasse - un terme plus juste serait agrippe - les enveloppes bourrées aux as que lui tendent ses convives pour les entasser avec frénésie dans son sac-à-main. Devant cette scène le malaise s'installe. Il se nécrose quand Serge, qui doit à tout prix trouver du liquide pour payer le concert privé que Danny Brillant doit donner pour sa maman (...), va voler lesdites enveloppes dans le sac de sa mère en se glissant sous la table, et quand la mère, découvrant le forfait d'un seul coup d’œil sur son sac, se met à crier en pleurant : "Les enveloooooooppes ! On m'a volé mes envelooooooppes !!…". La scène est non seulement médiocre mais l'humour en est totalement absent.




La coïncidence fait que j'ai vu presque coup sur coup le film de Thomas Gilou et David Golder, le premier film parlant de Julien Duvivier, qui date de 1931, adapté d'un roman d'Irène Némirosvsky, grande romancière française, juive morte à Auschwitz, enfin reconnue à sa juste et grande valeur en 2004 avec le prix Renaudot posthume attribué à sa grande œuvre inachevée Suite Française, et qui fut longtemps taxée d'antisémitisme pour des romans tels que David Golder, où elle dressait le portrait de ses propres parents (voire d'elle-même) en juifs obnubilés par l'argent, pingres, manipulateurs, traitres, tricheurs, mère et fille hurlant à la mort leurs caprices pour obtenir une grosse voiture ou une belle robe auprès du père éponyme, Golder, vieux maniganceur riche à millions et avide d'en posséder plus encore par tous les moyens du bord. A revoir le film de Duvivier aujourd'hui, et quoique le replaçant dans le contexte largement antisémite des années 30 en France, on peut difficilement lui soustraire sa lourde charge raciste, avec son portrait inaugural d'un David Golder trahissant son ami de toujours pour récupérer ses richesses, aidé dans sa manœuvre par un vieillard au dos voûté, au nez crochu, aux ongles longs et marchant sur la pointe des pieds pour économiser les talons de ses souliers, qui n'a rien à envier aux affiches de propagande du parti Nazi. Dans le film de Thomas Gilou, la bande à Vuibert, qui se croit attaquée par les hommes de main du marché d'Extrême-Orient, est en réalité trahie par un vieil ami juif du Sentier, hypocrite et machiavélique, au sourire carnassier, qui les piège en les laissant suspecter les Chinois pour mieux les ruiner et régner à leur place... La comparaison entre David Golder et La Vérité si je mens ! 3 est osée, je le concède, les deux films, séparés du reste par 81 ans, n'ayant strictement rien à voir, et je ne dirai pas que le film de Thomas Gilou est un film antisémite, mais face au malaise (certes d'intensité variable) éprouvé devant ce tout récent film, mûri en quelque sorte par les membres d'une communauté et portant sur les membres mêmes de cette communauté, on se dit que ceux-là devraient s'interroger sur la qualité de leur trait de caricature et sur l'éventuelle portée d'un tel film, que la bienveillance de ses auteurs ne préserve pas d'une charge idéologique regrettable, consécutive à une caricature sans humour (loin des finesses littéraires d'une Irène Némirovsky), et qui, s'il n'est pas réellement délétère reste du moins franchement embarrassant.


La Vérité si je mens ! 3 de Thomas Gilou avec Richard Anconina, José Garcia, Bruno Solo, Gilbert Melki, Vincent Elbaz, Aure Atika, Amira Casar et Enrico Macias (2012)

10 avril 2012

Babycall

D'après mes souvenirs, les réactions des amateurs de cinéma fantastique à l'annonce du palmarès du dernier festival de Gérardmer étaient très partagées. Nombreux furent ceux qui n'étaient pas tendres envers le grand lauréat, le film norvégien Babycall. C'est donc avec une certaine appréhension que je l'ai visionné, peu rassuré par ces réactions et sachant bien qu'un Grand Prix glané à Gérardmer ne signifie, hélas, pas souvent grand chose. Quel ne fut donc pas mon étonnement de découvrir un film de grande qualité, dont le plaisir de la découverte fut, ma foi, assez intense, je dois le reconnaître. Contrairement à ce que son titre ou son affiche peuvent laisser croire, nous ne sommes pas du tout en présence d'une idiote série b, loin de là. On tient là bien davantage qu'un simple et bête film d'horreur, Babycall est plutôt une sorte de thriller social horrifique, pourrait-on dire. Le film de Pål Sletaune brasse des thèmes très ancrés dans la réalité, tout en faisant bercer l'ensemble dans une ambiance tendue et incertaine digne des plus réussis films d'horreur.




Que sait-on au début du film ? Pas grand chose, puisque Pål Sletaune se garde bien de dévoiler les tenants et aboutissants de son intrigue. Nous voyons simplement cette jeune femme, Anna, emménager dans un HLM avec son fils âgé d'une petite dizaine d'années. En fuite, Anna s'installe dans ce petit appartement perdu quelque part au milieu d'une gigantesque barre de béton pour, selon ses dires, échapper à son mari violent et préserver son petit garçon de ses accès de colère imprévisibles. Anna s'occupe de son fils sous la surveillance d'un couple de contrôleurs sociaux zélé et oppressant. Toujours apeurée et anxieuse, elle vit dans la crainte permanente qu'on lui retire la garde de son enfant et que son mari la retrouve. Pour veiller sur son fils et être reliée à lui de nuit comme de jour, elle achète un baby phone. Une fois allumé, celui-ci se met à émettre d'étranges bruits, des cris d'enfants et de femmes, qui plongent encore davantage Anna dans la paranoïa.




Plus le film avance, plus le mystère s'épaissit et s'alourdit. Les pistes que l'on croit sûres se délitent une à une et nos maigres repères disparaissent tour à tour jusqu'à ce moment où l'on se demande carrément comment le réalisateur va bien pouvoir se dépatouiller d'un scénario particulièrement alambiqué. Les éléments de l'intrigue nous sont délivrés au compte-goutte, avec ce savoir-faire propre aux petits malins qui se plaisent à nous mener par le bout du nez. Et si le film, assez glauque et froid, n'est a priori pas spécialement avenant, il est très agréable à suivre comme peut l'être un thriller rondement mené, bien qu'il ne soit pas non plus de tout repos. Le film ne quitte jamais un paysage de banlieue assez austère et inamical, un décor malheureusement universel fait d'innombrables barres grisâtres, qui coupent l'horizon et rendent l'évasion impossible, constellées de fenêtres opaques derrière lesquelles on imagine aisément la même souffrance que celle vécue par le personnage principal.




Le cinéaste tire plutôt brillamment partie de ce lieu étouffant particulièrement propice à l'écrasement et, paradoxalement, à l'isolement ; il ravive avec brio une nouvelle terreur urbaine trop souvent ignorée ou méprisée par l'envahissant cinéma d'horreur américain. Le décor devient ici un personnage à part entière, omniprésent, jouant un rôle majeur dans l'horreur qui se déploie autour d'une femme en chute libre dont on doute systématiquement de la santé mentale. A ce titre, il faut obligatoirement saluer la performance remarquable de l'actrice suédoise Noomi Rapace, plus connue pour avoir joué dans la version scandinave de Millenium et qui sera bientôt à l'affiche du Prometheus de Ridley Scott. Jusqu'à ce film, elle n'était pour moi qu'un très drôle de nom, là encore pas spécialement avenant. Elle porte littéralement le film sur ses épaules, dans le rôle d'une femme à la fois forte et paumée, combative mais broyée par le système. Un personnage que l'on a seulement envie d'aider et de voir sortir la tête de l'eau. Cette femme affolée et prise dans l'étau, à laquelle l'actrice offre son charme particulier, son allure frêle et décidée, semble quasiment sortir tout droit du cinéma des frères Dardenne !




Le film est tout du long un délicat travail sur le point de vue dont se tire parfaitement le réalisateur, coutumier de cet exercice puisqu'il s'y était déjà adonné dans le nettement moins réussi Next Door. Ici, ce travail ne paraît pas artificiel et ne donne pas l'impression d'être un simple gadget pour berner facilement le spectateur. Il est de plus soutenu par une mise en scène très soignée, une réalisation qui ne vise donc jamais à nous tromper gratuitement, mais qui au contraire se donne pour principe de ne jamais tricher. Jusqu'à ses ultimes minutes, le film nous captive et nous fait hésiter entre différentes résolutions. Plus il avance, plus l'intrigue se complique, et le dénouement s'avère forcément un peu décevant. Mais c'est là un bien maigre reproche que j'adresse à ce film, qui parvient jusqu'à son ultime chapitre à nous plonger dans cet état de doute continu et de terreur ponctuelle comme seuls les excellents films du genre y parviennent. A la fin du film, une chose est sûre : nous n'oublierons pas de si tôt le portrait et le regard affolé de ce personnage de femme aux abois, dont nous assistons tétanisés à la lente descente aux enfers. Le jury de Gérardmer 2012 présidé par Enki Bilal ne s'était pas trompé. Il a couronné un film qui mérite clairement d'être salué et mis en avant. A coup sûr l'un des meilleurs films d'horreur de l'année.


Babycall de Pål Sletaune avec Noomi Rapace et Kristoffer Joner (2012)