31 août 2011

Les Autres

En compagnie de Nônon Cocouan, franc-tireur de la critique et rédactrice régulière du blog, nous allons nous pencher sur le cas d'un pur et dur film de maison hantée, Les Autres d'Alejandro Amenabar.

Fort du succès de Tesis, son premier long métrage, qui remporta sept Goyas, puis d'Ouvre les yeux, qui fut couronné de divers prix dans des festivals en tout genre, Alejandro Amenabar s'est tout naturellement vu kidnappé par Hollywood, où le couple Tom Cruise/Nicole Kidman, alors considéré comme au sommet du Monde et du glamour, voulait prendre les rennes de sa double carrière via l'appropriation d'un petit cinéma d'auteur, européen de surcroît, toujours appréciable quand il s'agit d'acquérir quelques lettres de noblesse. C'est ainsi que Tom Cruise racheta les droits d'Ouvre les yeux et en produisit le médiocre remake, Vanilla Sky, réalisé par Cameron Crowe. Il s'offrit bien entendu le premier rôle du film dans les bras de Pénélopé Cruz qui allait bientôt devenir sa nouvelle femme. Mais avant de découcher il plaça son épouse légitime, Nicole Kidman, dans le nouveau film d'Alejandro Amenabar, également produit par le playboy au sourire flashy : Les Autres. Malgré le parfum un peu chargé de puanteur marketing qui accompagnait la naissance du projet, force est de constater qu'Amenabar a négocié avec brio sa conversion américaine.




Amenabar nous plonge dans le quotidien d'une mère de famille autoritaire qui s'occupe seule de ses deux enfants dans un vieux manoir. Elle leur enseigne la rigueur et les valeurs chrétiennes, servie par trois domestiques lugubres et inquiétants, un grand homme trop tranquille pour être honnête, une vieille femme au regard perçant et une fille muette et apeurée, venus se présenter au domaine d'une étrange manière. Très vite, Amenabar plante subtilement un décor qui glace les sangs. Dans le manoir sinistre, éloigné de tout, nimbé d'un épais brouillard et se reflétant dans un lac sombre et placide, cohabitent les domestiques, qui affichent une complicité suspecte, la mère, une femme nerveuse, rigide et fébrile, qui transmet avec sévérité ses leçons sur les limbes et les enfers à sa progéniture en jouant sur les peurs ancestrales de la mort, et les enfants, qui évoquent la folie de leur mère tel un blasphème. Puis il y a l'idée centrale du film : les enfants sont allergiques à la lumière, il est donc strictement interdit de passer d'une pièce à l'autre sans avoir au préalable fermé la première porte à clé, et tous les rideaux doivent être systématiquement tirés pour qu'aucune lumière ne puisse pénétrer dans la maison. Les personnages errent ainsi dans un espace labyrinthique sombre, un non-lieu dont chaque pièce austère semble isolée des autres et s'avère susceptible de renfermer une mystérieuse menace. C'est dans ce huis-clos anxiogène que nous sont présentés les deux enfants au début du film dans une séquence d'une efficacité aussi simple que redoutable : la mère prévient longuement les domestiques que son fils Nicholas et sa fille Anne ne doivent jamais voir la lumière du jour sous peine d'en mourir d'en d'affreuses souffrances, elle entre alors dans une chambre pour les réveiller afin de les présenter aux nouveaux serviteurs, nous entendons leurs voix, la musique s'accélère et ils apparaissent enfin, tout à fait normaux mais néanmoins livides et d'une inquiétante étrangeté, terrifiants d'angélisme.




Ça n'a l'air de rien dit comme ça mais à l'écran ça fonctionne parfaitement grâce à une mise en scène précise et efficace. On a beaucoup parlé d'économie de moyens à propos de ce film, et il faut avouer qu'Amenabar propose un travail d’orfèvre. Il ne s'agit pas pour autant d'un simple "petit film bien fait et sans prétention", comme on le dit parfois de ces films d'horreur réussis, modestes et sans le sou qui s'appliquent à faire peur avec les moyens du bord. The Others est d'une autre trempe, c'est un grand film admirablement maîtrisé et épatant dans son application à subtilement doser tous les effets les plus infimes des films d'horreur et rien qu'eux, laissant avec bonheur de côté les gros effets de surprises des mauvais films sans inspiration. Le réalisateur fait preuve d'ingéniosité en jouant avec les clairs-obscurs et surtout avec une bande-son presque bruitiste qui fait entendre tout au long du film et de façon quasi indistincte des grincements de portes, des pas sur le plancher, des murmures sourds ou des pleurs lointains, autant d'éléments presque anodins qui nous ont tous un jour foutu une frousse irraisonnée et qui, communs dans les films d'horreur, sont ici utilisés intensivement mais très subtilement pour mieux user les nerfs du spectateur comme ceux des personnages. Car progressivement, des présences s'affirment bel et bien de plus en plus nettement dans la maison. La petite fille est le premier témoin de ces manifestations, sans que l'on sache vraiment si ces menus événements sont le fruit de son imagination (peut-être maléfique) ou de véritables esprits - puisque rien ne nous est montré. L'histoire est en effet écrite au cordeau, le scénario joue précisément des soupçons, des doutes, des suppositions du spectateur qui accompagne les personnages dans leur incertitude, en égrainant des indices qui accusent tour à tour les trois domestiques, la mère, les enfants ou évidemment ces présences énigmatiques que l'on devine et dont la provenance surnaturelle s'impose peu à peu.




Il y a bien un ou deux moments où le cinéaste joue ostensiblement, massivement, avec nos nerfs, comme par exemple lorsque Anne, la petite fille, se trouve littéralement habitée par le corps affreux d'une vielle femme, ou plus encore lorsqu'elle dit voir les fantômes de toute une famille qui parcourent la maison et réclament qu'on les y laisse en paix. Une nuit, la fillette affirme à son petit frère terrorisé qu'un petit garçon, Victor, est avec eux dans la chambre. Comme Nicholas refuse de regarder, Anne s'adresse au fantôme et lui demande pourquoi il a ouvert les rideaux de la chambre pendant qu'ils dormaient, puis elle sort du lit, tire les rideaux à nouveau quand de lourds bruits de pas en cavalcades se font entendre et les rideaux se rouvrent alors brutalement sans que l'on sache si c'est une manigance de la sœur ou si un fantôme est réellement dans la pièce, la caméra d'Amenabar restant sur l'enfant couché dans son lit les yeux fermés, et ne dévoilant qu'au second plan et dans le flou une ombre courant devant la fenêtre. Nicholas reste prostré, le dos tourné à l'événement et les yeux fermés. Sa sœur demande à l'esprit de le toucher pour lui prouver son existence. La terreur grimpe, le cadre est serré sur le visage du gamin, et quand une main (à qui appartient-elle vraiment ?) entre rapidement dans le champ et se pose sur son bras il hurle à la mort en jaillissant du lit, libérant toute la tension du spectateur en même temps que la sienne. Ces rares séquences plus ou moins explicites, loin d'être des facilités gratuites, jouent comme des points d'orgue et font pleinement sens. Car tout le film repose sur un rythme soutenu modulant des moments de stase où le quotidien sombre et mystérieux de la famille se laisse peu à peu déborder par une peur sourde (des pleurs ou des gammes de piano résonnent dans la maison, les portes se ferment toutes seules, des pas sourds font vibrer le plafond, etc.), les instants de calme mettent ainsi le spectateur en alerte et aboutissent sur des climax où la terreur intervient brutalement, portée par la nervosité de la mère - entendant des plaintes ou des bruits inexpliqués, elle se met en hurler et à traverser les pièces en courant à la recherche de ses enfants, accélérant soudainement le rythme du film et nous faisant craindre le pire (à noter une Nicole Kidman à l'apogée de sa beauté froide et fragile, ici parfaitement adéquate et bien exploitée). Mais lorsqu'elle arrive sur les lieux il n'y a rien, et c'est bien cette absence qui se fait terrifiante ; la menace est fuyante, informulée, on ne verra rien, aucune violence, aucune action véritable, juste des sous-entendus, des allusions, des ombres...




Tout le film évolue ainsi, avec nombre de scènes ou d'effets mémorables et angoissants (la découverte d'une anthologie de photos de cadavres, l'errance de la mère dans le brouillard-frontière du parc devant la maison, les tournoiements de caméra autour des meubles ou des personnages, etc.), ouvrant peu à peu de nouvelles pistes quant aux entités surnaturelles qui hantent les personnages jusqu'au final magistralement orchestré où tout s'accélère et se condense. Les éléments-clés du film d'horreur s'accumulent, des pierres tombales au trio de domestiques qui menacent la famille en prenant l'allure de zombis, puis vient la résolution qui, une fois n'est pas coutume, s'opère par un twist brillant. Si vous n'avez jamais vu le film, regardez-le avant de lire la suite. Les autres ne sont pas ceux qu'on croit : les véritables fantômes qui hantent la maison sont les trois membres de la famille ainsi que leurs domestiques, et les étranges présences qu'ils redoutaient ne sont autres que les nouveaux habitants de la demeure, quant à eux bien vivants, qui tentaient d'entrer en contact avec les fantômes. La mère et les deux enfants prennent soudain conscience de leur sort et l'héroïne voit vaciller toutes ses croyances. Le plus ingénieux dans ce renversement de situation c'est la manière dont il nous interroge sur une éventuelle existence post-mortem avec laquelle nous cohabiterions sans en avoir conscience, les deux mondes - celui des vivants et celui des morts - interférant étrangement et sporadiquement au grand dam de leurs habitants respectifs. Le twist est judicieux en cela qu'il ne remet pas véritablement en question tout ce qui a précédé, qui reste valable et terrifiant (le film fait réellement peur !), il nous donne simplement à voir tout le récit sous un autre angle qui le rend encore plus fascinant. En faisant preuve d'une telle maîtrise et en proposant une aussi pertinente réflexion sur la mort, le film dépasse largement le genre dans lequel il s'inscrit pour devenir une œuvre cinématographique de haute volée.


Les Autres d'Alejandro Amenabar avec Nicole Kidman et les autres (2001)

30 août 2011

Poltergay

Ou quand un titre justifie la réalisation d'un film. Eric Lavaine a eu une idée de fou un soir en allant se pieuter. Faut dire que ce moment-là où on va se pieuter c'est un moment de la journée où on a souvent des éclairs de génie. On cherche à en avoir toute la journée, on court après ces putains d'idées de rêve du matin au soir, et toute la journée durant on est pourtant médiocre. Mais le moment d'aller se coucher venu, dents brossées, réveil enclenché, pyjus enfilé, fraîchement démaquillé, crème de nuit tartinée, pantoufles rangées dans l'entrée, croquettes du chat distribuées pour éviter que notre animal de compagnie préféré ne vienne nous faire chier, bref, à l'instant où on se faufile dans les draps sans les défaire et où s'empare de nous la sensation d'avoir fait tout ce qu'on a pu sans n'avoir jamais brillé, à cet instant où on éteint le néon au-dessus du lit avec ce petit arrière-goût d'amertume, alors surgit l'éclat de lucidité tant espéré, l'issue à tous nos apitoiements, la résolution à tous nos problèmes. L'idée se pointe. Et en général on a une sale tendance à se faire confiance.


Typiquement l'attitude du mec qui cherche à se rappeler l'idée qu'il a eu la veille, et qui du coup creuse un trou dans sa cave comme pour fouiller son subconscient

Un orteil hors du lit quand même, à deux doigts d'aller choper un crayon et un papelard pour noter tout ça, même au dos d'une enveloppe EDF/GDF s'il le faut, on se résigne, on se tempère, on se raisonne, et surtout on se répète le mot-clé de notre trouvaille pour être certain de nous en rappeler au lever du jour. Think fast ! Ce mot qu'on hésite à griffonner sur le drap avec les ongles, ou à même la tapisserie avec des mokos, voire sur le dos de notre compagne avec nos crocs, ce mot-là, en règle générale, au petit matin, on l'a totalement paumé. C'est le trou noir complet. On se réveille, hagard, avec pour seule perspective d'avenir un gros bol de Cheerios. C'est au milieu de la journée qu'on se rappelle qu'on a eu une belle idée la vieille au soir. Mais impossible de placer des mots dessus. Alors on se console et on fait table-rase de cette contrariété en se disant : "Si je m'en souviens pas, c'est que c'était pas une SI bonne idée". Mais on a tort de penser ça. Car au bout du compte, une fois le travail qui nous préoccupait accompli, l'idée revient et alors on regrette de l'avoir si mochement oubliée en temps voulu. Cette pute d'idée revient à 22h le lendemain du soir où on l'a eue pour la première fois, au moment d'aller se coucher, juste après la fin de "Thalassa" et de "Faut pas rêver". Et alors le même cirque recommence... sans fin.


Pas étonnant que Cornillac ait marché dans la combine. On l'imagine à l'aise se marrant à bloc sur le titre. Cornillac choisit ses rôles au titre, après Poltergay, il a tourné dans Le Serpent et Le Scorpion

Sauf que ce soir-là où il a eu SON idée, Eric Lavaine n'a pas sorti que l'orteil de son plumard, il en a jailli comme un léopard pour coucher son flash génial sur le papier, un post-it collé à son frigo connaissant le bonhomme : "Poltergay". L'idée n'était même pas encore de réaliser un remake de Poltergeist avec des pédés à la place des fantômes, l'idée c'était seulement ce jeu de mot. Et le but ? Se faire marrer lui-même le lendemain matin en le relisant. En regardant le film on se réjouit qu'Eric Lavaine n'ait pas plus souvent sauté de son lit le soir venu...


Poltergay d'Eric Lavaine avec Clovis Cornillac et Julie Depardieu (2006)

29 août 2011

La Danse macabre

Ce film fantastique italien de 1964, que vous trouverez aussi sous le tire de Castle of Blood, nous plonge dès ses premières minutes dans un univers gothique plaisant, filmé dans un beau noir et blanc, très contrasté, dans la pure tradition. Cette introduction accrocheuse convoque le personnage d'Edgar Allan Poe et le confronte à un avatar de Lovecraft, sous les traits d'un journaliste anglais particulièrement sceptique. Ce dernier est le personnage principal du film, nous le voyons se rendre dans un troquet londonien, écouter les histoires extraordinaires racontées par Poe et remettre en doute leur véracité. Le rapprochement avec l'écrivain de Providence est évident dans le sens où le journaliste cite quasi directement Lovecraft quand il exprime ses convictions sur l'absence de vie après la mort et, de cette façon, témoigne de son manque de considération pour la vie humaine. Ces échanges se font à travers des dialogues savoureux, assez finement écrits. Devant le scepticisme à toute épreuve du journaliste qui ne croit pas une seconde au surnaturel et aux fantômes en particulier, un troisième convive le défie de passer la nuit dans son château réputé hanté, le "Château de Providence" (autre allusion à HPL). Bien que mis en garde et prévenu qu'aucune personne n'a survécu à une nuit passée dans ce château, le journaliste accepte et les trois hommes partent séance tenante vers la lugubre demeure pour l'y déposer...



Aussi simple qu'efficace, le point de départ très prometteur de Danse macabre peut aisément rappeler celui de La Nuit de tous les mystères, réalisé en 1958 par l'américain William Castle, dans lequel Vincent Price invitait cinq personnes à passer la nuit dans une demeure hantée en échange de quelques milliers de dollars. Le début du film laisse effectivement espérer qu'on a mis la main sur un petit classique de l'horreur tombé dans l'oubli. Réalisé par Antonio Margheriti et scénarisé par Sergio Corbucci, Danse macabre jouit déjà d'une petite réputation, mais il reste relativement obscur. Plus le film avance, plus il faut avouer que l'on comprend pourquoi il n'est pas plus connu. Après la chouette introduction précédemment décrite, nous assistons à ce qui doit être la plus longue scène d'exploration à la bougie de l’histoire du cinéma ! Une errance, chandelier au poing, dans les couloirs interminables du château, ses salons décrépis, ses escaliers couverts de toiles d'araignées et ses cryptes sinistres. On se dit d'abord que ce petit manège des horreurs est, de par sa longueur, très osé. Mais on finit par s'ennuyer un peu et, du coup, on se met à focaliser sur les couacs, les goofs : ici, il s'agit de l'éclairage très douteux, qui permet de deviner toute la petite équipe essayant de faire de son mieux et qui entoure notre acteur à l'air si inquiet et apeuré. C'est un petit détail et ce n'est pas un véritable reproche que je ferai à un film dont j'imagine qu'il a été tourné en quelques jours pour une poignée de dollars, mais c'est un peu gênant tout de même dans le sens où l'on sort complètement de l'ambiance qu'il tente alors de créer.



Danse macabre regagne de l'intérêt avec l'entrée en scène de Barbara Steele, cette actrice brune légendaire aux yeux immenses que l'on retrouve dans la plupart des films d'horreur italiens de cette époque, et notamment dans Le Masque du Démon de Mario Bava. Son jeu d'actrice et son physique fascinants viennent redonner un souffle d'étrangeté à ce film dont le cœur de l'intrigue met bien du temps à nous être dévoilé. En réalité, Danse macabre s'apparente surtout à une longue nuit de terreur, où les évènements surnaturels et les scènes surréalistes plus ou moins réussies s'enchaînent à un rythme soutenu tandis que l'on devine les horreurs qui se sont produites dans les murs de ce château. Un passé fait d'histoires d'amour contrariées, de gaillards revanchards et de crimes passionnels qui a donc finalement accouché d'une poignée de fantômes lezbdos ! Danse macabre pioche en effet dans différents genres, entre romantisme, fantastique et érotisme, en s'attardant surtout à nous dépeindre une histoire d'amour naissante entre un spectre et un queutard, le spectre d'Ottokar : c'est-à-dire entre le personnage incarné par Barbara Steele et celui du journaliste, au grand dam d'un autre fantôme de charme incarné par la très pulpeuse Sylvia Sorrente.



Ponctués par des scènes parfois très réussies, comme celle du bal de l'horreur où une flopée de fantômes apparaissent soudainement dans le château et se mettent à danser dans une chorégraphie et une ambiance hors du temps, Danse macabre laisse un agréable souvenir. Au bout du compte, nous ne sommes quand même pas en présence d'une petite perle oubliée, mais bien d'un film très sympathique qui a en outre l'intelligence de nous quitter sur une dernière note particulièrement macabre. Une image que l'on oublie pas et qui rappelle même certaines nouvelles des deux plus grands écrivains fantastiques américains, dont les esprits hantent littéralement ce film pourtant typiquement italien.


La Danse macabre d'Antonio Margheriti avec Georges Rivière, Barbara Steele, Sylvia Sorrente et Silvano Tranquilli (1964)

28 août 2011

The Skeptic

Le type que vous voyez au centre de l'affiche est skeptic. N'imaginez pas qu'il est télékinésitérapeute (qu'il fait bouger les objets par la force de son esprit et en tendant les doigts, quitte à larguer quelques pets), il n'est pas non plus amnésique (à la Guy Pearce dans Memento), il n'est pas agnostique, aérodynamique, alcoolique, apocalyptique, aristocratique, asiatique ou résident de la Jamaïque, il est simplement skeptic, en français : sceptique. Comment peut-on décider de faire un film sur un héros skeptique ? Tennyson Barwell a cru tenir la réponse en enfermant cet homme si carré, si cartésien, doutant de tout et réclamant des preuves à tout le monde, y compris des preuves d'amour à sa femme (Thomas Arnold), dans une maison hantée où des phénomènes paranormaux se succèdent à un rythme effréné, mettant en cause toutes ses certitudes. Face à ces manifestations improbables, le héros reste skeptique : il ne croit pas une secondes aux fantômes. Il doute de tout cet homme-là, des gens qui l'entourent, de lui-même, il est skeptique à ce point-là. Il aurait tout à fait eu sa place dans The Truman Show, sauf que le film n'aurait pas duré longtemps puisque le héros se serait montré skeptique dès le départ. Vous trouvez peut-être que j'insiste un peu trop sur ce terme mais croyez-moi, ce type est uniquement skeptique, y'a pas d'autre terme pour le définir : l'acteur est lisse au possible et son personnage est une feuille blanche, un chieur propre sur lui, en costard, ultra skeptique.



C'est l'histoire d'un type qui hérite d'une belle maison, qui s'y rend, et dès qu'il ouvre la porte, les esprits se manifestent. Le plancher craque, la porte claque toute seule, la poussière se soulève, les fauteuils semblent l'observer, des dizaines d'ectoplasmes blancs et vaporeux lui font des doigts d'honneur, mais il n'y croit pas, étant skeptique, et ce n'est qu'au bout de deux heures de film qu'il décide d'en parler à sa meilleure amie Zoé Saldana (c'est cette actrice Naavi qui a accepté de jouer une membre de sa propre race dans Avatar de James Cameron), en commençant sa phrase par : "Ecoute, je suis skeptique mais il m'est arrivé un truc...". Ce héros fait terriblement trainer le film en longueur. A un moment, son compagnon (Thomas Arnold) l'attend chez lui, assis sur le perron, à son retour du travail. Le héros se gare, sort de sa bagnole, y retourne pour serrer une nouvelle fois le frein à main car il est skeptique quant à son bon fonctionnement, puis va s'adresser à son dulciné, remettant en question tous les dires de l'autre : "Mais comment tu as fait pour te libérer du boulot ? Qu'est-ce que tu fais là ? Tu n'as pas les clés ? Pourquoi tu attends sur le perron ? J'ai bien mis le frein à main ? Je suis skeptique...". A la fin du film, le héros découvre par lui-même (car il est skeptique sur les médiums et a refusé d'en inviter un chez lui), que sa maison est hantée et que ça date d'un trauma vécu dans son enfance où il aurait été enfermé dans un coffre après une chute dans les escaliers. Mais il reste skeptique sur cette élucidation et le film nous laisse tels quels. The Skeptic est sorti en DTV (Direct to Vidéo), et si "The Skeptic" est l'adjectif qui colle le mieux au héros, "honnête" est celui qui sied le mieux à ce film qui aurait pu connaître une sortie en fanfare dans les salles à l'image d'Insidious, qu'il enterre aussi sec bien que n'étant pas géant.


The Skeptic de Tennylson Barwell avec Tim Daly, Zoé Saldana et Tom Arnold (2011)

27 août 2011

Propriété interdite

Cet horror flick a obtenu de très bonnes critiques, parfois dithyrambiques, dans une presse d'un certain calibre qui se veut plutôt estampillée de gauche et qui aime à dénicher les symptômes de notre société dans un moyen métrage de derrière les fagots. C'est donc avec l'espoir de tomber sur un bon film de genre français qu'on s'est lancé à l'abordage du combientième (?) long métrage d'Hélène Angel. L'affiche, la bande-annonce, les éloges de certains papiers, tout laissait présager un film de maison hantée de qualité avec un sous-texte pertinent à la clé. Au lieu de ça, Propriété interdite se vautre sur tous les tableaux. A cumuler les ambitions, la réalisatrice échoue absolument de partout. Hélène Angel aurait gagné à commencer son film sur un rythme plus tendu et à nous immerger tout de suite dans un univers beaucoup plus effrayant pour ensuite nous cueillir avec son drame social à deux euros. Le début du film s'avère ô combien laborieux quand il nous dépeint ce couple au bord du gouffre, et notamment cette femme (Valérie Bonneton) qui, hantée par le souvenir de son frère récemment décédé, sombre dans la boulimie (la scène où elle se fait vomir m'est restée là !), puis finalement dans la pure folie. C'est ce fameux frère, Michel (Bob Bonneton ?), dépressif, pas maniaque pour un sou et dont on croit comprendre qu'il s'est suicidé, qui s'occupait de la grande maison de campagne où le couple débarque au début du film afin de remettre la demeure familiale en état pour mieux la vendre. Quelques bruits et autres coupures d'électricité (la seule scène à peu près réussie du film, car même si elle fonctionne sur des clichés elle parvient à ne pas trop s'y embourber) foutent les jetons à l'héroïne qui est persuadée d'être visitée par le fantôme de son regretté frère. Mais dès le départ nous savons à quoi nous attendre : à pas grand chose.


 Le seul plan à peu près intéressant du film, qui dure 1,15 secondes

Au bout d'une demi heure (dans un film qui ne fait qu'1h10 et qui semble en durer le double), on découvre sans surprise que l'esprit fantomatique du frère n'est rien d'autre qu'un sans-abri qui s'incruste dans la maison par un tunnel creusé entre le jardin et la cave. Exit la problématique auto-centrée et ultra psychologisée typique du cinéma français tel qu'on se le représente et que le film semblait aborder en peignant le portrait de cette femme endeuillée malmenée par sa propre psyché via un pseudo tunnel introspectif symboliquement matérialisé par un trou dans la cave et menant tout droit à son cerveau, la maison de l'enfance, le lieu de la mémoire. Hélène Angel semble vouloir mêler cette veine psycho-familiale franchouillarde à des préoccupations plus directement humanistes et actuelles en introduisant un personnage de squatteur Roumain. Ce revirement du scénario n'apporte rien d'étonnant ni d'intelligent à un film terriblement chiant dont la réalisatrice grossit le trait et appuie tous les sobres effets. Après la rencontre avec son nouvel ami des Balkans, l'héroïne pète un plomb et s'enfonce dans sa démence, le mari (Charles Berling), quant à lui, a les boules : leur couple se déchire et le sans-papier se comporte comme un clébard. Il frappe, vole, boit des gamelles de lait chaud préparées par Bonneton, crache au visage des gens bienveillants et il aboie plus qu'il ne parle, car les sons qu'il produit ne sont pas simplement la manifestation d'un manque de maîtrise de la langue française mais presque ceux d'une absence de capacité au langage. Remarquez cet être franchement détestable vaut presque plus cher que sa famille de romanichels qui, quand ils voient arriver Bonneton aux abords de leur campement, innocente et même souriante, la fracassent tous ensemble à coups de bâtons et de jets de pierre jusqu'à la mettre en sang. Joli portrait d'une communauté de sans-papiers que nous dresse là Hélène Angel... Et c'est pas la symbolique de fond de placard que déploie la réalisatrice à la fin du film quand le mari - qui contrairement à sa folle de femme demandait simplement à l'étranger de ne pas lui foutre la chiasse en ruant dans les brancards de sa cave et de ne pas démolir les murs porteurs de sa maison - crève comme un salop dans le tunnel qu'il avait condamné côté sous-sol et où pionçait le jeune sans-papier, tunnel qui devient alors sa propre sépulture puisque sa femme le rebouche avec du béton côté jardin. Ce retour de flamme plein de sens est d'un lourd... On n'en voudra même pas à Angel pour ses messages foireux car son vrai problème c'est la somme de maladresses qui constitue son film, un tas de défauts qui le rendent imperméable, inefficace et épuisant.


L'héroïne lunaire du film, de retour de sa petite visite amicale chez les Roms

J'ai pas dit un mot de Charles Berling. C'est peut-être parlant. Je me demande si c'est pas lui le fantôme du film. J'ai simplement remarqué qu'il s'est laissé aller à un léger embonpoint sans renouveler sa garde-robe, mais je ne lui en veux pas. Aux manettes de ce film, deux femmes, Valérie Bonneton, la Shelley Duvall française, et Hélène Angel, dont j'étais persuadé de découvrir là le premier film. Vous aurez sans doute tiqué sur le mot "combientième" au début de l'article, et c'est pas un hasard. J'étais parti pour écrire "premier film", sûr de moi, quand mon professionnalisme m'a poussé à aller vérifier pour m'apercevoir qu'elle avait déjà réalisé deux œuvres : Peau d'homme cœur de bête et L'Année du dragon, avec Auteuil quand même ! Quand personne n'entend causer d'un film avec Auteuil c'est que c'est un film de merde pour lequel la star elle-même n'a pas daigné bouger son gros fiac afin d'en faire la promo sur tous les plateaux télé où on l'accueille habituellement à bras raccourcis. Quoique, il est bien allé défendre le Donnant donnant d'Isabelle Mergaux le mors aux dents... Pour moi ça reste le premier film d'Hélène Angel, car on ne peut pas réaliser un tel fiasco d'une heure dix quand il ne s'agit pas d'un premier film. Bon bref, j'ai un demi-melon dans le bide là, donc ciao !


Propriété interdite de Hélène Angel avec Valérie Bonneton et Charles Berling (2011)

26 août 2011

Poltergeist

Ce film a scellé la rencontre entre le vilain petit canard de la côte ouest, Tobe Hooper (Massacre à la tronçonneuse) et le golden boy le plus prisé d'Hollywood, Steven Spielberg (E.T.). Ne me demandez pas les tenants et les aboutissants de cette surprenante collaboration, je ne les connais pas. J'imagine que ça s'est passé comme au collège, en cours de maths, quand la prof dit au cancre d'aller s'asseoir au premier rang, à la table du meilleur de la classe, afin d'améliorer son niveau au contact du "petit génie de 5ème4". Au final, les deux élèves sont devenus méga potes, mais ne sont pas liés par l'excellence : ils finissent en effet aussi cons l'un que l'autre. Les parents du débile sont ravis parce que sa moyenne a doublé, passant de 3 à 6, mais ceux du petit Einstein tirent un trait sur leur espoir de voir leur gamin devenir un crack, puisque ce dernier a vu sa moyenne rejoindre celle de son nouveau meilleur pote dans une chute de QI aussi soudaine que fracassante. Son père est franchement déçu mais également rassuré, parce qu'il se retrouve enfin dans son gamin, lui qui était une merde à l'école et qui avant cette découverte répétait tout le temps : "Il tient de sa maman, il tient de sa maman !", mais qui rajoute désormais : "Ça reste le gros fils à son padre...".



Cela s'est certainement passé comme ça pour le tandem Hooper/Spielberg : double effet kiss cool, skip school. Par contre pour l'amitié, on repassera. C'est moins drôle dans la vie qu'au collège. Les deux cinéastes se sont tout juste serré une main glaciale le jour de l'avant-première de Poltergeist. Faut dire que le film n'est pas au niveau du talent de provocateur d'Hooper, ni du goût du travail bien fait de Spielberg. Aussi les deux hommes se renvoient-ils la balle à longueur d'interview, où la question de la paternité de ce film, qui a hérité des défauts cumulés de ses deux auteurs, revient toujours sur le tapis. C'est le seul cas de long métrage dans l'Histoire du cinéma qui voit ses deux papas attribuer la signature de l’œuvre à l'autre avec l'hypocrisie de ceux qui ont fait une grosse connerie. Quand on demande à l'un qui a mené le projet, il répond systématiquement que c'est l'autre, lui balançant la patate chaude, congelée depuis quelques dizaines d'années. A propos de patate, quand on parle des deux papas et la maman, la maman est toute trouvée puisque Woopie Goldberg voit réunis dans son blaze les patronymes des deux enfants terribles du projet Poltergeist, ou comment la patate bouillante atterrit une fois de plus dans la tignasse hirsute de la star black la plus cool des années 90. Comme les deux réalisateurs ne peuvent plus se voir et refusent de se nommer, Spielberg dénonce la responsabilité du "binoclard balafré" et Hooper celle du "barbu à casquette", voire du "feuj plein aux as", quand il a un peu bu.



On n'a jamais compris pourquoi ce film culte était culte. Difficile aujourd'hui d'aller au bout sans se faire chier. Poltergeist fut le premier d'une longue série de films de maisons hantées qui justifiaient la présence de fantômes par l'emplacement géographique desdites maisons sur d'anciens cimetières (indiens de préférence), une idée typique de Stephen King et qui aura été usée jusqu'à la corde dans une Amérique loin d'assumer son passé criminel. Même quand on l'a découvert enfant, cible idéale des deux manitous aux manettes du projet, Poltergeist ne nous a pas impressionné le moins du monde. Il y a bien quelques scènes un peu marquantes, comme celle où tous les objets tournoient en lévitation dans la chambre juste au-dessus du lit, la fillette comprise, dans un effet spécial assez beau et qui n'a pas tellement vieilli, ou cette séquence immortalisée par l'affiche où la gamine est happée par un poste de télévision (Hooper dénonçait la société de consommation et de communication dans laquelle il plongeait à pieds joints, et critiquait directement son producteur et mécène, Spielberg, qui lui marchait sur les pieds). Cette scène me hante parce que je fais un amalgame entre ma vie et le cinéma, or j'ai longtemps vécu avec un coloc qui passait ses nuits la gueule collée à l'écran de la télé devant les pornos de canal+ cryptés. Je le croisais fréquemment en allant au pipi-room et je le croise encore quelques fois le soir dans mon salon alors que je n'habite plus avec lui depuis des années.


Poltergeist de Tobe Spielberg et Steven Hooper avec Craig T. Nelson et JoBeth Williams (1982)

25 août 2011

Películas para no dormir : La Habitación del niño

La série des Peliculas para no dormir est l'équivalent ibérique des Masters of Horror américains : des invités de marque, considérés comme ayant déjà fait leurs preuves dans le domaine du cinéma fantastique ou d'horreur, sont donc appelés à faire des films assez courts, d'un peu plus d'une heure, pour ravir les amateurs du genre. Ces cinéastes participent ainsi à une anthologie de films se voulant prestigieuse et pouvant a priori satisfaire tous ceux à la recherche d'œuvres horrifiques directes, mises en boîte par des supposés experts en la matière. La Habitacion del Niño est donc l'une de ces péloches pour ne pas dormir. Il s'agit d'un petit film fantastique signé Alex de la Iglesia (dont je n'avais vu que Le Jour de la Bête), il nous raconte l'histoire d'un jeune couple et de leur bébé qui s'installent dans une vieille maison en banlieue chic de Barcelone où commencent très vite à se manifester des évènements très étranges. Si le film est parvenu jusqu'à mes mirettes, c'est aussi parce qu'il est celui de cette série qui fut le plus remarqué et salué par la critique, au sein d'une anthologie dont j'ignorais jusque là l'existence.


J'ai un petit neveu nommé Traffic qui a les mêmes mirettes phosphorescente. Mais continuellement, de jour comme de nuit. Bon, faut dire qu'il a des parents chelou aussi...

A partir de ce point de départ ultra rebattu, Alex de la Iglesia parvient à déployer sur un rythme forcément assez soutenu une histoire finalement plutôt originale pour le genre, et qui apparaît progressivement comme une sorte de retranscription intelligente de l'expérience dite du chat de Schrödinger (me demandez pas de vous expliquer, j'ai rien compris). C'est donc pas mal du tout, assez divertissant, bien que peut-être pas inoubliable. Y'a quelques petites idées de mise en scène bien vues, et on ne sera pas étonné de retrouver cette petite touche d'humour décalé chère au cinéaste natif de Bilbao. Elle ne vient pas parasiter le reste du film, bien au contraire, elle vient nous rappeler que nous avons affaire à un pur divertissement qui remplit correctement sa mission. Par contre, après l'avoir vu, j'ai pioncé comme un loir. J'ai fait un gros gros dodo. Je vous le dis tout net !


Alex de la Iglesia, chez lui, peinard, at ease.

Soit dit en passant, j'ai récemment appris qu'Alex de la Iglesia était un grand défenseur d'Internet et qu'il s'était férocement opposé aux lois de type Hadopi qui étaient mises en place de l'autre côté des Pyrénées. Il a même quitté sa fonction de président de l'Académie du Cinéma Espagnol en raison de cela. Ça fait de lui un gros type cool. Le sosie espingouin et barbu de Luc Besson, certes, mais sans doute plus sympatoche. Je prendrais bien l'apéro avec lui. Son positionnement vis-à-vis d'internet pourrait m'encourager à acquérir tous ses autres films. J'essaierai de m'y intéresser.


La Habitacion del Niño d'Alex de la Iglesia avec Javier Gutierrez, Leonor Watling et Sancho Garcia (2006)

24 août 2011

Amityville, la maison du Diable

A dossier spécial, invité spécial ! Aujourd'hui, c'est Joe, le rédac' chef de C'est Entendu, qui, en bon amateur de films d'horreur, vient nous toucher deux mots d'Amityville, la maison du Diable. Place à l'artiste :

Je n'avais jamais vu ce (supposé) classique de l'horreur pour la bonne raison que le nom "Amityville" me le faisait ranger dans les nanars de mes deux. Son titre original, "The Amityville Horror" est un peu plus parlant et son pitch est simple : 1979, James Brolin, Margot Kidder, Rod Steiger et une baraque. Une histoire de maison hantée assez classique et je l'avoue, celle-ci commence plutôt bien. D'abord parce que Margot Kidder est de tous les plans, délicieusement belle avec sa bouche étrange et ses yeux marvellous, et puis on voit un peu son fion et pas mal ses nibz, ce qui n'arrange rien à l'affaire de mon calebard et croyez moi même si je viens de faire une lessive, j'ai un ratio lessive/conso de calebard qui n'est pas honnête, et c'est pas cool pour mes co-workers parce que j'arrive souvent au bureau avec un fond de culotte qui a "déjà servi" si vous voyez ce que j'entends par là, mais faut me comprendre, matez plutôt :


Y'a de quoi se coucher à 4h du matin en espérant revoir d'ici la fin du film un plan du genre et s'enquiller entier un horrorcore bien trashcore alors qu'on ferait mieux de pioncer comme un loir, vous croyez pas ?

Toujours est-il que j'ai été déçu qu'un film si bien lancé et avec de si chouettes interprètes ait été trahi par son scénario aussi rapidement. Pour la petite histoire, c'est censé être tiré d'une histoire vraie mais ça c'est un argument promo (apparemment très contesté), et quand on est producteur, réalisateur ou scénariste, il est toujours bon de ne pas trop chercher à coller à la véracité des "faits" sous peine de finir dans les choux. Dans le cas d'Amityville, c'est d'autant plus vrai vu que l'histoire, la vraie, est un peu chiante. En gros, soit le scénariste n'a pas su s'en sortir soit les véritables protagonistes, ceux du "véritable" incident, étaient salement cons. Ou pour le moins incohérents. D'abord, le prêtre joué par Steiger est un symbole d'immobilité. Au début du film il est le premier à piger que la maison est zarb (et même plus) et il lui arrive des tas de merdes. Ensuite il en appelle à l’Église en invoquant à demi-mot l'exorcisme et on le raille et on le met au rencart. Après ça le bonhomme devient aveugle overnight, et il s'enferme dans son mutisme. Tout du long il aura beau beugler deux trois fois, il ne fait rien. Il essaie de contacter le personnage joué par Margot Kidder pour la prévenir du mal qui rôde et n'y arrive pas car le téléphone est parasité par le ghost. Il y a des tas d'obstacles sur sa route qui l'empêchent de résoudre cette affaire et au lieu de se rendre (à pied, si les voitures sont rendues inopérantes par le fantôme) à la maison, au lieu de se battre, au lieu d'agir, le prêtre reste immobile et s'enferme lui-même dans une mort physique.


Il a pourtant une certaine classe, au début, en Pater Fidelis, le vieux Rod ! Plus détendu du slibard que Max Von Sydow, on s'attend à le voir faire des merveilles pour contrer le malin.

De la même façon, le mari (James Brolin) dont le comportement change lui aussi overnight, lentement transformé en fou dangereux par la maison qui le rend con à force de l'empêcher de dormir, de lui filer la grippe et de le mindfuck. JAMAIS ne se dit-il : "Je vais sortir un peu, je me sens pas bien là" ou "Je vais faire quelque chose". Et Margot Kidder pareil. Tout va mal, plein de merdes, de trucs étranges, son gosse blessé, sa fille tarée, son mari à cran, et elle continue comme ça. "Peut-être que ça s'arrangera tout seul. Si tout va mal du jour au lendemain, si y'a du sang boueux plein mes tuyaux et que ma porte est arrachée par le vent, c'est peut-être juste la faute à pas de veine !".


Salement grippé, Brolin ne décide à AUCUN MOMENT de prendre une douche, d'enfiler un pull, de se raser, d'enfourcher la bicyclette de la voisine pour aller chercher le trésor de Willy le borgne ou même de consulter un podologue.

Bon, je vous spoile qu'à la fin toute la famille quitte la maison overnight (avec le clebz !) sans se retourner sur son real estate ou ses belongings, mais tout de même il en aura fallu des merdes. Et puis même, c'est mal vu. Ils auraient pu dormir chez des amis, revenir le lendemain avec plein de gens et débarrasser la baraque en deux deux. Connards. Le concept de maison hantée et tous les trucs dévoilés (sur le passé de la maison, etc.) sont ultra sous-exploités, tout comme les quelques bonnes idées visuelles (le film n'est jamais moche, d'ailleurs) et notamment l'architecture de la maison, dont la façade arrière ressemble à s'y méprendre à un visage peu sympathique.


Les yeux du putain de Malin !

En fin de compte, en voulant coller aux soi-disant "faits", les responsables de ce film ont gâché le potentiel de leurs acteurs, de l'anecdote et de leur maison, ne parvenant jamais à vraiment foutre les glandes à qui que ce soit. Ou en tout cas, si l'on n'a jamais peur du poltergeist, on a les foies tout du long en se demandant comment des gens bien réels ont pu être aussi statiques et stupides que ceux-là pendant aussi longtemps. C'est à se demander si à la place de la maison, on n'aurait pas nous aussi eu envie de leur foutre un pied au cul.


Amityville, la maison du Diable de Stuart Rosenberg avec Margot Kidder, Rod Steiger, James Brolin et Don Stroud (1979)

23 août 2011

Session 9

Un bon film d’horreur ne tient parfois à pas grand-chose. Un chouette décor, offrant une ambiance particulière, voilà ce qui peut parfois suffire. C’est en tout cas ce que laisse à penser Session 9, le second long-métrage du réalisateur Brad Anderson, sorti de façon confidentielle en 2001 et qui s’est depuis, au fil des ans, taillé une réputation certes modeste mais bien méritée. L’histoire de ce petit groupe d’ouvriers appelé à désamianter un gigantesque asile psychiatrique désaffecté, et dont l’un des membres va progressivement sombrer dans la folie, peut en effet apparaître comme un prétexte pour mieux nous emmener dans ce lieu incroyable, véritable personnage à part entière de ce film d’horreur psychologique, j’ai nommé le Danvers State Hospital. C’est dans cet immense hôpital psychiatrique aux couloirs labyrinthiques et à la forme de chauve-souris typique des asiles qui étaient construits aux États-Unis à la fin du XIXème siècle, que furent par exemple pratiquées les premières lobotomies. Un lieu que l’on imagine aisément chargé de sales histoires, autre élément avec lequel Brad Anderson joue aussi très intelligemment. Le cinéaste parvient ainsi avec brio à tirer intégralement parti du lieu dans lequel se déroule l'action de son film. Car encore faut-il savoir tirer profit d’un tel décor, savoir le filmer comme il faut, réussir à croquer des images marquantes et parvenir à saisir une ambiance propice à faire monter la tension. C’est sur tous ces tableaux que Brad Anderson brille particulièrement.



Le film pourrait ainsi quasiment ne rien dévoiler de l’intrigue qu'il développe progressivement. Il pourrait tout simplement nous laisser sans que l'on n'ait compris grand chose et avec cette drôle d'impression que rien ne s'est finalement passé, mais que l'on a tout de même été scotché d'un bout à l'autre. Car sa force est ailleurs. Elle réside dans cette tension que le cinéaste parvient brillamment à installer, avec évidemment ce lieu qui rappelle les heures les plus sombres de la prise en charge de la maladie mentale et dont le passé semble peser si lourd sur les épaules des personnages, peu à peu écrasés, étouffés et remontés les uns contre les autres. Des personnages qui cachent d'ailleurs tous un mystère, une faute qu'ils tentent chacun de dissimuler, l'ancien hôpital agissant sur eux comme un révélateur de ces secrets, un dynamiteur, un peu à la façon de la maison hantée du classique de Robert Wise, The Hauting. Et ce lourd passé, nous sommes amenés à le vivre à travers les enregistrements sordides qu'un des ouvriers se met à écouter : on y entend la voix lugubre d’une ancienne patiente atteinte de troubles de la personnalité. Le travail sur le son, dont cette voix et son utilisation sont un bien bel exemple, participe aussi à cette atmosphère poisseuse qui parvient à nous captiver du début à la fin, et renforce le grand pouvoir de suggestion de la mise en scène. La bande-son, très minimaliste et composée de bruits aussi discrets que dérangeants, est idéalement choisie. Les acteurs sont également à saluer, à commencer par Peter Mullan, que l’on a déjà pu croiser chez Ken Loach et qui arrive ici parfaitement à nous faire ressentir le mal-être de son personnage, qui semble bouillir de l’intérieur et perdre davantage pied à chaque scène. Quant à l’expert à Miami David Caruso, sa tronche bizarre sied parfaitement au film et la couleur rousse de sa chevelure à sa photographie bien particulière. Car Session 9 a effectivement une image bien à lui : le film a sans doute été tourné en DV, ou avec je ne sais quelle caméra numérique, et cela lui donne un aspect un peu granuleux et des couleurs étrangement lumineuses qui participent pleinement à son ambiance assez unique.



Sans recourir à des effets gores, et dépouillé de ces réflexes bien lassants chers aux films d’horreur actuels, mais déployant au contraire une intelligence permanente et une vraie économie de moyens de plus en plus rare dans le genre, Brad Anderson signe une œuvre de grande qualité. Un film ô combien recommandable pour les amateurs du genre et que je conseillerais même à tous les friands de thrillers psychologiques et autres curieux. On tient là l’un des films d’horreur les plus réussis de la décennie qui vient de s’achever, m’est avis, et l’un des meilleurs représentants récents du sous-genre que sont les « films de maison hantée ». On pourra seulement regretter que Brad Anderson n'ait depuis pas su confirmer son talent, bien qu'il ait également fait preuve d'un certain savoir-faire dans la mise en place d'une atmosphère putride pour son film suivant, le très remarqué The Machinist, où le corps cadavérique de Christian Bale lui donna un joli coup de pouce pour mettre en boîte de nouvelles images marquantes.


Session 9 de Brad Anderson avec Peter Mullan, David Caruso et Josh Lucas (2001)

22 août 2011

Hantise

Y'a pas d'affiche de ce film sur Allociné. J'ai dû aller en commander une sur Allposters.com, la scanner à la COREP sur leur matos dernier cri pour ensuite la réduire avec Adobe Photoshop et la mettre en vignette ci-contre à gauche. Quand y'a pas l'affiche d'un film sur Allociné, c'est parlant, c'est un signe. Quand y'a pas un seul type d'Allociné (troisième PME de France derrière le PMU), qui s'est dit : "Aaaaaallez, je m'y colle ! Je vais commander l'affiche de cette merde sur Allposters.com, la scanner chez COPYRAMA, sur le T1000, pour ensuite la réduire avec TuxPaint for Mac et la mettre en vignette ci-contre à gauche de mon site en jaune et blanc qui fait ramer même les pires bêtes de foire de chez Intel i7", quand y'a pas un seul type d'Allociné qui s'est dit ça, c'est mauvais signe.




Ce film est signé Jan de Bont, prononcez Yann de Bont. Ce réal a été au top, mais pas longtemps. C'est une étoile filante. La plus filante d'Hollywood. Il a réalisé Speed, succès surprise au box office qui a fait de Sandra Bullock et de Keanu Reeves les deux stars que l'on connaît : l'une a fini avec l'Oscar, s'il vous plaît, l'autre c'est juste l'élu, y'a pas d'autre mot. Après ce phénomène sur quatre roues (j'ai parlé du film pendant un an non-stop après l'avoir vu au ciné), De Bont a continué sur sa voie en faisant preuve une nouvelle fois d'une science infuse du "couple qui tâche" quand il a casté Bill Paxton et Helen Hunt pour Twister. L'idée du film c'était de faire courir la sublime Helen Hunt en t-shirt mouillé au devant des tornades, et de montrer Bill Paxton en contrechamp, au volant de son 4x4, filmant la scène avec la banane en grand amateur de tempêtes devant l'éternel. C'était peut-être pas l'idée de script du siècle, mais les effets spéciaux étaient du tonnerre ! Après ce deuxième succès d'estime, De Bont, qui rappelons-le était au départ le dirlo photo des plus grands (Verhoeven pour Basic Instinct, McTiernan pour Piège de cristal, Richard Donner pour L'Arme fatale 3, etc.), a eu l'idée folle, boosté par un chèque en bois, de réaliser Speed 2 Cruise Control, dont le principe était de remplacer le bus par un bateau... Keanu Reeves, qui a toujours eu un flair d'enfer (c'est lui qui a chipé le rôle de Néo à Will Smith dans Matrix), a intelligemment dit "Stop", remplacé au pied levé par un Robert Patrick moins clairvoyant et moins bandant. C'était remplacer Guivarc'h (meilleur buteur du championnat de France 1997/1998) par Diomède : on courait à la catastrophe. S'étant donc enterré vivant avec Speed 2, l'un des plus gros flops de l'Histoire du Cinéma (parlez-en à Bob Weinstein pour lui plomber sa journée), De Bont cherchait le contrat juteux et le film à pétrole pour se relancer, ne sachant pas qu'il allait au lieu de ça jeter la dernière pelletée de béton sur son propre cercueil, s'enlisant dans un bunker fatal dont il ne ressortirait jamais.




Deux ans après ce fiasco, on a dit à De Bont : "On te donne un dernier gros billet, en échange, fais revivre le cinéma de genre !". Il lui a tiré une balle entre les deux yeux avec Hantise, ce remake d'un classique de Bob Wise, tiré d'une histoire fausse, et qui a coûté une centaine de millions de dollars pour un tournage en studio entre quatre murs (ça revient cher le mur). Le casting coûtait un bâton : Catherine Zeta-Jones (c'était la tuerie de l'époque, elle en a fait suer des fronts dans les années 90), Liam Neeson (alors auréolé de son rôle de Juste dans La Liste de Schindler), Lili Taylor (abonnée aux rôles de camées dans tous ses films et qui n'a jamais vraiment percé) et le débutant Owen Wilson (dans le rôle de la femme de chambre), qui tournait gratos à ce moment-là et qui n'a jamais été payé depuis, pour aucun de ses rôles. De Bont a tué le sous-genre "Film de Maison Hantée" dans ce nanar qui tire sur la corde et dont les effets spéciaux étaient déjà datés à l'époque. C'est le seul film que j'ai vu en pionçant comme une souche au cinéma. En signant son nom au générique de ce taudis cinématographique, De Bont gravait son blaze sur sa propre pierre tombale dans le cimetière des plus gros cons d'Hollywood.


Hantise de Jan De Bont avec Liam Neeson, Catherine Zeta-Jones, Lili Taylor et Owen Wilson (1999)

20 août 2011

Melancholia

Malgré la plaie ouverte par le terriblement médiocre Antichrist, et au préalable entaillée par la plupart des autres films de Lars Von Trier, nous nous sommes laissés attiser par ce fameux Melancholia, avec sa pluie de critiques élogieuses, décrit par la majeure partie de ses spectateurs comme absolument sidérant, et nous sommes donc allés le découvrir au cinéma. Félix nous a accompagnés mais il ne s'exprime plus que par râles depuis qu'il est sorti de la séance. Ça va faire trois jours, on commence donc à s'inquiéter. Mais pour l'heure, Nônon Cocouan et moi-même allons vous donner nos impressions sur ce "chef-d’œuvre" du cinéaste danois, et à cette occasion nous allons spoiler tout ce qui peut l'être.

Le film est scindé en deux parties. La première sur Justine (Kirsten Dunst), le soir de son mariage, qui, alors qu'elle s'apprête à vivre une superbe fête pour célébrer son union avec un mari fou d'amour, est terrassée par la mélancolie (qui ne semble pas la submerger pour la première fois puisqu'on lui intime de ne pas "recommencer") au point de régulièrement s'éclipser et de rendre folle de rage sa sœur, qui a tout organisé. La deuxième partie est consacrée à la sœur donc, Claire (Charlotte Gainsbourg), dans son château et au sein de sa famille (Kiefer Sutherland et leur petit garçon), qui recueille la neurasthénique Justine, complètement abattue par la maladie mélancolique, tandis que tous attendent le passage de Melancholia, une planète qui va bientôt faire le tour de la Terre. Sauf que Claire est angoissée, persuadée que la planète ne va pas faire que passer et puis s'en va, mais qu'elle va bien s'écraser sur son monde.




Il y a bien quelques trucs pas mal dans ce film, mais globalement c'est plutôt mauvais, disons raté, assez plat malgré le fort potentiel d'un grand nombre de scènes. Toute la première partie ressemble à une sorte de Festen (Thomas Vinterberg) plein aux as, sauf que Lars Von Trier ne prend pas le temps de bien saisir les petits travers de chacun de ses personnages, il nous les balance par à-coups et les veut très caricaturaux. On se fout assez rapidement d'eux puisque tout tombe à plat (Cf. le père avec ses blagues sur les cuillères), ou n'a aucune saveur (Cf. les coups de gueule de la mère, la brève séquence de dispute avec le patron, etc.). Ceci dit ça peut fonctionner un temps, si on aime beaucoup les acteurs. Et on aime plutôt bien John Hurt, Kiefer Sutherland (malgré le triste tour qu'a pris sa carrière), Stellan Skarsgard et Udo Kier. Même Charlotte Gainsbourg tient bien son rôle de grande sœur rigide et pas gaie... Et puis il y a surtout Cannes Film Festival Award Winner Kirsten Dunst. Elle a une présence assez fascinante, il faut bien le dire, puis elle est extrêmement jolie avec son petit sourire, ses moues espiègles, ou son regard qui s'éteint soudainement quand la mélancolie la rattrape, et elle est en outre assez bonne, soyons clairs (Cf. la dernière image de l'article). Ce qui est fort dommage en revanche et qui plombe royalement le film, c'est qu'au bout de quelques scènes Von Trier la traite avec aussi peu d'égards et de cohérence que ses autres personnages : de mélancolique elle devient rondement conne, comme quand elle baise soudain avec un inconnu (à cheval sur lui, usant d'un mouliné de l'épaule qui évoque les scènes où elle est sur son canasson noir, cette analogie vous fait une belle jambe, hein ?), en plein milieu du jardin (un terrain de golf 18 trous qui passe soudain à 19 trous), dans sa robe de mariée, séquence placée là pour traduire le besoin qu'éprouvent les mélancoliques de ressentir une jouissance corporelle niant l'autre... ou encore quand elle envoie chier son patron dans un règlement de compte à la Festen donc, qui n'est pas franchement passionnant.




Ce qui est stupide là-dedans, c'est que tout cela va presque à l'encontre de sa mélancolie. Non pas que ces agissements ne soient pas dignes d'un personnage atteint de cette affliction - Von Trier semble s'être lourdement renseigné sur son sujet (étant par ailleurs lui-même mélancolique, selon ses propres dires) et son film égraine toutes les informations scientifiques que vous dénicherez en vous penchant à votre tour sur la question - mais dans la mesure où le trouble de Justine serait plus pesant et plus intriguant si tout autour d'elle n'était pas si misérable, car en l'état on ne peut que comprendre qu'elle ait les boules, et dès lors son angoisse n'est plus inexpliquée : elle a une vie de merde, basta. Enfin sauf en ce qui concerne son mari, qui est gentil et sympathique, trop pour Von Trier qui l'éjecte de son film en deux coups de cuillère à pot, c'est plus simple. Le cinéaste, qui avoue de façon assez remarquable que son film est un copié-collé de choses vues, entendues, et "volées" (des peintures de Bruegel au Tristan et Isolde de Wagner en passant par le château shakespearien et le terrain de golf de La Notte), se revendique d'Antonioni et de Bergman, et autant dire qu'il a de gros gros progrès à faire concernant le traitement de la psychologie de ses personnages...




On a donc une première partie pas totalement mauvaise, avec une structure d'ensemble qui fonctionne à peu près, des petits trucs d'acteurs, quelques jolis plans, des répliques cinglantes, ça se regarde, mais finalement tout est assez inconséquent, ça reste des trucs scénaristiques vus et revus (ou qu'on aurait préféré ne pas voir, comme quand la mariée va pisser en soulevant sa robe sur le green du parcours de golf...), et quand le jeune marié finit par se barrer, on a presque envie d'en faire autant. Cette tout de même accablante cérémonie bourrée de clichés et de fatuité (Von Trier dit s'être probablement et involontairement inspiré de la scène d'introduction de Voyage au bout de l'enfer, il y a de quoi rire), déplie un éventail de personnages têtes-à-bouffes, de la mère hystérique interprétée par l'affreuse Charlotte Rampling à ce personnage joué par Udo Kier qui se cache la vue dès qu'il passe devant la mariée parce qu'elle lui a soi-disant ruiné son mariage quand elle était enfant (gimmick d'une nullité totale...), jusqu'à l'époux de la sœur, Jack Bauer, qui ne pense qu'au fric dont il regorge et qui ne supporte pas les frasques de sa belle-famille (on le comprend). Après quoi nous passons à la deuxième partie.




Et le film se concentre alors sur Claire, Charlotte Gainsbourg, la pauvre Gainsbarre, qui n'est déjà pas un canon de beauté d'ordinaire mais dont on croirait ici qu'elle n'a pas dormi depuis trois mois. Encore faut-il avouer qu'elle n'est pas du tout insupportable, ce qui relève déjà de l'exploit la concernant. Une aubaine d'ailleurs que les rôles ne soient pas inversés, car Gainsbourg dans le rôle d'une mélancolique neurasthénique nous aurait achevés. Son problème à elle n'est pas d'être mélancolique mais de se faire de la bile dès qu'elle pense à l'immense planète jadis cachée par le soleil qui se rapproche de la Terre et qui fascine son mari et son gamin, impatients de découvrir ce qui s'annonce comme le plus grand moment de l'Histoire de l'humanité. A noter une bonne idée de scénario quand Sutherland est tout fier de présenter à sa femme l'invention dérisoire mais ingénieuse de leur fils qui consiste en une simple boucle de fil de fer destinée à évaluer à l’œil nu la distance de la planète approchant. Et donc on passe de Festen à euh, peut-être une sorte d'Antichrist pas dégueulasse, dans le grand manoir situé à l'écart de tout et entouré de nature. La catatonie de Justine se mélange alors à l'angoisse sourde et tenace de Claire, et il y a quelques trucs pas mal là encore, mais franchement, tout ça ne va pas bien loin. On régresse même quand Justine acquiert une sorte de prescience des choses, prétendant qu'elle "sait tout" et prouvant ses talents d'oracle en donnant à sa sœur et au chiffre près le nombre de grains de maïs contenus dans un pot, que les invités devaient deviner à l'issue de la cérémonie de son mariage. Il parait que dans l'Antiquité, les mélancoliques étaient effectivement considérés comme des sortes de devins, Von Trier a tout prévu, on l'a dit, il a tout lu sur ce thème et tout casé dans son film, mais là ça ne fonctionne pas du tout, ça rend simplement le personnage de Justine très con, voire infiniment désagréable, et ce don rendu exagérément explicite annule les pensées du spectateur qui songeait grâce au film à la mélancolie comme forme de lucidité impénétrable (Justine désirant la fin de tout et niant de façon autoritaire la possibilité de l'existence d'une vie ailleurs dans l'univers), pour leur opposer un très peu crédible et inutile talent de divination fort dommageable pour l'adhésion au personnage et au propos même de la fiction. Puis il faut bien le dire, tout ça est assez chiant. Toute la fin est un peu bâtarde : parfois Lars Von Trier saisit bien les derniers instants ambivalents censés précéder la fin du monde (enfin à priori, puisqu'on a peu de témoignages de cataclysmes), dans un mélange de frayeur et d'apaisement, un amalgame de foi absolue (la cabane de l'enfance en opposition au désastre) et de nihilisme, souvent il tue l'ensemble par les réactions bidons des personnages (la crise de larmes de Gainsbourg entre autres) et par un regard pas très fin sur son sujet.




L'ensemble donne vraiment l'impression que Lars Von Trier est certes un cinéaste pour le moins atypique, plus doué qu'un certain nombre de ses congénères, qui a des idées et un savoir-faire non-négligeable mais qu'il s'embourbe dedans, essayant d'être à la fois un grand symboliste et une sorte de naturaliste classieux. Il s'empare bien de l'angoisse et de la mélancolie, mais on a le net sentiment qu'il n'y a pas grand chose derrière, et après une scrupuleuse et esthétisante mise à plat du sujet, ne reste qu'un ennui assez profond. Le cinéaste, qui prétend ne pas tellement aimer son propre travail, dit que si le film touche les mélancoliques et leur paraît juste, ce sera déjà une réussite. Mais l'objectif semble un peu facile. L'idéal serait plutôt de toucher ceux qui sont étrangers à ce sentiment accaparant et destructeur. Y'en a-t-il seulement ? Ne sommes-nous pas tous, un jour ou l'autre, mélancoliques ? A des degrés variables bien entendu. Mais tout un chacun, et le cinéaste l'affirme, a déjà éprouvé les affres de la mélancolie, ne fût-ce qu'un instant, aussi n'y a-t-il aucun mal pour le quidam à se reconnaître par bribes dans les sentiments dépeints par le film ou à se laisser vaguement happer par celui qu'il provoque et que son titre ne laisse pas d'annoncer. On dit souvent que le rire est plus difficile à obtenir chez le spectateur que les larmes, aussi l'abattement quêté par Von Trier est-il plutôt aisément atteignable, ce qui ne fait que retirer du mérite au cinéaste. Qui plus est, hormis quelques moments de torpeur ainsi facilement provoqués par l’œuvre, on s'emmerde un peu, ou du moins reste-t-on relativement indifférent. C'est dommage parce que Von Trier, en touchant du doigt ces craintes ou ces angoisses injustifiées, incompréhensibles mais opiniâtres qu'on connait tous plus ou moins, pourrait aller beaucoup plus loin, imaginons-le ! mais non, ça s'arrête là.




Pour le côté "sidérant" du film, sur lequel à peu près tout le monde s'accorde avec un enthousiasme débordant, il concerne principalement le début de l’œuvre, les premiers plans, dont nous vous ferons la grâce tant nous sommes épuisés de les croiser dans les journaux et partout sur la toile, de longs plans très ralentis et très composés qui illustrent le récit à venir (prémonitions de Justine, ces images ouvrent le film et en donnent le ton). Ça dure assez longtemps, sur un morceau de Wagner, et effectivement ça peut paraître "beau", car le ralenti, la longueur des plans et l'étrangeté des images leur confère une persistance sur tout le reste du film assez troublante, en tout cas on peut trouver ça sublime jusqu'à ce ça fasse franchement penser à (coucou Malick) de grosses pubs pour parfums. Ok, Justine est publicitaire, et c'est censé justifier cette imagerie grossière, mais si elle avait été productrice d'engrais à base de fientes, ces images auraient donné quoi ? Peut-être quelque chose de plus beau remarquez, ou bien des plans comme ceux qui nous présentent des insectes grouillants sortant de leurs terriers à l'approche de la catastrophe et que Von Trier laisse, eux aussi, tomber à plat. Parmi ces motifs ou idées énoncées, voire énumérées, lancées en l'air au petit bonheur la chance par le cinéaste et qui ne retombent jamais, quid du cheval de Justine qui refuse de passer outre le pont vers la forêt, et de mille autres étapes du scénario qui s'accumulent sans donner suite. A vrai dire ce n'est que pire quand l'idée retombe, dans un gros plat décevant, comme cette séquence où la jeune femme semble s'offrir, nue sur le rivage d'un lac, à la planète Melancholia, scène dont Von Trier ne tire qu'un beau tableau (ou un beau cliché à la Helmut Newton, plastique et glacé), rien d'autre, aucune puissance, aucun souffle, aucune implication, aucune émotion, rien. Mais pour en revenir aux plans matrice du début du film, malgré tout reconnaissons que c'est presque séduisant, que c'est un peu fascinant, surtout pour les attitudes qu'ont les personnages, leur mouvement étiré jusqu'au malaise. Mais c'est trop léché, trop affecté pour que cela "sidère" véritablement. Donc l'un dans l'autre ce Melancholia n'est pas franchement une réussite. Il y a des choses, des plans, des bribes d'idées, un bréviaire psychologique sur le phénomène de la mélancolie, un symbolisme brut de décoffrage, du romantisme allemand, des acteurs, des attitudes, mais plof. Comme toujours chez LVT quoi, rien de nouveau sous le soleil, même s'il abandonne à bon escient le côté dégueulasse d'Antichrist ou le misérabilisme de Breaking the Waves. Ce cinéaste n'est sans doute pas le génie qu'on dit et Dogville reste la vague exception dans sa filmographie qui confirme la règle.


Melancholia de Lars Von Trier avec Kirsten Dunst, Charlotte Gainsbourg, Kiefer Sutherland, Charlotte Rampling, Udo Kier et John Hurt (2011)

18 août 2011

A bout portant

Il y a quelques années, Fred Cavayé vivait en Cité U et occupait son maigre temps libre à écrire des scénarios. Il s’octroyait parfois le plaisir d’aller au cinéma pour voir les derniers John McTiernan ou Michael Mann, des films qu’il regardait avec des étoiles plein les yeux, des rêves plein la tête. Aujourd’hui, Fred Cavayé est le cinéaste français qu’Hollywood nous envie le plus. Deux films l’ont fait exploser : Pour elle et A bout portant, deux thrillers sans temps mort ou des pauvres types sans histoire se retrouvent dans la merde du jour au lendemain et doivent sauver leurs si peu dégourdies bonnes femmes en un temps record. Des tag-lines similaires fendaient les affiches de ces deux films : « Il a 72 heures pour sauver celle qu’il aime et la sortir de cabane ! » pour le premier, « Il a 3 heures et des brouettes pour retrouver sa femme et lui faire la peau ! » pour le second. En ce qui me concerne, quand je lance un film de Fred Cavayé, je lui donne un gros quart d’heure pour me choper. Si Pour elle avait réussi à me captiver du début à la fin, réalisant là une vraie prouesse, ce n’est pas le cas de son dernier rejeton, qui m’a très tôt perdu.




Il faut dire que dans Pour elle, on suivait Vincent Lindon en train d’échafauder un plan machiavélique pour extirper Diane Kruger de prison. Un Vincent Lindon égal à lui-même, capable de sauver n’importe quel film par sa seule présence, le regard fou, les tics survoltés et le front hyperactif. Dans A bout portant, le héros n’est autre que Gilles Lellouche. "Gilles Lellouche", "héros"… voilà des mots que je ne pensais pas être amené à associer un jour. Et pourtant, Fred Cavayé a osé. L’acteur n’a cependant pas grand-chose à se reprocher, il fait de son mieux ; c’est à ses parents qu’il peut seulement s’en prendre. C’est eux qui lui ont donné ce profil d’aigle, cette voix de beauf, cette si triste allure, le dos toujours un peu vouté, le cou en avant, ce regard vide et stupide. Mais si le film n’est pas parvenu à me captiver, ce n’est pas spécialement sa faute. Je me suis simplement retrouvé face à l’impossibilité de me passionner pour cette histoire de flics ripoux et magouilleurs, très loin de la simplicité et donc de l’efficacité du pitch de Pour elle. Qui plus est, j’ai très tôt repéré que le gros souci venait de Gérard Lanvin, qui campe donc le gros méchant tirant toutes les ficelles. J’ai vite compris que le comédien était dans un rôle de sale con inhabituel vu qu’il ne décroche jamais les mâchoires et parle toujours de sa voix la plus grave, sans jamais articuler. L’acteur a peut-être pris du plaisir à jouer un méchant de façon si grossière, mais pour nous autres spectateurs, c’est un bien triste spectacle qui s’offre à nous. A part ça, les personnages ne font que se courir après, se menacer, se tirer dessus, viser à côté, à court de munitions se tabasser et finissent souvent par se tabasser et s'invectiver en rappelant le peu de temps qu'il reste avant la fin du film ; un film qui, de mon côté, m'a paru bien long. Ces individus nerveux ne peuvent jamais se faire confiance et doivent toujours s'assurer que l'un a les mains vides quand l'autre fait mine de s'approcher. C'est un climat d'incertitude et de haine assez usant, pesant, d'autant plus quand on est, au quotidien, assez travaillé et miné par un avenir très flou, par la sale tronche de notre président, par des relations pas toujours faciles avec un animal domestique et par le triste état du monde en général. Las et abattu, j’ai vite décroché d'A bout portant. Des fois, on a pas envie de voir des gens passer leur temps à se foutre sur la gueule. 




Pour elle avait eu le bonheur d’être remaké par Paul Haggis et Russell Crowe via le film Les Trois prochains jours. Il paraît que lorsque Fred Cavayé a appris la nouvelle, il n’y a pas cru. Il se serait exclamé « Russell Crowe, le Russell Crowe de Point Break ? Non mais arrêtez les conneries, c’est de la folie douce, c’est un rêve de gosse qui se matérialise ! J’avais 8 ans quand j’ai écrit cette histoire à la con, dans ma Cité U à Nanterre-les-olives, et voilà que le grand Russell Crowe va l’incarner ?! Anything for She, a dream come true, sans blague ?! Je n’en reviens pas ! ». Après en être revenu, Fred Cavayé aurait plus tard ajouté « Quand j’ai vu mon nom accolé à celui de Russell Crowe sur le net, j’ai inséré mon doigt dans mon ventilo pour m’assurer que je ne rêvais pas. J’ai perdu un doigt. J’en reviens juste toujours pas ! » A bout portant, renommé Point Blank par des distributeurs internationaux visiblement bien peu soucieux que ce titre soit déjà pris mille fois, passera-t-il à son tour à la moulinette hollywoodienne ? On peut l’imaginer. Moi je vois déjà Shia LaBoeuf à la place de Gilles Lellouche, courir dans tous les sens, tout étonné de ne pas voir des twingos se transformer en Lego ! Et j'imagine bien Bob Duvall dans le rôle du flic véreux sans scrupule.


A bout portant de Fred Cavayé avec Gilles Lellouche, Roshdy Zem et Gérard Lanvin (2011)

15 août 2011

Super 8

Vu l'annonce du projet, et d'après les critiques glanées ça et là, ce serait forcément quitte ou double. Soit J.J. Abrams allait donner de l'eau au moulin de ma profonde indifférence à son endroit, soit il se rachèterait une réputation auprès de moi en me foutant des étoiles plein les mirettes. J'étais donc aussi curieux que méfiant face à ce film-hommage, réalisé sur le mode nostalgique et venu s'ajouter aux mille projets du genre qui envahissent un peu plus nos écrans de jour en jour. Au final j'avais tout faux car mon avis sur ce film s'avère plutôt mitigé, bien que tout mépris en soit effacé, et à plus forte raison, au risque de le regretter bientôt, je dirais que j'ai plutôt aimé. J'ai passé un agréable moment dans mon fauteuil de ciné, j'avoue, guilty as charged d'avoir apprécié un film de Jean-Jacques Abrams. Il faut dire qu'il aurait pu nous livrer quelque chose de désastreux avec le projet casse-gueule de rendre hommage aux films pour enfants des années 80, mais au final il s'en sort plutôt bien, même si la supériorité écrasante de la première heure sur la seconde implique un affaiblissement en cours de route, ce qui fait toujours tache. C'est d'ailleurs pour ça que je ne serai pas aussi dithyrambique que d'autres sur cette œuvre. La fin est en effet assez décevante, après une ouverture franchement convaincante, et d'abord grâce aux enfants. C'est là-dessus qu'on craignait le pire et qu'on est paradoxalement le plus agréablement surpris.



On pouvait craindre de retrouver la clique de gosses habituelle, avec sa somme de clichés et une suite de portraits bien dessinés, l'un après l'autre, avec de grosses différences physiques à la clé pour ne pas perdre le spectateur (si possible avec quelques quotas : un petit noir, un petit chinois) et des caractères bien sentis pour chacun d'entre eux, voire opposés. Or pas du tout, les enfants de la bande nous sont présentés de manière presque chaotique, nous plongeant dans leur groupe au beau milieu de conversations mitraillettes. Certes l'un d'eux porte un appareil dentaire hallucinant et, oui, il y a un gros, Charles (Riley Griffiths), à l'image de Choco dans Les Goonies ou de Vern dans Stand by me. Les enfants ont bien quelques lubies : Charles veut devenir réalisateur et ne pense qu'à ça, le héros fait des maquettes dans sa chambre en regrettant sa maman décédée, et le blond qui porte l'appareil dentaire d'un squale adulte est passionné par les explosifs. Mais leurs goûts restent assez basiques, et, à ce titre, les gamins de la bande sont finalement presque moins caricaturaux que ceux de Richard Donner ou autres. Malgré leur bien-heureux défaut de traits spécifiques trop appuyés, on ne tarde pas à reconnaître les personnages de Super 8, à les distinguer et à s'attacher à eux. Le seul "type" physique qui se détache nettement du lot, finalement, c'est le gros de la bande, or il n'est pas le débile malheureusement attendu, celui dont on se moque tout le temps parce qu'il est gourmand et stupide et à qui on balance des vannes dès que possible. Ici il joue le rôle du meneur, il est le réalisateur passionné qui conduit derrière lui ses amis pour réaliser un court métrage fantastique afin de le présenter dans un festival. La motivation de ce personnage et l'entrain de ses amis pour l'aider à faire son film sont très communicatifs, ce qui nous introduit immédiatement et très efficacement au sein de la bande.



Les gosses ne sont d'ailleurs pas des modèles de beauté, ce ne sont pas des étudiants en première année de licence de socio qui font semblant d'avoir douze ans, ce sont de vrais enfants et même le héros, Joe (Joel Courtney), quand bien même il est à priori plus "mignon" que ses amis, car d'un physique plus poupin, n'est pas le beau garçon qui fait semblant de ne pas avoir de succès pour accrocher les jeunes spectatrices ou favoriser le plus bas des instincts d’identification du spectateur, celui qui pousse à chérir les héros forts et puissants, non, c'est un vrai gamin. Idem pour la fille, Alice (Elle Fanning), qui n'est pas sublime, qui est même presque vulgaire lors de sa première apparition, la nuit, au volant de la voiture de son père, bref qui ne nous est pas "vendue", mais qui se révèle très belle ensuite grâce au regard porté sur elle par les personnages et par le cinéaste. A ce sujet, le film parvient à nous faire tomber amoureux de son héroïne, et je n'avais pas vu ça au cinéma (dans ce cinéma-là j'entends) depuis extrêmement longtemps. La scène d'émotion à la gare, le manque affectif du héros qu'il reporte peut-être sur Alice et leurs scènes ensemble (notamment les séquences de maquillage), nous font complètement tomber amoureux de cette jeune fille, et que l'on puisse nourrir quelque sentiment d'un instant pour une gamine de 12 ans est bien le signe que l'identification fonctionne à bloc et que la sincérité du cinéaste a quelque prise sur le spectateur (c'est peut-être aussi que le film nous ramène à nos 12 ans, ce qui peut être envisagé de façon positive ou non). D'ailleurs quand le père interdit au héros de revoir sa camarade, elle manque au film, sa présence féminine manque réellement, y compris au spectateur, peut-être même plus qu'au personnage. Et c'est un sentiment devenu rare dans le cinéma hollywoodien grand public.



Et puis le film a une autre qualité : il ne dit pas tout, ne surligne pas son texte. Pas que ce soit un exemple de finesse ou de suggestion, mais disons qu'il y a des scènes très brèves où quelque chose se passe sans que rien ne soit vraiment dit, comme quand le gamin, quatre mois après l'accident de sa mère (accident qu'on ne voit pas, et c'est un bon point) rentre guilleret de sa journée de collège et trouve son père en train de pleurer dans la salle de bain. Cette scène sonne terriblement vrai : le deuil peut-être prématuré du fils (on se souvient du héros de Stand by me qui s'étonnait quatre mois après la mort accidentelle de son grand frère que ses parents mettent autant de temps à "recoller les morceaux"), cette capacité qu'a l'enfant a parfois oublier, à vivre dans l'instant et à avancer grâce à une forme de naïveté propre à la jeunesse, ce sentiment de culpabilité qu'il éprouve quand il découvre que son père ne peut pas. C'est très bref et très juste. Et même quand les choses sont clairement énoncées dans les dialogues, par exemple l'amitié des deux personnages centraux de la bande (Charles et Joe), c'est dit aussi simplement que joliment. Bref, grâce à tout cela, le début du film est une vraie réussite. La scène sur le quai de gare est touchante (idem quand Joe et la fille regardent une vidéo Super 8 de la mère décédée), et franchement bien filmée (on sent que Spielberg était là, sinon par la présence du moins par l'influence, ça crève les yeux, et espérons que ce retour aux sources inspirera Tonton Spielby dans ses prochaines réalisations...), le crash du train est un peu poussif mais bien réalisé, l'intrigue est prenante, la mise en scène "à l'ancienne", qui évite les écueils du pastiche, a de quoi séduire. J'étais dedans ! Quand, juste après le déraillement explosif du train, l'un des gosses monte sur un débris en disant : "Venez voir les gars, on voit tout de là-haut !", on peut ressentir ce qu'on ressentait devant Les Goonies ou dans les films pour gosses de cette époque de façon générale, cet engouement de la jeunesse, cette joie puérile de la découverte et cette soif réelle d'aventure, un élan ô combien plaisant vers la fiction et vers ces gamins.



Mais dans la dernière demi heure, il faut l'avouer, on décroche un peu. Tout n'y est pas mauvais. L'histoire des deux pères par exemple n'est pas vraiment gênante, car elle est brève et peut rappeler Signes (cf. l'histoire de Mel Gibson et du tueur involontaire de sa femme, joué par Shyamalan himself, dans un film encore marqué de l'empreinte de Spielberg), et il y a fort à parier pour que la référence soit volontaire tant elle saute aux yeux. Il est d'ailleurs appréciable que le film puise certes principalement dans E.T. et Les Goonies (beaucoup aussi dans Rencontre du 3ème type, avec la scène de la station essence, entre autres) et dans les films des 80s en général (notamment Explorers, avec le cube extra-terrestre qui passe à travers les murs et le héros qui ressemble à s'y méprendre à l'un des trois personnages du film de Dante, lequel avait perdu sa mère très jeune et dont le père était alcoolique...), mais aussi dans des œuvres plus récentes. Grâce à cela le film ne tombe pas complètement dans le piège du remake déguisé ou dans celui du reboot fallacieux, et sa part de nostalgie n'est pas totalement écrasante. A l'image de ces "traces" de lumière bleue qui apparaissent quelques fois dans l'image à la faveur d'une source lumineuse puissante placée face à l'objectif et reflétée par la lentille de la caméra, qu'on appelle "lens flares". Ce type d'effet recherché se rattache à la mode nostalgique grindhouse et Abrams en est plus que friand. En reprenant volontairement cet effet pellicule à priori indésirable mais assumé comme heureux défaut dans E.T. comme dans Rencontre du 3ème type (chef-d’œuvre dont la photographie assurée par Vilmos Zsigmond était un émerveillement permanent), Abrams en rajoute certes un peu dans le "comme avant". Dans l'esprit on pourrait comparer ce geste à celui consistant à rajouter des rayures dans l'image ou à pourrir le son d'une chanson pour se rappeler les mauvaises copies de l'époque et les walkman, comme le font de tristes cinéastes actuellement, dans leurs tristes films, suivez mon regard... Mais dans Super 8 c'est peut-être LE projet où ça se tient (voir le titre du film...), et où ce n'est pas juste un effet bidon supposé "cool" mais au contraire plutôt bien vu, notamment grâce à l'ambiance de film fantastique et merveilleux que cela participe à créer.



Non ce qui gêne davantage c'est tout ce qui tourne autour du monstre. On sent qu'Abrams a quand même voulu mettre sa patte dans ce film (qui ne ressemble pas beaucoup à ses réalisations précédentes, et tant mieux...) avec cette créature immense et monstrueuse, sorte de mini-cloverfield. La bête n'est pas franchement fascinante... Son histoire (elle veut repartir chez elle, a essayé de construire son vaisseau dans un labo où travaillait le professeur qui s'est sacrifié au début du film, etc.), n'est pas vraiment exploitée à fond (et tant mieux, parce qu'on s'en contrefout), mais du coup elle est bancale et peu intéressante. L'implication de l'armée (qui rappelle un peu 1941 tant les forces militaires sont ridiculisées, mais surtout La Guerre des mondes) fait tendre l'ensemble vers le film catastrophe, ou disons vers la grosse machine du film d'action, et nous éloigne donc des gosses qui étaient au cœur du récit et qui servaient de pivot au film, ce qui est assez regrettable. On perçoit bien en outre quelques macguffins évitables, comme quand l'un des enfants se casse la jambe histoire d'être éjecté du film ou quand, lorsque le héros va sauver la fille, le shérif et une jeune idiote aux bigoudis se réveillent aussi dans la grotte, juste pour se faire bouffer deux secondes après à la place des héros... Et puis cet élément de l'histoire qui veut que lorsqu'un personnage touche la bête il "voie" aussitôt et "ressente" à travers elle (exactement comme dans E.T. du reste, voire comme dans A.I.), n'est pas franchement utile, car finalement on ne voit pas grand chose, que ce soit quand le monstre s'apprête à désintégrer le chef de l'armée (le professeur lui ayant au préalable annoncé qu'il le regarderait à travers la créature à cet instant) ou quand il se saisit du héros en le prenant dans sa main : il paraît qu'Abrams a inséré numériquement les yeux de la mère sur le visage du monstre, j'avoue que je n'ai rien vu de tel et que, de facto, la scène ne m'a pas des masses bouleversé. Les yeux de l'alien ressemblent soudain à des yeux humains, d'accord, mais c'est loin d'être beau et la scène en question, où le monstre finit par reposer l'enfant après les répliques un peu lourdes de ce dernier, est franchement surfaite.



Idem pour la fin. J'aime la sincérité du film, j'aime qu'Abrams se foute des invraisemblances et qu'il réclame de nous que nous croyions à n'importe quoi, comme dans les films de l'époque bénie et comme quand, ici, tous les objets métalliques aimantés par l'extraterrestre (vélos, frigos, bagnoles et bouches d’égouts) forment soudain un vaisseau high-tec avec plein de loupiotes qui clignotent joliment. Ce ne sont pas ces goofs sympathiques qui retiennent l'enthousiasme dans la dernière partie du film (comme encore le pendentif, dernier objet attiré vers l'engin qui a déjà aimanté des tas de voitures..., pendentif qui, quand il touche la bombonne, suffit à la faire exploser dans un gros jet d'eau - déluge... - sur les spectateurs de la scène), ce qui gêne c'est plutôt l'emphase de la dernière partie du film, son exagération dramatique : le gamin qui regarde le pendentif pendant cinq minutes avant de le lâcher pour le laisser partir vers l'alien et ainsi faire le deuil de sa mère. Bon... J'ai peut-être passé l'âge là quand même... Mais je doute que ce soit la seule explication, parce que j'ai passé l'âge pour l'ensemble de ce que raconte et montre le film. A la limite j'aurais marché si la scène était bouleversante malgré tout, mais ce n'est pas le cas, parce que si à la fin d'E.T. - puisque la séquence en est un copié-collé - on était effectivement ébranlé par le départ de l'extra-terrestre, adorable personnage véritablement lié (par le travail de tout le film) au gamin, ici on se fout totalement de la bête et son départ ne nous laisse rien éprouver. Donc le film se termine très platement et on se dit : tout ça pour ça ?



C'est dommage car, vraiment, la première heure est une étonnante réussite. Elle est même assez excellente à mes yeux de cinéphile né dans les années 80, forcément un peu nostalgique vis-à-vis du cinéma hollywoodien destiné aux plus jeunes, en tout cas avide de retrouver l'émerveillement proposé par les films de Spielberg et sa clique de l'époque. Ceci dit, cette fin trop peu efficace ne suffit pas à faire détester le film, loin s'en faut. C'est juste décevant, d'autant plus après une première heure, voire 90 premières minutes vraiment appréciables. Au final je peux le dire, même si c'est rude, j'aime bien ce film de J.J. Abrams. Tout est possible. Et ce réalisateur acquiert même un petit capital sympathie auprès de moi, qui perdurera s'il poursuit dans cette veine et abandonne la superficialité de ses projets antérieurs. J'ai déjà hâte de revoir Super 8 pour savoir si la magie prendra une seconde fois ou si elle retombera aussi sec, et je me réjouis personnellement de la sortie de ce film, moi qui, depuis pas mal d'années, me plains de l'absence inquiétante de films ne serait-ce que honnêtes pour les enfants d'aujourd'hui.


Super 8 de J.J. Abrams avec Joel Courtney, Elle Fanning, Riley Griffiths et Kyle Chandler (2011)